‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 244 sur 538 · Prov., X · texte numérisé non relu

Prov., X

gieux, c'est parce que le silence unit les Frères. Et, en effet, c'est un moyen très propre pour maintenir la charité, la paix et l'union dans une maison religieuse, puisque le silence bannit tous ces discours et entretiens qui la divisent et la détruisent. Car, pour l'ordinaire, qu'est-ce qui fait la matière de ces conversations trop familières, sinon les défauts de ses Sœurs? ce qui apporte bien souvent du trouble et de la division dans une communauté ; et tout cela faute de silence. Quand on veut réformer un monastère qui n'est plus dans sa première ferveur, que fait-on? L'on observe soigneusement si les règles y sont bien gardées, spécialement les plus essentielles. S'aperçoit-on que le silence manque et n'est plus observé, c'est par là que l'on commence : aussitôt on y rétablit le silence, qui n'y était point gardé ; parce que c'est le moyen qui retranche tout d'un coup les autres imperfections, abus ou désordres, qui arrivent dans une maison religieuse pour s'être relâchée sur la règle du silence.

Ayez donc, chères Ames, de l'amour et de l'estime du silence de règle, si nécessaire pour entretenir et conserver toutes les vertus religieuses. Comme je vous ai déjà dit, dans toutes les maisons ou monastères, l'on est toujours obligé à le garder aux temps et lieux ordonnés : c'est là ce qui maintient la régularité. Vous autres, mes chères Filles, quoique vous soyez consacrées au public par votre institut, pour instruire la jeunesse, vous ne laissez pas d'avoir aussi ce silence de règle à observer dans de certains temps ; et j 'ai remarqué, ce me semble, que, par vos constitutions, vous devez vous abstenir tout au moins de tous discours et paroles inutiles durant la journée. Et si vous ne parlez que pour le nécessaire, vous garderez un long silence, et vous ne vous épancherez pas inutilement parmi les créatures, à vous entretenir de tout ce qui se passe dans une maison. Tous ces désirs de communiquer avec cette amie seront mortifiés et réprimés ; l'on ne cherchera pas à s'aller décharger avec celle-ci de tout ce qui fait peine, pour en murmurer et s'en plaindre inconsidérément.

Si Notre-Seigneur faisait la visite dans ce monastère pour voir si le silence est bien gardé ^, et qu'il entrât dans les lieux où il doit être gardé, hélas! qu'est-ce qu'il y trouverait? Là^ deux petites amies, et ici trois autres en peloton, occupées à causer et à s'entretenir ensemble à la dérobée, tandis peut-être que l'on devrait être au chœur ou à une autre observance. Si donc Jésus-Christ se présentait à elles, et leur allait faire cette demande : ce Quels sont ces discours que vous tenez ensemble? Qui sunt M sermones qnos confertis ad invicem ^ ? » quelle serait leur réponse ? Pourraientelles dire avec vérité : Nous parlons de Jésus de Nazareth ; ou bien : Nous parlons des moyens pour arriver à la pratique de la vertu, pour nous encourager l'une l'autre "^ ? Ha ! c'est souvent de rien moins : car la plupart de vos discours avec cette amie, qui est la confidente de tous vos mécontentements, sont de lui dire tous vos sentiments imparfaits sur tout ce qui vous choque et vous contrarie ; c'est de parler des défauts des autres, et des prétendus déplaisirs que vous dites avoir reçus de cette Sœur que vous ne pouvez souffrir. C'est là où l'on murmure, où l'on se plaint à tort et à travers de la conduite des officières de la maison. On critique, on censure, on contrôle toutes choses : la supérieure même n'est pas exempte d'être sur le tapis ; l'on blâme sa conduite et sa manière d'agir; enfin l'on mêle dans ces entretiens familiers celle-ci, celle-là, encore celui-là : bref, c'est dans ces communications indiscrètes que se font une infinité de péchés de médisance, et très souvent de jugements téméraires, plus griefs que l'on ne pense. Il faut ici faire réflexion, chacune selon son besoin, à ce que la conscience dictera, avant que de terminer ce premier point.

Second Point.

Dans le second point de notre méditation, nous allons voir le silence de prudence, qu'il faut garder

l. Cette belle conclusion du pre- 2. Luc, xxiv, 17.

mier point e«t supérieure à tout ce o. Deforis : l'une et l'autre. —

qui précède. Elle avait sans doute Lâchât : les unes les autres. — Nous

laissé un souvenir plus vivant. corrigeons par conjecture.

Sermons de Bossuet. — VI. 24

dans les conversations, pour apprendre à n'y point faire de fautes contraires à la charité. Et, pour nous y bien comporter, envisageons, chères Ames, Jésus- Chrisl , notre parfait modèle, qui a pratiqué merveilleusement ce silence de prudence, dont je vais vous parler, en vous en faisant voir un bel exemple dans sa sacrée personne, pendant sa vie conversante et dans les années de ses prédications.

Ce doux Sauveur était si débonnaire, qu'il est remarqué de lui qu'il n'a jamais rien dit qui fût capable de donner un juste sujet de plainte et de peine à personne. Cet Agneau plein de douceur a ccmtraint les Juifs mêmes de dire de lui, « que jamais homme n'avait si bien parlé : Niinqiiam sic locntus est homo siad hic homo \ y) Et dans une autre occasion, où ils voulaient surprendre Jésus-Christ dans ses paroles, que firent-ils à cet effet? Ils lui demandèrent s'il était permis de payer le tribut à César. Notre-Seigneur, qui est la sagesse même, leur fit cette réponse prudente et judicieuse, qu'il était juste de rendre à Cés^ar ce qni est à César, et a Dieu ce qui est à Dieu ^ .

Voilà, mes chères Filles, une belle idée et un modèle achevé, pour vous apprendre la pratique du silence de prudence dans vos conversations. Car remarquez avec moi que la perfectioii du silence ne consiste pas seulement à ne point parler, mais aussi à parler selon les règles de la charité chrétienne et religieuse. Comme, par votre institut, vous ne devez pas vivre à la façon des ermites et être toujours en solitude, il est nécessaire que vous conversiez les unes avec les autres les jours de récréations, où vous devez vous trouver toutes ensemble, pour obéir à la règle, en esprit de charité et d'union. Mais, chères Ames, comme c'est ici l'endroit le plus glissant peut-être qui soit en la vie religieuse, et où il soit plus aisé d'y faire des fautes, soit par inconsidération ou imprudence, n'étant pas pour lors attentives sur vous-mêmes, il faut se munir de grandes précautions et beaucoup veiller sur ses paroles, pour ne point connnettre de péchés, même considérables, où

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