‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 245 sur 538 · Joan.. VII. 46. 2. Matt., xxii · texte numérisé non relu

Joan.. VII. 46. 2. Matt., xxii

insensiblement on se laisse aller dans la conversation, faute de savoir se maintenir dans les règles de la prudence et de la charité. C'est pourquoi il faut s'observer et prendre des mesures pour n'y point faillir avec vos Sœurs, de manière que votre conscience n'y soit point intéressée ^, ni la paix altérée.

Car, mes Filles, bien que vous soyez toutes membres d'un même corps, cependant la différence de^ humeurs et tempéraments, qui se rencontre entre toutes, forme de certaines oppositions et contradictions qui vous obligent à une grande circonspection dans les heures de vos récréations, où vous devez singulièrenient faire paraître ce silence de prudence, en prenant garde surtout de ne rien dire qui puisse tant soit peu fâcher et donner de la peine à vos Sœurs. Il faut aussi, par une sage discrétion, que vous sachiez prévoi?- et ne pas dire les choses que vous jugeriez ou croiriez devoir fâcher et mécontenter quelque Sœur ; de plus, cette même prudence doit vous empêcher de relever cent choses qui peuvent exciter parmi vous de petites disputes et divisions, d'où d'ordinaire elles naissent et se forment.

Ha ! mes chères Filles, ayez attention à vous conduire de la sorte, si vous voulez maintenir la paix et la charité dans vos conversations, qui autrement deviendraient plus nuisibles qu'utiles. Pour cet effet, il faut savoir supporter prudemment et vertueusement les fardeaux les unes des autres, comme vous y exhorte le grand saint Paul : Al ter alterius onera portate ^. Que cette pratique si nécessaire vous ferait endurer de choses, si vous y aviez un peu d'application ! Chacune à son tour n'a-t-elle pas à supporter quelques défauts dans les autres? Aujourd'hui, vous endurez une parole un peu fâcheuse qu'une Sœur vous aura dite par mauvaise humeur : hé bien! demain, elle souffrira peut-être de vous des choses plus sensibles.

Mais, direz-vous, j'ai à converser avec cette Sœur, qui est d'une humeur si rustique et si insupportable qu'il me faut toute ma patience pour ne la choquer ni rebuter quand elle est dans sa mauvaise humeur. Il est

L Intéressée, lésée. 2. Galat., VJ, 2.

vrai ; il se rencontre des personnes si inciviles et malhonnêtes dans leurs conversations qu'elles sont presque intraitables. Ces humeurs farouches y sont fort à charge, et donnent souvent sujet d'exercer la patience des autres, toute leur vie ; car, comme naturellement elles sont de cette humeur, joint à l'éducation qu'elles ont eue, qui a fort contribué à leurs mauvaises dispositions d'esprit, il n'en faut pas attendre autre chose. De plus, pour l'ordinaire ^, elles sont ombrageuses, soupçonneuses et très aisées à se fâcher et à parler selon leur boutade. Quoi qu'il en soit, la charité vous oblige de les supporter et de ne les pas fâcher mal à propos. Je sais que cela est un peu difficile, et qu'il n'y a rien de si contraire à un naturel plus sociable et poli, qui sait vivre honnêtement dans la conversation, que ces personnes grossières et fâcheuses qui ne peuvent dire une parole de douceur et d'honnêteté. Mais ne savez-vous pas que c'est là où la vertu se fortifie et où elle a matière de s'exercer avec beaucoup de mérite, et que c'est en supportant patiemment les humeurs contraires à la vôtre que vous faites voir que vos vertus et votre conduite ne sont point illusion ? ; Mais, dites-vous encore, cette Sœur est si ombrageuse et pointilleuse que la moindre chose la met en mauvaise huuieur, s'imaginant toujours que je lui en veux : je dis, par exemple, une parole innocemment et bonnement, sans avoir intention de lui faire de la peine ; cependant elle s'en choque et s'aigrit. Oi- je veux que vous n'ayez point eu intention de l'attaquer ; toutefois, vous qui avez un naturel plus favorable et raisonnable, vous devez en conscience ménager ces esprits faibles qui, par leur incapacité de faire autrement, s'échappent souvent malgré eux. Ainsi, par esprit de charité et de douceur, ayez égard à leurs faiblesses : ne leur donnez pas sujet d'offenser Dieu en les contrariant ; ayez même de la condescendance pour elles ; abstenezvous de dire de certaines choses, quoique indifférentes et innocentes, que ces esprits mal faits prendraient de travers; ayez-en de la compassion, car elles-mêmes ont

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