D'ANNE DE GONZAGUE DE CLÈVES
PRINCESSE PALATINE 1, à Paris, chez les Grandes carmélites, 9 août 1685.
Ce fut au service du bout de l'an 2 que ce discours fut prononcé.Dans cette chapelle des Carmélites de la rue Saint-Jacques, M™e de L-a Vallière, devenue sœur Louise de la Miséricorde, put entendre des leçons encore plus éloquentes que celles qui l'avaient consacrée elle-même à la pénitence dix ans auparavant. La supériorité de l'œuvre qu'on va lire, principalement sur les pages précédentes, ne tient pas seulement à ce que celles-ci n'étaient pas absolument authentiques; elle résulte encore du travail considérable de l'auteur. Il avait été invité à l'entreprendre par la belle-fille du grand Condé, la seconde des enfants de la Palatine. Une oraison funèbre demandée par une personne alliée à la famille royale n'était pas un discours qui se piit improviser, même par un maître de la parole sacrée. A la fin d'une lettre à M. le Prince, du 4 juillet de cette année, Bossuet annonce qu'il a commencé à s'en préoccuper. « Quand cet ouvrage, dit-il. sera en train, et que j'aurai achevé quelque autre chose qui ne souffre point d'interruption, nous irons rendre nos respects à Votre Altesse Sérénissime, MM. les abbés de Fénelon, de Langeron, et moi. » Il fallait d'ailleurs posséder un tel sujet à fond, pour triompher des difficultés qui s'y rencontraient. Une trop grande ])artie de la vie d'Anne de Gonzague était loin de mériter d'être louée dans la chaire chrétienne. D'autre part, elle s'était convertie, mais l'histoire même de sa conversion présentait de^; singularités qui auraient pu déconcerter ini orateur timide. L'évêque de Meaux ne recula devant aucun obstacle. En pareille circonstance,
1. Plus (le manuscrit. L'édition suites, e'^t aujourd'hui à la Riblio-
originale en tient, lieu. En voici le thèqne Nationale (Réserve. Impri-
titre complet: Oraison funèbre de mes. X 3810 A). L'édition de 1089
très haute et très puissante Princesse ne diffère de celle de 1685 que par la
Anne de Gonzague de Clèves, Prin- correction d'une faute d'impression.
cesse Palatine, prononcée en présence 2. Il y avait treize mois et trois
de Monseigneur le Bue, de Madame jours que la princesse était morte,
la Dttchesse et de Monseigneur le quand eut lieu ce service. Le retard
Duc de Bourbon, dans V église des de la cérémonie avait eu pour cause
c<irinélites du faubourg Saint-Jac- lemariagedn jeune duc de Bourbon,
qnes, le 9 août 1685. — A Paris, par petit-fils de Condé par son père, le
Sébastien Mabre-Cramoisy..., 1685. duc d'Enghien (J/o??sieur /e i)Mc). et
in-4. — Rééditée par Bossuet en de la princesse Palatine par sa mère,
1689, in-12. L'exemplaire de Huet, Anne de Clèves {Madame la Du-
donné par Uii en 1602, avec ses autres chesse). Ce mariage fut célébré le
livres, à la Maison professe des Je- 24 juillet 1685.
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son tact et sa franchise ne laissaient place à aucun embarras.
Nous avons peu à ajouter à ce qu'il nous apprendra lui-même sur l'héroïne de ce discours funèbre. Anne Marie de Gonzague naquit en 1616. C'était la seconde des trois filles que Charles de Gonzague de CJèves, duc de Nevers, de Mantoue et de Montferrat, avait eues de Catherine de I^orraine. Sa sœur aînée devint reine de Pologne par son mariage avec Ladislas VII d'abord, puis avec Casimir V i, frère et successeur de ce prince. Elle et une sœur puînée, qui ne purent connaître leur mère, car Anne n'avait que deux ans quand elle la perdit, furent destinées dès l'enfance au cloître par leur père. Après avoir langui jusqu'à sa vingtième année dans les monastères de P'aremoutiers 2 et d'Avenay, là sous l'autorité d'une abbesse exemplaire, Françoise de La Châtre, ici sous le gouvernement nominal de sa propre sœur, la jeune Bénédicte, Anne de C>onzague n'eut rien plus à cœur, à la mort de son père, que de ressaisir sa liberté et d'en abuser.
Les neuf ans qui s'écoulèrent encore avant son mariage furent donnés à la dissipation et à des galanteries aussi compromettantes jxjur sa réputation que pour sa conscience. Elle semblait en effet se faire un jeu de braver l'opinion. Ayant suivi jusqu'en Belgique le duc de (niise, singulier personnage dont on avait prétendu faire un archevêque de Reims, quoiqu'il ne fût pas dans les ordres et qu'il ne songeât qu'à se marier, comme il fit bientôt après, elle se faisait passer pour sa femme et s'appelait A/™*' de Guise. Il est vrai que celui qu'elle nommait M. mon mari « faisait l'amour comme dans les romans », au dire de M^i® de Montpensier : entendons, comme dans les romans du temps des Précieuses. Ce roman fini, « elle revint à Paris, raconte encore Mademoiselle dans ses Mémoires, et reprit son nom de M"^® la princesse Anne, comme si de rien n'eût été. » Voilà une anecdote qui ne devait pas entrer, on le comprend, dans l'oraison funèbre.
Anne de Gonzague devint princesse Palatine par son mariage avec Edouard, fils du roi détrôné de Bohême, Philippe V. L'époque de la Fronde, ou, pour mieux dire, des Frondes successives et quelquefois simultanées, vint bientôt lui offrir un cadre incomparable où put briller son génie pour l'intrigue. Elle usa d'ailleurs plus d'vme fois pour le bien public de la confiance qu'elle sut conserver auprès des partis contraires: tantôt contribuant à faire sortir de prison Condé et les princes 3, tantôt ménageant le retour de Mazarin, que son impopularité avait obligé à deux reprises de s'éloigner de Paris. Si elle ne put amener l'impétueux Condé à rabattre quelque
1. Jean-Casimir. Il avait d'abord 2. Ou Faremonstier. comme on
été jésuite, puis cardinal. Après la écrivait alors. Célèbre monastère du
mort de sa femme (1G()7), il rentra diocèse de Meanx.
dans l'état ecclésiastique, fut pour- .3. Le prince de Conti, frère de
vu en France de riches bénéfices et Condé, et le duc de Longneville
monriTt abbé de Saint-Germain-des- leur beau-frère. Pré*, à Paris.
chose de ses excessives prétentions, ni l'empêcher de se jeter par dépit dans ces armées espagnoles qu'il avait vaincues à Jiocroy, ils se conservèrent du moins une estime et une amitié réciproques, qui leur permirent plus tard de marier leurs enfants. Quant à Mazarin, elle n'eut guère lieu de s'applaudir des services plus nombreux et plus considérables qu'elle lui avait rendus. Le rusé Italien avait multiplié les promesses d'éternelle reconnaissance. On peut croire qu'il allait noblement faire honneur à sa parole, lors du mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse. La surintendance de la maison de la jeune reine fut donnée à la princesse Palatine, comme on le lui avait fait espérer. Mais presque aussitôt le ministre, pressé d'édifier avant de mourir la fortune de sa propre famille, fit destituer Anne de Gonzague par Louis XIV, et donner cette charge à l'une de ses nièces. Olympe Mancini, comtesse de Soissons.
La Palatine, sous le coup de cette disgrâce, disparut de la Cour pendant trois ans. On put la croire dégoûtée du monde; on la vit se préoccuper de ses affaires et de sa conscience, qui avaient été pareillement négligées. Elle perdit son mari à cette époque i (1663) . Cet étranger avait eu en France un rôle fort effacé. Il lui laissait trois filles ^, dont la seconde était à la veille d'épouser le duc d'Enghien, fils de Condé. Rejetée dans le grand monde, et au milieu des scandales de la Cour, elle s'éloigna de Dieu plus que jamais; ce fut alors qu'elle en vint à perdre la foi. Condé, qui devait plus tard revenir si sincèrement au christianisme pratique, n'était pas en ce temps dans la disposition de "l'y rappeler. S'il faut croire, sur sa parole et sur celle de Bossuet, qu'il ne fut jamais un véritable incrédule, il affectait du moins d'enchérir à l'occasion sur les beaux-esprits libertins. A la surprise générale, lorsque Anne de Gonzague eut achevé de négocier, en 1671, le mariage de sa nièce Elisabeth-Charlotte avec Philippe d'Orléans, frère du Roi, veuf de Henriette d'Angleterre, et qu'elle eut amené d'Allemagne en grande cérémonie la nouvelle Madame, toute différente de celle dont Bossuet venait de faire un si touchant éloge, elle se résolut définitivement à quitter le monde, qui promettait de lui être plus favorable que jamais. L'oraison funèbre contient un récit circonstancié de cette conversion 3. Disons seulement que douze ans de persévérance vinrent prouver que ce changement était aussi profond que sincère. Elle aurait voulu finir sa vie à Faremoutiers : c'était là qu'elle avait reçu dans son enfance les premières impressions de cette piété à laquelle elle revenait après de si longs égarements. Ce dessein ne put se réaliser. Par compensation, elle légua son cœur à ce mo-