Luc., IX
tenté toutes sortes de voies pour lui faire suivre la raison, il n'y aura ni erreur ni chimères où il ne s'amuse plutôt ; ce d'autant, dit saint Paul, qu'il est incapable de goûter ce qui est de Dieu : Anhnalis homo non percipit ea quse sunt Spiritus Dei\ »
Et ne vous tenez point assurée sur votre vertu ; car il se sert contre nous de la vertu même. Ceux qu'il n'a pu vaincre par un combat opiniâtre, souvent il les renverse par l'honneur de la victoire ; et lorsqu'ils s'imaginent être devenus extrêmement humbles, il les rend orgueilleux par cette humilité prétendue. Combien en voyons-nous qui, séduits par ses artifices, pensent, en se jetant dans un cloître, quitter les vanités pour la mortification, et ne font, à le bien prendre, que quitter des vanités pour des vanités ; en cela d'autant plus criminels et plus misérables, qu'ils vont porter le monde jusqu'au fond de la solitude, qu'ils se vont perdre dans le lieu où les autres cherchent leur refuge, et qu'ils joifî^nent non seulement Jésus-Christ avec Bélial, mais qu'ils sacrifient à Bélial dans le temple et sur les autels de Jésus-Christ même ! »
C'est, ma très chère Sœur, ce que vous avez particulièrement à méditer en ce jour. Si vous envisagez bien l'action que vous allez faire, vous trouverez que toutes ses circonstances vous prêchent le mépris du monde. Parcourons-les, s'il vous plaît, et vous découvrirez clairement ce que je vous dis.
Dites-moi, y a-t-il rien qui rende une personne plus vile que la pauvreté? Quand vous entendez dire de quelqu'un que c'est un homme de néant, ne jugez-vous pas incontinent qu'on parle d'un pauvre ? D'où vient ^ que David, après avoir dépeint les diverses calamités des pauvres, conclut enfin par ces paroles qu'il adresse à Dieu : « Tihi derelictiis est pauper^ : O Seigneur, on vous abandonne le pauvre ; » voulant dire que chacun court avec ambition au service des grands, et qu'il n'y a que Dieu seul à qui les pauvres ne soient point à charge. Et il est si vrai, ce que dit un poète ^,
l.T Cor., ir, 14. 8. Ps. ix, 35.
2. D'où est ici relatif, et non inter- 4. Juvenal., Satir. III, v. 147.
rogatif.
que la pauvreté rend les hommes ridicules, que ceux qui y sont réduits ont je ne sais quelle honte de l'avouer, et quelquefois le deviennent de crainte de le paraître. Je sais bien que celle que vous professez, d'un côté vous est honorable ; mais elle a aussi d'autre part quelque chose de beaucoup plus rude, en ce qu'elle ressemble à la pauvreté des esclaves, qui non seulement ne possèdent rien, mais de plus sont incapables de rien posséder. Vous perdez toute sorte de droits; on en vient jusque-là que de ne vous plus compter parmi les vivants: si bien que vous pouvez dire avec le Psalmiste : Tons mes proches m^ont abandonné, mais le Seigneur a eu la honte de me recevoir ^ ; et avec Notre -Seigneur : Mon père et ma mère, mes frères et mes sœnrs, ce sont ceux qui écoutent et observent la parole de mon Dieu ^.
Quant à cette fleur sacrée de votre virginité, que vous allez présenter pour être en bonne odeur au Verbe divin, votre Époux, ô Dieu ! qui vous pourrait assez exprimer combien elle vous oblige de vous tenir nette de toutes les affections de la terre? Sachez que votre virginité vous prépare un lit nuptial où vous posséderez, dans le repos de votre âme, Jésus, l'amoureux des vierges, mais qui les aime avec une extrême jalousie. C'est pourquoi son zélé disciple, prenant part aux affections de son maître : ce Je suis jaloux de vous, dit-il, de la jalousie de Dieu ; JEjnulor eni7n vos Dei œmulatione ; parce que, ajoute-t-il, je vous ai fiancée, comme une vierge chaste, à un seul homme, qui est Jésus- Christ : Despondi... vos uni viro, virgiiiem castam exhiber e Christo^. » Or, pensez quel serait le sentiment d'une fille chaste et pudique, si on lui parlait de rompre, avant son mariage, cette foi qu'elle conserve uniquement pour son cher époux ! Telle doit être votre pudeur, je ne dis pas à l'égard des voluptés bestiales, mais je dis à l'égard des moindres sollicitations de ce monde.
Car la jalousie de Jésus ne regarde pas seulement les hommes : son amour est si tendre qu'il s'offense et se pique si vous choisissez la moindre chose hors de lui.
l.Ps. XXVI, 10. B. II Cor., xt, 2.