Var. : Représentez- vous cette gnaient
haine étrange contre le nom de chré- H. Matth., x, 22.
tien : en eussiez-vous pu soutenir 4. Var. : qu'on exerçait sur les
l'effort ? Pour vous juger sur ce chi'étiens.
point, méditez attentivement ces b. Yar. : parce que. sans preuve et
exactement ces trois circonstances pour la gloire de notre martyr et la conviction de notre lâcheté.
J'ai dit premièrement, Chrétiens, qu'on ne gardait avec nos ancêtres aucune formalité de juvStice, parce qu'on les tenait j^our des personnes viles, dont le sang n'était d'aucun prix : c'était « la balayure du monde, omnium peripsema ^ ; » ce qui a fait dire à Tertullien : a CJmstiani, âestinatum morti genus'. Savez-vous ce que c'est que les chrétiens?? C'est, dit-il, un genre d'hommes destiné à la mort. » Remarquez qu'il ne dit pas condamné, mais destiné à la mort ; parce qu'on ne les condamnait pas par les formes, mais plutôt qu'on les regardait conune dévoués au dernier supplice par le seul préjugé d'un nom odieux : « oves occisionis, comme dit l'Apôtre ', des brebis de sacrifice, des agneaux de boucherie, » dont on versait le sang sans façon et sans procédures. Si le Tibre s'était débordé, si la pluie cessait d'arroser la terre, si les Barbares avaient ravagé quelque partie de l'empire, les chrétiens en répondaient de leurs têtes. Il avait passé en proverbe : Cselnm stetit, causa christiani''^. Pauvres chrétiens innocents, on ne sait que vous imputer, parce que vous ne vous mêlez de rien dans le monde, et on vous ^ accuse de renverser tous les éléments, et de troubler tout l 'ordre de la nature ; et sur cela, on vous expose aux bêtes farouches, parce qu'il a plu au peuple romain de crier dans l'amphithéâtre : « Chrisiianos ad leones^ : Qu'on donne les chrétiens aux lions ! )> Il fallait cette victime aux dieux immortels, et ce divertissement au peuple irrité, peut-être pour le délasser des sanglants spectacles des gladiateurs par
sans apparence, on les chargeait de du genre humain les voulait rendre crimes atroces, dont on les tenait responsables de tous les malhem-s convaincus, seulement à cause d'un de l'Etat, de toutes les inégalités des bruit incertain qui s'était répandu saisons, de la pluie, de la sécheparmi le peuple. Y avait-il rien de resse... (Débris d'une première réplus vain ? Et néanmoins, sans daction.) autre dénonciatem- et sans autre té- 1. Cor., iv, 13. moin que ce bruit confus, qui n'était 2. De Spectac. n, 1. pas même appuyé d'une conjecture, 3. Rom., viii, 30. on accumulait sur la tête de ces mal- 4. Apolog.. n. 40. heureux chrétiens les incestes, les 5. Var. :' à peine faites-vous du parricides, les rébellions, les sacri- bruit sur la terre, tant vous êtes pailéges, tous les crimes les plus mon- sibles et modestes, et on vous... strueux. Non contente de les char- 6. Apolog.. n. 40. ger de ces crimes, la haine publique
quelque objet plus agréable. Quoi donc ! sans formalité immoler une si grande multitude ! De quoi parlez-vous de formalité ? Cela est bon pour les voleurs et les meurtriers ; mais il n'en faut pas pour les chrétiens, âmes viles et méprisables, dont on ne peut assez prodiuuer le sang \
V'ictor, généreux \ ictor, quoi ! ce sang illustre qui coule en vos veines, sera-t-il donc répandu avec moins de forme que celui du dernier esclave? Oui, Messieurs, pour professer le christianisme, il fallait avaler toute cette honte : mais voici quelque chose de bien plus terrible. Ordinairement ceux que l'on méprise, on ne les juge pas dignes de colère ; et ce foudre de l'indignation ne frappe que sur les lieux élevés. C'est pourquoi David disait à Saûl : Qui poursuivez-vous, ô roi d'Israël? contre qui vous irritez-vous? Quoi! un si grand roi contre un ver de terre ! Canem mortmim persequeris et pnlicevn uniim'. Il ne trouve rien de plus efficace pour se mettre à couvert de la colère de ce prince, que de se représenter connne un objet tout à fait méprisable: et en effet on se défend de la fureur des grands par la bassesse de sa condition. Les chrétiens toutefois, bien qu'ils soient le rebut du monde, n'en sont pas moins le sujet non seulement de la haine, mais encore de l'indignation publique ; et malijré ce mépris qu'on a pour eux, ils ne peuvent obtenir qu'on les néglige. Tout le monde est armé contre leur faiblesse ; et voici un effet étrange de cette colère furieuse. Dans les crimes les plus atroces, les lois ont ordonné de la qualité du supplice ; il n'est pas permis de passer outre : elles ont bien voulu donner des bornes même à la justice, de peur de lâcher la bride à la cruauté. Il n'y avait que les chrétiens sur lesquels on n'appréhendait point de faillir, si ce n'est en les épargnant : «. il leur fallait arracher la vie par toutes les inventions d'une cruauté raffinée : Pcr atrociora gênera pienarum, » dit le grave Tertullien'.
1. Le germe de ces dévelopije- pris à l'audition (Revue Bossuet.
ments se trouvait déjà dans le pané- janvier 1903. p. 11-12).
gyrique de saint Gorgon. en ]tU9. 2. I Reg., xxiv. l.ô.
( YoT. t. I, p. 38) et dans un pané- 3. De Resnrr. carn.. n. i^. gyrique de sainte Catherine.de Ifi.ïf).
Car considérez, je vous prie, ce qu'on n'a pas inventé contre saint Victor. On a soigneusement ramassé contre lui seul tout ce qu'il y a de force dans les hommes, dans les animaux, dans les machines les plus violentes. Qu'on l'attache sur le chevalet, et qu'il lasse durant trois jours des bourreaux qui s'épuisent en le flagellant ; qu'un cheval fougueux et indompté le traîne à sa queue par toute la ville ou dans les revues de l'armée, au milieu de laquelle il a paru si souvent avec tant d'éclat ; qu'il laisse par toutes les rues non seulement des ruisseaux de sang, mais même des lambeaux de sa chair : encore n'est-ce pas assez pour assouvir la haine de ses tyrans. Que veut-on faire de cette meule? quel monstre veuton écraser et réduire en poudre ^? Quoi ! c'est l'innocent Victor qu'on veut accabler de ce poids, qu'on veut mettre en pièces par ce mouvement ! Eh ! il ne faut pas tant de force contre un corps humain, que la nature a fait si tendre et si aisé à dissoudre. Mais la haine aveugle des infidèles ne pouvait rien inventer d'assez horrible ; et la foi ardente des chrétiens ne pouvait rien trouver d'assez dur. Invente encore, s'il est possible, quelque machine inconnue, ô cruauté ingénieuse ! si tu ne joeux abattre Victor par la violence, tâche de l'étonner par l'horreur de tes supplices. Il est prêt à en supporter tout l'effort; sa patience surmontera toutes tes attaques. « Il ne reçoit aucune blessure qu'il ne couvre par une couronne ; il ne verse pas une goutte de sang qui ne lui mérite de nouvelles palmes ; il remporte plus de victoires qu'il ne souffre de violences : Corona prcmit indncra, palma sanguinem ohscurat, plus victorîarum est quam injiirianim'. » Mais enfin la matière manque : quoique le courage ne diminue pas, il faut que le corps tombe soûs les derniers coups. Que fera la rage des persécuteurs? Ce qu'elle a fait aux autres martyrs, dont elle poursuivait ^ les corps mutilés jusque dans le
1. Var. : quel marbre veut-on totof. a i-ellin/ 1. On leur enviait ju^-
broyer ? qu'à un tombeau : ou plutôt on
2 TertuU., Scorp., n. 13. tâchait de leurdéi-ober les honneurs
3. Yar. : Elle allait, dit Tertul- extraordinaires que la piété chré-
lien, arracher leurs coqis mutilés de tienne rendait aux martyrs. Ce fut
l'asile même de la sépulture: De dans ce sen iment qu'on jeta au fond
asilo quodain morth jam aUos. >iec de la nier le corps de Victor.
sein de la mort, jusque dans l'asile de la sépulture. Elle en use de même contre notre saint ; et lui enviant jusqu'à un tombeau, elle le fait jeter au fond de la mer. Mais, par l'ordre du Tout-Puissant, la mer officieuse rend ce dépôt à la terre, et la terre nous a conservé ses os, afin qu'en baisant ces saintes reliques, nous y pussions puiser Tamour des souffrances : car c'est ce qu'il faut apprendre des saints martyrs ; c'est le fi'uit qu'il faut remporter des discours que l'on consacre à leur gloire.
Mais, ô croix, ô tourments, ô souffrances, les chrétiens prêchent et publient que vous faites toute la gloire du christianisme * ; les chrétiens vous révèrent dans les saints martyrs, les chrétiens vous louent dans les autres ; et par une lâcheté sans égale, aucun ne vous veut pour soi-même ! Et toutefois il est véritable que les souffrances font les chrétiens, et qu'on les reconnaît à cette épreuve. N'alléguons pas ici l'Écriture sainte, dont presque toutes les lignes nous enseignent cette doctrine ; laissons tant de raisons excellentes ^ que les saints Pères nous en ont données : convainquons-nous par expéiience de cette vérité fondamentale. Quand est-ce que l'Église a eu des enfants dignes d'elle, et a porté des chrétiens dignes de ce nom? C'est lorsqu'elle était persécutée; c'est lorsqu'elle lisait à tous les poteaux des sentences épouvantables prononcées contre elle ; qu'elle voyait dans tous les gibets et dans toutes les places publiques, de ses enfants immolés pour la gloire de l'Évangile.
Durant ce temps. Messieurs, il y avait des chrétiens sur la terre ; il y avait de ces hommes forts qui, étant nourris dans les proscriptions et dans les alarmes continuelles, s'étaient fait une glorieuse habitude de souffrir pour l'amour de Dieu. Ils croyaient que c'était trop de délicatesse que de i-echercher le plaisir et en ce monde et en l'autre : regardant la terre comme un exil, ils jugeaient qu'ils n'y avaient point de plus grande affaire que d'en sortir au plus tôt. Alors la piété était sincère, parce qu'elle n'était pas encore devenue un art : elle n'avait pas encore appris le secret de s'accom-