‹ uvres oratoires de Bossuet (volume 2)Chapitre 278 sur 397 · DISSERTATION SUR L 'HONNEUR · texte numérisé non relu

DISSERTATION SUR L 'HONNEUR

Maintenant, poui* connaître au vrai combien nous devons priser l'honneur c^u'on nous rend par erreur, il le faut décider par la qualité de l'erreur qui en est le principe. De cette sorte il est aisé de voir que l'erreur la moindre de toutes est celle qui ne regarde que la personne ; par exemple, lorsqu'on croit vertueux celui Ciui ne l'est pas. Le second degré est de se tromper en la chose, comme en croyant vertu ce qui ne l'est pas. Le troisième et le plus mauvais, c'est de juger faussement de l'un et de l'autre, c'est-à-dire et de la chose et de la personne.

Au premier genre d'erreur, encore c[u'on se trompe pour la personne, il est clair qu'on ne lui fait point de tort ; au contraire, on lui donne plus qu'il ne lui appartient. Au second, on ne fait pas tort à la personne, mais on fait injure à la raison et à la vérité, en croyant raisonnable ce qui ne l'est pas. Au troisième, on fait tort à la vérité et à la personne qu'on déshonore en pensant l'honorer.

Nul homme ne doit désirer qu'on lui rende cette dernière sorte d'honneur, C[ui est une véritable injure. Nous ne devons non plus désirer ni estimer le second, C[ui fait un tort notable à la vérité et à la raison, ni souffrir qu'on nous estime aux dépens de l'une et de l'autre: autrement nous nous préférerions à elle \ ce qui est insupportable. Reste donc à examiner le premier honneur, dont l'erreur ne fait préjudice ni à la raison ni à la personne.

Premièrement on pourrait douter si l'honneur que l'on nous rend ainsi par erreur, et pour des bonnes qualités que nous n'avons pas, est un avantage pour nous, puisqu'en ce cas, l'estime que l'on fait de nous ne nous attribue rien de véritable. Néanmoins le contraire semble être assuré par les choses que nous avons dites ; car, encore que ce que Ton nous attribue ne soit pas vrai, il est vrai toutefois qu'on nous l'attribue, et cela sans doute, c'est un avantage. Si c'est un mal pour moi que de n'être pas digne d'honneur, c'est encore un autre

quoi ce déreloppement est snpprimo 1 . C'est-à-dire à lu rérité et a la

ici : Bossuet reprend ces mêmes raison considérées comme formant idées un peu pins loin. un tout indivisible.

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mal que cela soit connu. C'est donc une espèce de bien que cela soit caché par la bonne opinion que l'on en a ; et quoique je doive plutôt désirer d'être ce que l'on croit, on ne laisse pas de ni 'obliger en me croyant plus que je ne suis.

Mais iDeut-on se réjouir d'un tel honneur? Il paraît qu'on le peut, puisque c'est une espèce de bien ; et il semble d'ailleurs qu'il n'est pas permis et que la raison ne souffre pas qu'on se réjouisse de l'erreur d'autrui. A cela il est aisé de répondre qu'il y a des erreurs qui nuisent beaucoup à ceux qui les ont, et d'autres qui ne leur nuisent pas. Celui qui croit vertu ce qui ne l'est point est tombé dans une erreur fort préjudiciable ; et ne connaître pas la vertu, c'est un mal qu'on ne doit jamais désirer même à son plus grand ennemi, ni se réjouir cjuand il lui arrive. INIais il n'y a pas grand mal pour un homme que de croire qu'un autre soit vertueux, bien qu'en effet il ne le soit pas; au contraire, ce peut être un bien. Car il est de la prudence de ne pas précipiter son jugement ; et il est de l'humanité de présumer plutôt le bien que le mal. Si donc l'on m'estime vertueux sans que je le sois, cela ne faisant aucun tort à celui qui le croit, non plus qu'à la vertu, qu'il pense honorer en ma personne, rien ne m'empêche d'avoir quelque joie de cette erreur innocente, pour l'avantage qui m'en revient.

Encore qu'à vrai dire, cet avantage nous doit ^ être peu considérable. Car c'est se repaître de peu de chose que de se croire relevé par l'erreur d'autrui ; au contraire, plus on estime le bien que l'on s'imagine être en nous, plus nous devons être mal satisfaits de nousmême[s] de ce que nous sentons qu'il nous manque. Ainsi le moins que puisse faire un homme que l'on honore de cette sorte, c'est de recevoir cet honneur sans s'en estimer davantage, et de souhaiter, pour l'amour de ceux dont le jugement lui est si favorable, qu'ils cessent de se tromper dans leur opinion, non par la connaissance qu'ils pourront prendre de ses défauts,

1. Voy. sur cet indicatif les ZV- que... » Qaanquam s'emploie ain.si marques... au t. YII. — Notons de en latin dans des propositions où il plvis l'ellipse : tf Cela soif dit. encore n'y a qii'iui verbe exprimé.

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mais par le règlement que lui-même apportera à ses mœurs '.

S'il a d'autres pensées, et qu'il tourne tous ses soins • à tromper le monde sans rechercher jamais le solide, il sera du nombre de ceux qui sont appelés hypocrites ; qui, outrageant la vertu dans leurs cœurs, abusent de son image qui leur sert de montre pour se concilier la faveur des hommes.

Après avoir considéré combien nous devons priser l'honneur en lui-même, par la comparaison que nous avons faite de toutes les espèces d'honneur entre elles, voyons combien il doit être prisé à l'égard des autres biens, et premièrement de la vertu.

La vertu est une habitude de vivre selon la raison ; et comme la raison est la principale partie de l'homme, il s'ensuit que la vertu est le plus grand bien qui puisse être en l'homme. Elle vaut mieux que les richesses, parce qu'elle est notre véritable bien. Elle vaut mieux que la santé du corps, parce qu'elle est la santé de l'âme. Elle vaut mieux que la vie, parce qu'elle est la bonne vie, et qu'il serait meilleur de n'être pas homme que de ne vivre pas en homme, c'est-à-dire ne vivre pas selon la raison, et faire de l'homme une bête. Elle vaut mieux aussi que l'honneur, parce qu'en toutes choses, l'être vaut mieux sans comparaison que le sembler être : il vaut mieux être riche que de sembler riche ; être sain, être savant, que de sembler tel. Il vaut donc mieux sans comparaison être vertueux que de le paraître ; et ainsi la vertu vaut mieux que l'honneur.

Il n'est donc pas permis ni de quitter la vertu pour se faire estimer des hommes, ni de i-echercher la vertu pour s'acquérir de la gloire, parce que ce n'est pas estimer assez la vertu : or celui qui ne l'estime pas ne la peut avoir, parce qu'on la perd en la méprisant.

Il y a certaines choses qui n'ont de grandeur qu'en tant qu'on les voit, par exemple les habits magnifiques. Ces choses, d'elles-mêmes, sont de peu de prix et infiniment au-dessous de tous les autres biens qui ont quelque valeur en eux-mêmes. C'est donc ravaler trop indigne-

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