Joan., VIT
Considérez-vous comme mortes au monde, et qu'il est pareillement mort pour vous. Dès que vous vous êtes ensevelies dans le sépulcre de la religion, vous séparant du monde, vous avez dû mourir à tout le sensible par la mortification et un renoncement total à tout ce qui est mortel et terrestre. Faites donc maintenant vivre Jésus-Christ en vous par sa grâce : ne respirez que pour lui; n'agissez que par son esprit, et soyez-en parfaitement possédées ; mourez tous les jours à votre esprit propre et à votre jugement, le soumettant à l'obéissance ; mourez à vos désirs et à vos sens ; mourez à vousmêmes ; étouffez le plus petit mouvement de la concupiscence, dès qu'il s'élève en vous. Enfin, mes Sœurs, rendez le dernier soupir de la vie imparfaite et encore tant soit peu engagée dans les illusions du monde ; dites-lui un adieu général et éternel : autrement, si vous ne mourez de cette mort mystique, prenez garde que quelque reste dangereux de la corruption de ce monde malheureux ne dessèche et ne détruise en vos âmes ces eaux de grâce que je viens y verser par cette visite, ou même ne vous rende incapables de les recevoir, et ne les empêche d'entrer.
Il en est des objets du monde qui offusquent notre imagination, qui occupent et amusent notre esprit, comme d'une fontaine pleine d'eau vive, qui ne pourrait rejaillir, ni même retenir ses eaux, si le conduit en était bouché ; parce que, la liberté de couler et de se répandre lui étant ôtée, cette fontaine sans doute viendrait à sécher, et la source en tarirait. La même chose arrive à l'égard de ces eaux de grâce dont je désire remplir votre cœur. Si ce même cœur est encore prévenu d'inclinations inquiètes, ou occupé des objets de la terre ; si le monde, ou quoi que ce soit de créé, vous remplit l'esprit et possède votre affection, s'il a quelque pouvoir d'y faire des impressions, et s'il se propose encore à vos sens comme un objet attrayant, vous deviendrez comme cette fontaine, vous ne pourrez recevoir ces saintes et mystiques eaux, parce qu'il est impossible de remplir ce qui est déjà plein ; ou bien vous ne pourrez conserver longtemps ces grâces dont nous vous parlons, car l'esprit du monde et l'esprit de Jésus-Christ ne sauraient
compatir ensemble, et ne peuvent demeurer dans une âme. Ces eaux divines ne rejailliront point jusqu'à la vie éternelle, à moins que, pour les conserver, vous ne vous dégagiez entièrement de tout ce qui vous empêche de vivre à Jésus-Christ et de sa divine vie ; à moins que vous ne deveniez insensibles comme des personnes mortes et crucifiées au monde, qui Font mis si fort en oubli qu'elles ne pensent jamais à lui qu'avec horreur ou avec compassion de tant d'âmes qui sont emportées par sa corruption, et afin de vous employer sans cesse à demander miséricorde pour ce monde malheureux,, qui retient tant de personnes continuellement exposées au danger de se perdre et de se damner pour jamais.
Vous le devez, mes Filles ; ce sont les obligations de votre état. Je vous exhorte de tout mon pouvoir à vous en acquitter avec grand soin. Offrez sans cesse des prières à la divine Majesté pour toutes les nécessités de l'Église : priez pour obtenir la conversion des infidèles, des pécheurs et des mauvais chrétiens, et demandez à Dieu qu'il touche leurs cœurs. Gémissez devant lui pour tant de prêtres qui déshonorent leur caractère, qui profanent les choses saintes et qui ne vivent pas conformément à leur dignité et à la sainteté de leur état. Affligez-vous pour ces femmes et ces filles mondaines qui n'ont point cette pudeur qu'elles devraient avoir, qui est l'ornement de votre sexe ; pour tant de chrétiens et de chrétiennes qui s'abandonnent à toutes leurs inclinations déréglées, et qui suivent malheureusement les pernicieuses maximes du monde et ses damnables impressions. Ayez, mes Filles, du zèle et de la charité pour toutes ces personnes qui sont dans le chemin de perdition, prêtes à tomber dans des abîmes éternels. Faites monter vos prières au ciel comme un encens devant le trône de Dieu, pour apaiser sa colère irritée contre tous ces pécheurs qui l'offensent si outrageusement. Revêtez-vous des entrailles de miséricorde r pleurez sur ces grands maux, pour ces nécessités et pour tant de misères qui vraiment sont dignes de compassion et de larmes. Voilà, mes Sœurs, de quelle manière vous devez conserver le souvenir du monde; c'est ainsi qu'il faut y penser, et non autrement : hors de là, il vous
doit être à dégoût ; tout vous y doit être fort indifférent, et ne doit point entrer dans vos pensées.
Que toute votre occupation d'esprit soit de vous appliquer sérieusement à opérer votre salut, en travaillant pour vous avancer à la perfection où vous êtes obligées de tendre sans cesse : vous ne vous sauverez pas, si vous n'y aspirez avec amour et ferveur le reste de vos jours. Renouvelez donc en vous ce désir, dans cette visite que je commence aujourd'hui, à ce dessein de vous porter toutes à la perfection, et pour vous sanctifier. Pour correspondre de votre part à nos intentions, souvenez-vous de ces paroles portées dans l'Évangile, que Jésus-Christ prononça avec tant de zèle et tant de douceur : Venez à moi, dit-il ^, vous qui êtes travaillés et chargés de quelques peines, et je vous soulagerai. Je vous dis la même chose, mes Filles ; je vous adresse les mêmes paroles en vous conviant toutes de venir m 'ouvrir vos cœurs sans crainte : dites-moi avec confiance tout ce qui vous pèse, tout ce qui vous fait peine, je vous soulagerai. Venez donc à moi sans rien craindre ; apportez-moi un cœur sincère, un cœur parfaitement soumis et un cœur simple : ce sont les dispositions que je veux voir, et que je demande de vous toutes, et avec lesquelles vous devez venir en ma présence. Déclarez-moi tout ce qu'en conscience vous voyez être nécessaire ou utile que je connaisse pour le bien de votre communauté : je vous y oblige ; je vous ordonne de ne me rien soustraire, par tout ce saint pouvoir que j'exerce en vertu de mon caractère.
Je vous dénonce de la part de Dieu tout-puissant, au nom duquel je vous parle, par l'autorité que je tiens de lui, et par tout l'empire qu'il me donne sur vous toutes et sur chacune de vos âmes, que, si vous êtes sincères et sans déguisement, je demeurerai chargé de tout ce que vous me direz. Au contraire, ce que vous voudrez me cacher et me taire, je vous déclare que je vous en charge vous-mêmes et que ce sera un poids qui vous écrasera. Prenez garde à ceci, mes Sœurs ; ne taisez pas ce qu'il est utile de me dire, non tant pour vous déchar-