Passage souligné : important
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ment la vertu, qui est le plus grand bien de l'homme, que de la mettre parmi les biens du dernier ordre, que la seule opinion fait valoir \
Nous sommes arrivés à la question la plus délicate, qui consiste à comparer l'honnevu- à la vie ; et pour en juger sainement, il faut présupposer avant toutes choses que, pour honorer le don de Dieu et de la nature, nous devons croire que la vie est un bien fort considérable ; et l'horreur que témoigne toute la nature de la mort et du non-être montre que l'être et la vie sont sans doute un grand avantage.
Toutefois deux considération^ diminuent beaucoup de son prix. 1° : li'une des c^ualités du bien, c'est d'avoir quelque consistance ; or la vie n'a rien d'assuré, et tôt ou tard il faudra la perdre. 2" : T^ne autre qualité du bien, c'est qu'on puisse le goûter avec quelque joie, sans quoi il n'a plus pour nous de douceur ; or la vie est exposée à tant de maux, qui surpassent en toute façon tout le bien dont elle est capable, qu'on ne peut très souvent y sentir aucune satisfaction, et que la crainte seule de tant de maux qui nous menacent étourdit le sentiment de la joie.
Mais il y a encore quelque chose «le plus pressant. C'est qu'encore que notre vie fût exempte de tous les maux extraordinaires, sa durée seule nous serait à
1. iSiiit un passage bnrré. que que c'est un acte de justice d'houo-
Deforis n'en conserve pas moins rer les hommes qui font profession
dans le texte. Lâchât le su])prime de la vertu : et [si] c'est acte de
complètement. Le meilleur itarti à justice, nous devons être bien aises
l>rendre était de le donner en note : que les autres le pratiquent. Pour
a De là il s'ensuit que l'homme par- tout le i)ublic. parce que cela est de
faitement vertueux peut bien se bon exemple et anime à la vertu, passer de l'honneiu-, parce que la ifais peut-il désirer riionueur
vertu lui apprend ipie son bonheur avec empressement '/ Sans doute il
ne dépend pas de l'opinion des au- ne le i^eut ]>a?. car ce serait le croire
très, et qu'il peut se passer de ce qui trop nécessaii-e, et tro]) déroger à la
est hors de lui, surtout étant bien sutïisance de la vertu : d'où vient
en lui-même : or la vertu le met en i|ue les hommes sont portés à rendre
cet état. d'autant moins d'honneur que l'on
Quoitjue l'honneur ne lui soit témoigne ))]us d'ardeur à le iiour-
point nécessaire, il peut toutefois le suivre ; par un certain sentiment
désirer: i" pcjur soi. 2° pour les (prils ont conçu naturellement, (pie
autres, ii° pour tout le public. Pour cet empressement pour l'honneiu-
soi, parce qu'il est bon d'avoir l'ami- diminue beaucoup la vertu. Il faut
tié des hommes, ses semblables, à donc que celui ()ui a un véritable
cause du bien de la société ; or désir d'honneur se contente de le
l'amitié s'entretient princi])alement rechercher en faisant de bduiies
par l'estime. Pour les autres, parce actions, ii
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charge, si nous ne faisions simplement que vivre, sans qu'il s'y mêlât quelque chose qui trompe, pour ainsi dire, le temps, et en fasse couler plus doucement les moments : de là vient le mal que nous appelons l'ennui, qui seul suffirait pour nous rendre la vie insupportable.
Par là il paraît clair que la vie ainsi seule et dénuée ne serait pas un ftrand bien pour nous, et qu'elle ne nous doit sembler bien qu'en tant qu'elle nous donne le moyen de goûter les autres. Mais ces biens que la vie nous fait goûter, il faut que ce soit la raison qui les nous présente et qui en fasse le choix ; puisque, ainsi que nous avons dit, il vaut mieux sans comparaison ne pas vivre que ne pas vivre selon la raison.
Il s'ensuit donc de là que, tant qu'un lionune peut avoir dans la vie une satisfaction raisonnable selon le sentiment de la nature, il ne doit point préférer la mort à la vie ; bien moins encore désirer la mort, mais l'attendre seulement avec patience.
Ces choses étant ainsi supposées, voyons quelle force a l'honneur pour donner à la vie cette satisfaction raisonnable, et si la privation de ce bien peut nous ôter tellement toute la douceur de vivre que la perte de notre vie nous semble moins dure que celle de notre honneur.
Pour cela, repassons sur les quatre degrés d'honneur que nous avons remarqués d'abord, dont le premier a son fondement sur la vérité, et les trois autres sur l'opinion.
Premièrement il suit de ce que nous avons dit, que lorsqu'on estime en nous ce qui n'est pas digne d'estime, la satisfaction qui en peut naître en notre esprit n'est pas de la nature de celles que nous devions désirer dans notre vie, parce qu'elle n'est pas raisonnable, ainsi qu'il a déjà été dit.
Pour l'honneur qu'on nous rend à cause de quelque vertu que l'on croit en nous, bien qu'en effet elle n'y soit pas, il ne doit pas nous donner une satisfaction considérable : parce que, ou nous connaissons notre manquement, et alors notre jugement propre, qui dément celui des autres, empêche, si nous sommes sages, qu'il ne nous satisfasse beaucoup ; ou nous ne le con-
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nais-sons pas, et alors cette satisfaction n'est pas raisonnable, puisqu'elle ne provient que du peu de connaissance que nous avons de nous-même[s].
Par conséquent l'honneur qu'on nous rend pour de véritables actions vertueuses semble être le seul désirable, et il contribue infiniment à la satisfaction raisonnable qu'un homme sage peut rechercher. Car encore que le jugement des autres, considéré en lui-même, ne doive pas, ce semble, contribuer beaucoup à notre bonheur, qui doit dépendre principalement de ce que nous jugeons nous-mêmes avec raison, toutefois le concours de plusieurs personnes qui nous estiment nous est, non seulement par opinion, mais encore par effet, très avantageux par les bons effets qu'il produit. C'est ce qu'il faut expliquer un peu plus à fond.
Après le bien de la vertu, qui nous met en bon état en nous-mêmes, ce que je considère le plus dans la vie, c'est le bien de la société, qui nous y met avec les autres. Ce bien de la société fait sans doute Fun des plus grands agréments de la vie. Or nul ne peut ignorer que la bonne estime que l'on a de nous ne soit ici de fort grande considération, à cause de la liberté qu'elle nous donne dans les lionnêtes compagnies, des avantages qu'elle nous procure dans les affaires, des entrées qu'elle nous ouvre pour faire des amis, pour les conserver, pour les servir, pour leur plaire : tout cela sont des biens effectifs, qu'un homme sage doit estimer tels. Que si l'on n'a i^as de nous bonne estime, on n'a ni amitié ni confiance en nous ; et nous sommes privés de la plupart des commodités f^u'apporte la société, à laquelle il semble que nous ne tenons par aucun lien. C'est dans cette considération particulière que l'honneur me paraît un bien excellent ; et je le trouve en ce sens de telle valeur que je ne doute pas qu'un homme de bien ne puisse le préférer à sa vie, et qu'il ne le doive même en quelques rencontres. Car quand il y irait ^ de sa vie, il ne doit rien faire qui puisse justement être blâmé ; et quand il n'encourrait aucun blâme, il peut et doit souvent hasarder sa vie pour faire des actions de vertu
1. On supprime aujourcVhiii cet y. tecôte. Ki.iS et 1072. tin du 1er point). Ailleurs Bossuet évite ce tour ( l'en-
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plus glorieuses. Par exemple, un homme n'est pas toujours blâmé pour ne pas exposer sa vie à la guerre pour le service de son prince et de sa patrie ; il peut néanmoins le faire pour se rendre plus digne d'honneur. Mais quoique, en ces rencontres, la vertu et l'honneur soient inséparables, l'homme sage doit prendre garde à regarder principalement la vertu, parce qu'elle doit toujours marcher la première.
Ce que l'homme sage donne à la vertu, il le donne à la vérité et à la raison certaine ; mais ne faut-il pas aussi regarder s'il ne peut pas donner quelque chose à l'opinion et à la raison vraisemblable? Les hommes ordinairement, pour ne savoir pas les véritables motifs, en jugent par les présomptions de ce cjui se voit souvent en pareilles rencontres; et c'est ce que j'appelle ici vraisemblance. Un homme fait grande dépense, il est vraisemblable qu'il est libéral ; mais peut-être que ce n'est pas tant libéralité qu'une somptuosité mal réglée. Celui-là voit son ami intime dans le péril, il ne se hasarde pas pour l'en retirer : on juge vraisemblablement qu'il est timide; mais peut-être que, dans l'apparence qu'il voyait que son secours serait inutile, il a jugé nécessaire de se conserver pour sauver la famille de cet ami, qu'il sait n'avoir d'appui qu'en lui seul. Un homme fait de grandes épargnes, il est vraisemblable qu'il est avare; mais c'est qu'il prévoit une grande affaire de l'État ou de sa maison, où l'argent qu'il amasse sera nécessaire : c'est un effet de sa prévoyance. Comme ces sortes d'opinions vraisemblables font souvent la principale partie de l'estime qu'on fait de nous, il nous faut ici rechercher quelle estime en doit avoir un esprit bien fait.
Je crois très assuré qu'il doit peu déférer à ces vraisemblances, quand il voit en son sentiment quelque chose de plus certain. Autrement il faut avouer qu'il se laisserait gêner par les opinions des autres plus que ne le permet l'honnête liberté qu'un homme sage ^ doit réserver à son jugement ; et cette faiblesse de s'abandonner à ce que les autres trouvent vraisemblable, au