‹ uvres oratoires de Bossuet (volume 2)Chapitre 168 sur 397 · ORAISON FUNÈBRE D 'YOLANDE DE MONTERBY · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE D 'YOLANDE DE MONTERBY

que la vanité humaine rougisse en regardant le terme fatal que la providence divine a donné à ses espérances trompeuses.

Ainsi n'attendez pas, Chrétiens, que je vous représente aujourd'hui, ni la perte de cette maison, ni la juste affliction de toutes ces dames, à qui la mort ravit une mère qui les a si bien élevées. Ce n'est pas aussi mon dessein de rechercher bien loin dans l'antiquité les marques [p. 2] d'une très illustre noblesse, qu'il me serait aisé de vous faire voir dans la race de Monterby, dont l'éclat est assez connu par son nom et ses alliances. Je laisse tous ces entretiens superflus, pour m 'attacher à, une matière et plus sainte et plus fructueuse. Je vous demande seulement que vous appreniez de l'abbesse ^ pour laquelle nous offrons à Dieu le saint sacrifice de l'Eucharistie, à vous servir si heureusement de la mort qu'elle vous obtienne l'immortalité. C'est par là que vous rendrez inutiles tous les efforts de cette cruelle ennemie ; et que, l'ayant enfin désarmée de tout ce qu'elle semble avoir de terrible, vous lui pourrez dire avec' l'Apôtre : « O mort, oui est ta victoire.^ Ubi est, mors, Victoria tua ? » C'est ce que je tâcherai de vous faire entendre dans cette courte exhortation, où j'espère que le Saint-Esprit me fera la grâce de ramasser en peu de paroles des vérités considérables, que je puiserai dans les Écritures.

C'est un fameux problème, qui a été souvent agité dans les écoles des philosophes, lequel est le plus désirable à l'homme, ou de vivre jusqu'à l'extrême vieillesse, ou d'être promptement délivré des misères de cette vie. Je n'ignore pas. Chrétiens, ce que pensent là-dessus la plupart des hommes. Mais, comme je vois tant d'erreurs reçues dans le monde avec un [p. â] tel applaudissement, je ne veux pas ici consulter les sentiments de la multitude, mais la raison et la vérité, qui seules doivent gouverner les esprits des hommes.

Et, certes, il pourrait sembler au premier abord que la voix commune de la nature, qui désire toujours ar-

1 . Edit. : très digne et très vertueuse. Ces mots sont barrés.

demment la vie, devrait décider cette question : car, si la vie est un don de Dieu, n'est-ce pas un désir très juste de vouloir conserver longtemps les bienfaits de son souverain? Et d'ailleurs, étant certain que la longue vie approche de plus près l'immortalité, ne devonsnous pas souliaiter de retenir, si nous pouvons, quelque image de ce glorieux privilège, dont notre nature est déchue ?

En effet, nous voyons que les premiers hommes, lorsque le monde plus innocent était encore dans son enfance, remplissaient des neuf cents ans par leur vie ; et que, lorsque la malice est accrue, la vie en même temps s'est diminuée. Dieu même, dont la vérité infaillible doit être la règle souveraine de nos sentiments, étant irrité contre nous, nous menace en sa colère d'abréger nos jours : et au contraire, il promet [p. 4] une longue vie à ceux qui observeront ses commandements. Enfin, si cette vie est le champ fécond dans lequel nous devons semer pour la glorieuse immortalité, ne devons-nous pas désirer que ce champ soit ample et spacieux, afin que la moisson soit plus abondante? Et ainsi l'on ne peut nier que la [longue] ^ vie ne soit souhaitable.

Ces raisons, qui flattent nos sens, gagneront aisément le dessus. Mais on leur oppose d'autres maximes, qui sont plus dures, à la vérité, et aussi plus fortes et plus vigoureuses. Et premièrement, je dénie que la vie de l'homme puisse être longue ; de sorte que souhaiter une longue vie, c'est n'entendre pas ses propres désirs. Je me fonde sur ce principe de saint Augustin : « Nihîl est longum quod aliquando finiUir^ : Tout ce qui a fin ne peut être long. » Et la raison en est évidente ; car tout ce qui est sujet à finir s'efface nécessairement au dernier moment, et on ne peut compter de longueur en ce qui est entièrement effacé. Car, de même qu'il ne sert de rien de remplir [des pages] " lorsque j'efface tout par un dernier trait, ainsi la longue et la courte vie sont toutes égalées par la mort, parce qu'elle les efface toutes également.

Page 1