Luc. VI
caractère de Jésus-Christ : Us ui^ont haï gratuitement. Mais combien y a-t-il loin de lui à vous ! Il était innocent, parfait,, bienfaisant envers tout le monde ; mais vous, pourquoi le monde vous aimerait-il? On a donc raison de s'élever contre vous en général ; mais on a tort de le faire dans ce point particulier, et c'est pourquoi on vous hait gratuitement. Vous avez mérité, il est vrai, la haine, tous les mépris; mais vous la soufl'rez injustement de celui-ci, pour ce sujet, à cet égard ; c'est ce qui vous rend conforme à Jésus-Christ, qui a été haï le premier sans sujet : Quia odio hahuerunt me grati.^ ; et c'est aussi ce qui doit vous combler de joie et vous encourager.
]\IAR1)I DE LA IV« SEI\IAIXE DE CAIÎÊ.AIE Mission de Metz, KmN.
Ce n'est nialheureiisement qu'une esquisse '. Il eût été intéressant de voir Bossuet, orateur populaire, développer entièrement les instructions unies, les comparaisons familières, qu'il ne l'ait ici qu'indiquer. Il n'a pas dédaigné toutefois de tenir compte de cj simple crayon à l'époque des sommaires.
Sommaire - : ivirniSANCE.
/<"' point. Par haine. Par envie, sa cause ordinaire. L'amour de la société paraît seulement en ce qu'on a horreur de la solitude : au reste, nous ne nous pouvons souffrir. Cela paraît par l'inclination à la médisance. Facilivs falso maJo, quam vero bono crcditiir (Tertull., Ad Nai., lib. I). FeVicius in acerhis atrocibtisque mcntitur (p. 3). — Ancilla fur )ii(dediccntia (S. Chrysost.) ■ — On médit pour montrer qu'on pénètre bien dans les choses cachées : Omncs vel [lene umncs anunnit^ noairas suspicioncs vel dicere vel existimare cuynitionet! (S. Aug.) (p. 6).
2^ point. La charité : se maintient par l'inclination et par l'estime. Elle est respectueuse : Honore inviccm prsevenienies. Vous dites peu de choses, mais cela s'accroît ingetdta quibïtsdam mentieiuli vohiptate (Tertull., Apolog., n. 7). ■ — Le médisant ne reconnaît plus son ouvrage. Une pierre dans un étang : s'agite en rend (p. 7). — Les impressions demeurent, même les choses étant éclaircies. Comme dans un nœud bien serré (p. 8).
5« point. Le monde hait les médisants, et tout le monde leur applaudit: Midctant quos laudant (p. 8) . — Se regarder comme devant être jugé. Jésus-Christ à l'adultère: Nec'-^ ec/o te condcmn(d<n (Joan., viii. 7). (p. 8).
Respondit turba, et dixit : Dœmoniiini Itabcs ; quis te quœrit interficere ?
La troupe répondit et dit au Seigneur : A'ous êtes possédé du démon; qui est-ce qui pense à vous tuer?
(Joan., vu, 20.)
Apprendre aux hommes, par les médisances par lesquelles on a attaqué la vie du Sauveur et décrié ses ac-
1. Ms. fr. 12822, f. 346-354. ment iiar M. Lâchât (t. IX. ].. 350).
•2. Donné, mais bien peu exacte- ?>. Ms. : Xeqiie ego...
tions les plus saintes, à vouloir être plutôt du parti de Jésus-Christ noirci par les calomnies, que du parti des Juifs qui Font déchiré jDar leurs injures.
Pour détourner les Jiommes d'un péché aussi noir, aussi dangereux, aussi universel que la médisance \ rien de plus important que de le faire bien connaître. Représenter ce C[ue c'est que la médisance par ses causes et par ses effets, par la racine d'où elle est sortie et par les fruits qu'elle produit; et quoique le bien connaître soit assez pour en donner de l'horreur, toutefois nous ajouterons les remèdes.
Premier Point.
Les Causes. La plus apparente et la plus ordinaire, c'est la haine et le désir de vengeance. Si quelqu'un est notre ennemi, nous voudrions armer contre lui tous les autres honmies : de là, nous les animons par nos médisances. Or, encore que cette haine soit la cause la plus apparente de la médisance, ce n'est pas celle que nous avons à considérer : parce que cela est [p. 2] d'un autre sujet ; et on l'a suffisamment combattue, quand [on] vous a fait voir le malheur de ceux qui nourrissent dans leur cœur des inimitiés". Celui qui médit par ce motif est plutôt vindicatif qu'il n'est médisant. Quel est donc proprement le médisant? Celui qui, sans aucune raison particulière, se plaît à dire du mal des uns et des autres, même des indifférents et des inconnus; et qui, par une excessive liberté de langue, n'épargne pas même ses meilleurs amis, si toutefois un tel médisant est capable d'avoir des amis.
C'est cette médisance que j'attaque: mais en l'attaquant. Chrétiens, que ceux qui médisent par liaine ne croient pas que je les épargne. Car si c'est un grand crime de médire sans aucune inimitié particulière, que celui-là entende quel est son péché, qui joint le crime de la haine à celui de la médisance. Et toutefois, pour ne
1. Midisaiice est pris par Bossuet disance, qui n'offenserait que la cha-
«laus son sens large et étymolo- rite, sans blesser la vérité, gique. On voit déjà, par ce qui pré- 2. Allusion à un enti*etien précé-
cède, que ce mot comprend aussi dent sur la ChniUéfraleriH-Uc. (Cf.
bien la calomnie que la simple mé- p. 4;>(i.)
pas [omettre] entièrement cette cause de la médisance, disons-en seulement ce mot. L'une des plus grandes obligations du christianisme, c'est de bénir ceux qui nous maudissent : Maledicîmur, et hencdicimus ^ : Si bien ciue, quand nous ne [nous] serions jamais crus obligés à dire du bien de l'un de nos frères, il faudrait faire cet eiïort sur nous lorsqu'une inimitié nous divise ; ou du moins, n'en dire aucun mal. Car il n'y a jamais tant d'obligation de résister à la passion que lorsqu'elle est née : de sorte qu'il n'est rien de plus criminel que de songer à l'entretenir dans le temps qu'il faut travailler à l'étouffer.
[P. 3] Le Fils de Dieu défend de se coucher sur sa colère, de peur que les images tristes et fâcheuses que l'imagination nous représente dans la solitude, pendant la nuit, lorsc^ue nous ne sommes, plus divertis par d'autres objets, n'aigrisse [nt] notre plaie. Plus donc la passion est forte, plus il faut se raidir contre elle. Le médisant fait tout au contraire" : il s'échauffe en voulant échauffer les autres, il s'anime par ses propres discours, il grave de plus en plus en son cœur l'injure qu'il a reçue ; à force de parler, il croit tout à fait ce qu'il ne croyait qu'à demi : ainsi il s'irrite soi-même. D'ailleurs, il ferme de plus en plus la porte à toute réconciliation ; et il exerce la plus lâche de toutes les vengeances, puisffue, s'il ne peut se venger autrement, il montre que sa haine est bien furieuse, par le plaisir qu'il prend de déchirer en idée celui qu'il ne peut blesser en effet, et s'il a d'autres moyens de se satisfaire, il fait voir l'extrémité de sa rage en ce qu'il n'épargne pas même celui-ci, et C{u'il croit c{ue les effets ne suffisent pas s'il n'y joint même les paroles. C'est ce que j'avais à dire contre celui qui médit par un désir de vengeance.
La véritable médisance consiste en un certain plaisir que l'on a à entendre ou à dire du mal des autres, sans aucune autre raison particulière. Recherchons-en la cause : il }• a sujet de s'en étonner. I^es hommes, faits pour la société: cependant [p. 4] ce plaisir malin que
]. I Cor., IV, 12. Les éditions aJDii- 2. C'est-à-diie tout :ï fuit le con-
tent au texte une traduction : On ti'uire. nous maudit, et nous béiiissous.
nous sentons quelquefois malgi-é nous dans la médisance, fait bien voir qu'il n'y a rien de plus farouche ni de moins sociable que le cœur de l'homme. Tertullien : Feîicius in accrbk atrocibiisque mentitur..., facilins denique falso malo, quam vero hono creditur^. De là paraît le plaisir comme naturel que nous prenons à la médisance. La cause est qu'en .effet nous étions faits pour une sainte société en Dieu et entre nous. La paix, la concorde, la charité devait régner parmi nous, parce que nous devions nous regarder non point en nousmêmes, mais en Dieu ; et c'est cela qui devait être le nœud sacré de notre union. Le péché a détruit cette concorde, en gravant en nous l'amour de nous-même[s] . C'est cet orgueil qui nous désunit, parce que chacun cherche son bien propre. L'ange et l'homme, n'ayant pu souffrir l'empire de Dieu, ne veut" pas ensuite dépendre des autres. Chacun ne veut penser qu'à soimême, et ne regarde les autres qu'avec le dessein de dominer sur eux : voilà donc la société détruite. Il y en a quelque petit reste, car nous avons naturellement une certaine horreur de la solitude. jMais, lorsque nous nous assemblons, nous ne pouvons nous souffrir ; et si les lois de la civilité nous obligent à dissimuler et [à] ' feindre quelque concorde apparente, qui pourrait lire dans nos cœurs avec quel dédain, avec quel mépris nous nous regardons les uns les autres, il verrait bien que nous ne sommes pas si sociables que nous pensons être, et que c'est plutôt la crainte et quelque considération étrangère qui nous retient, C[u'un [p. 5] véritable et sincère amour de société et de concorde. Qui le fait, sinon l'amour-propre, le désir d'exceller? (Ainsi que dessus). C'est la cause de la médisance et du plaisir que nous y prenons : nous voulons être les seuls excellents, et voir tout le reste au-dessous de nous.
Et pour toucher encore plus expressément la cause de ce vice si universel, c'est une secrète haine qui vient de l'envie que nous avons les uns contre les autres ; ce n'est pas un noble orgueil. De là ce plaisir malin de la médi-