‹ uvres oratoires de Bossuet (volume 2)Chapitre 54 sur 397 · Var. : le · texte numérisé non relu

Var. : le

par l'estime la plus emportée de ce que nous sommes, nous ne méprisons rien tant que nous-mêmes. Et c'est ce que je veux vous faire connaître, non par des raisonnements rechercliés, mais par une expérience sensible. Considérons, je vous prie, mes très chères Sœurs, de quelle sorte les hommes agissent quand ils veulent témoigner beaucoup de mépris ; et après, nous reconnaîtrons que c'est ainsi que nous traitons avec nous-mêmes. Quelles sont les personnes que nous méprisons, sinon celles dont nous négligeons tous les intérêts, desquelles nous fuyons la conversation, auxquelles même nous ne daignons pas donner quelque part [dans] notre pensée? Or je dis que nous en usons ainsi avec nous-mêmes : nous laissons dans le mépris toutes nos affaires, nous ne pouvons converser avec nous-mêmes, nous ne voulons pas penser à nous-mêmes, et, en un mot, nous ne pouvons nous souffrir nous-mêmes. Car est-il rien de plus évident que nous sommes toujours hors de nous? je veux dire que nos occupations et nos exercices, nos conversations et nos divertissements nous attachent continuellement aux choses externes et qui ne tiennent pas à ce que nous sommes. Et une preuve très claire de ce que je dis, c'est q\ie nous ne pouvons nous accoutumer à la vie recueillie et intérieure.

Chère Sœur, dans la profession que vous embrassez, les hommes n'y trouvent rien plus insupportable que la retraite, la clôture et la solitude ; et toutefois cette solitude est cause que vous rentrez en vous-même, que vous vous entretenez avec vous-même, que vous pensez sérieusement à vous-même. C'est ce que le monde ne peut goûter. I/homme pense qu'il ne fait rien, s'il ne se jette sur les objets qui se présentent ; tant il est vrai, âmes chrétiennes, que nous sommes à charge à nousmêmes ! Voyez Marthe dans notre évangile ; elle s'empresse, elle se tourmente, elle est extraordinairement empêchée. Elle découvre sa sœur Marie-Madeleine, qui, assise aux pieds de Jésus, boit à longs traits le fleuve de vie qui distille si abondamment de sa bouche. Marthe tâche de la détourner : Seigneur, ordonnez-lui qu'elle m^aide : elle s'imagine qu'elle est oisive, parce qu'elle ne la voit point agitée ; elle croit qu'elle est sans affaires,

parce qu'étant recueillie en soi, elle veille à son affaire la plus importante. Étrange aveuglement de l'esprit humain, qui ne croit point s'occuper^ s'il ne s'embarrasse, qui ne conçoit point d'action sans agitation, et qui ne trouve d'affaire que dans le trouble et dans l 'empressement !

D'où vient cela, mes très chères Sœurs, si ce n'est que nous nous ennuyons en nous-mêmes, possédés de l'amour des objets externes? Et ainsi ne puis-je pas dire, avec l'admirable saint Augustin " : « llsque adeo car us est lue mundus hominihus, et sihimet ipsi viliienint^ : Les hommes aiment ce monde si éperdûment, qu'ils s'en traitent eux-mêmes avec mépris »? C'est ce que reprend le Sauveur des âmes dans les premières paroles de ce beau passage que j'ai allégué poui* mon texte : Marthe, Marthe, dit-il, tu es empressée et tu te troubles dan^ la multitude : où il me semble que sa pensée se réduit à ce raisonnement invincible, dont toutes les propositions sont si évidentes qu'elles n'ont pas même besoin d'éclaircissement ; écoutez seulement, et vous entendrez. I/âme ne peut être en repos, si elle n'est saine; et elle ne peut jamais être saine, jusqu'à ce qu'elle ait été établie dans une bonne constitution : est-il rien plus clair? Pour la mettre en cette bonne constitution, il faut nécessairement agir au dedans, et non pas s'épancher inutilement, ni se vider, pour ainsi dire, au dehors ; car la bonne constitution, c'est le bon état du dedans : qui le peut nier? Ceux donc qui consument toutes leurs forces après la multitude des objets sensibles, puisqu'ils dédaignent de travailler au dedans d'eux-mêmes, ils ne trouveront jamais la santé de l'âme, ni par conséquent son repos : de sorte qu'il n'est rien de plus véritable que nous ne pouvons rencontrer que trouble dans la multitude qui nous dissi])e : Martha, Martha, sollicita es et turharis ergu plurixui. Quelle conséquence ])lus nécessaire ?

]. Passage souligné (à la san- p. 0.)

guine), pour rimportance, ù Tépo- 2. Var.: rincomparable Augustin,

que des sommaires. Le sommaire a 3. Ad Glor., Ep. XLrii, n. 2. —

disparu. Ce fut pourtant pour le ré- Ms. : Ep. t)-2. (C'était l'ancien ordre.) diger que le ms. fut paginé (Ici.

Que prétendez-vous, 6 riches du siècle, lorsque vous acquérez tous les jours de nouvelles terres et que vous amassez tous les jours de nouveaux trésors? Vos richesses sont hors de vous ; et comment espérez-vous pouvoir vous remplir de ce qui ne peut entrer en vous-mêmes? Votre corps terrestre et mortel ne se nourrit que de ce qu'il prend ; et de là vient que la sagesse divine lui a préparé tant de beaux oroanes, pour s'unir et s'incorporer ce qui le sustente. ^ otre âme, d'une nature immortelle, n'aura-t-elle pas aussi ses organes pour recevoir en elle-même le bien qu'elle cherche? jNIaintenant ouvrez son sein tant qu'il vous plaira, et vous verrez qu'elle ne peut recevoir'en elle cet or et cet argent que vous entassez, et qui ne peut jamais [la satisfaire] . Lors donc que vous pensez l'en rassasier, n'est-ce pas une pareille folie que si vous vouliez remplir un vaisseau d'une liqueur qui ne peut y être versée? Insensés, ne voyez-vous pas que vous vous travaillez inutilement, f(ue vous vous troublez dans la multitude? Turharis erga phirima.

Et vous, qui recherchez avec tant d'ardeur la réputation et la gloire, pensez-vous pouvoir contenter votre âme? Cette gloire que vous désirez, c'est l'estime que les auti'es font de votre personne. Ou ils se trompent, ou ils jugent bien de votre mérite. S'ils se trompent dans leur jiensée, vous seriez bien déraisonnables de faire votre bonheur de Terreur d "autrui. Que s'ils jugent sainement, c'est un bien pour eux ; et comment estimezvous pouvoir être riche d'un bien qui est possédé par les autî'es? A ovez donc que vou*^ vous épanchez hors de l'unité, et que vous vous troublez dans la multitude : Tiirharîa erga plurima.

Vous enfin, (jui courez après les ])laisirs, dites-moi, n'avez-vous rien en vous-mêmes de plus excellent que vos sens? Cette âme, que Dieu a faite à sa ressemblance, est-elle insensible et stupide, et n'a-t-elle pas aussi ses contentements? Est-ce en vain que le Psalmiste s'écrie que son cœur [se] réjouit dans le Dieu vivant ^ ? Si l'âme a des délices qui lui sont propres, si elle a ses

Page 1