Gen.. IV
VOUS. Pour cet effet, il faut qu'une religieuse au parloir, en présence des séculiers, soit d'un maintien grave et modeste. Elle doit veiller extrêmement sur ses paroles, ne pas trop s'épancher ni se dissiper : car les gens du monde observent, plus que l'on ne pense, toutes les actions et la conduite des religieuses au parloir ; et, selon la sagesse et discrétion qu'ils remarquent dans les unes, ils prennent de fort mauvaises impressions de celles qu'ils voient trop libres, plus inconsidérées et mondaines dans leurs paroles, qui ne se sentent nullement de leur état, ne mêlant presque jamais dans leurs discours rien de spirituel et de Dieu, comme devrait faire une bonne religieuse.
Ne vous y trompez pas : car, bien que les gens du monde vous fassent paraître de la complaisance et témoignent agréer vos pensées ou entrer dans tous vos sentiments, vous ne savez pas de quelle manière ils prennent en eux-mêmes les choses qu'ils semblent approuver quand ils sont auprès de vos grilles. Car après, qu'arrive-t-il de ces beaux entretiens quand ils sont en compagnie? Et lorsqu'ils se mettent à parler des religieuses, que dîsent-ils? Ha! dit celle-là, ces jours passés, j'ai entretenu une religieuse, je n'ai été qu'un quart d'heure avec elle : vous ne la connaissez pas; pour moi, je sais bien de quelle humeur elle est, je sais ses sentiments sur telles choses. Vous seriez surprises et même étonnées de savoir que ce sont souvent vos parents et vos proches qui parlent de vous de la sorte. Si je vous avertis de ceci, ce n'est pas que j'aie connaissance particulière de cette maison là-dessus ; je veux croire que ce défaut n'est pas ici : ce que je dis à présent, je le dis ailleurs, parce que ce point est de conséquence, car il faut peu de chose pour mettre une communauté dans une très mauvaise réputation dans l'esprit des personnes séculières, parce qu^'ls ^ s'imaginent que toutes les religieuses doivent être des saintes. Et là-dessus, je me souviens moi-même que je me suis trouvé dans des maisons honorables à Paris, où j'ai ouï
1. //.<t, se rapportant à personnes d'antres exemples plu« authentisêculières, syllepse usitée au xviie ques. Cf. t VII, Remarques. siècle. Il y en a dans Bossuet même
parler de certaines religieuses d'une manière plaisante et fort à la cavalière. Mes chères Filles, qui produit un si méchant effet, si ce n'est l'imprudence et l'inconsidération des particulières qui ont parlé au parloir mal à propos, qui n'ont pu s'empêcher de faire paraître des saillies d'une passion immortifîée, qui donnaient à connaître leurs dispositions, tant sur ce qui les concernait, que sur les affaires particulières qui se passent dans une maison ?
Pour éviter tous ces dangereux inconvénients, vous voyez, chères Ames, que le plus sûr est de tenir très cachées et sous un secret inviolable les affaires d'une communauté, sans en donner aucune connaissance aux personnes du dehors. Et pour vous justifier ici, ne me dites pas pour excuse : C'était à ma sœur ^ que j'ai dit telles choses, c'est à ma mère, c'est à un prêtre ou directeur. Ne croyez pas avoir mieux fait, ni en être déchargées : car, sous prétexte de direction, très souvent il arrive qu'insensiblement l'on mêle dans ces communications toutes les affaires les plus secrètes d'une maison, dont on devrait se taire absolument, puisque, étant répandues au dehors, l'expérience nous montre que l'on n'en voit que de très mauvais effets, par la méchante réputation où ces connaissances mettent la communauté.
Vous devez encore prendre garde à un point qui n'est pas moins important que celui-ci, qui est d'être fort réservées dans vos paroles devant vos pensionnaires, tant celles qui leur rendent quelques services, comme celles qui sont destinées à leur instruction : car ce sont de jeunes plantes extrêmement susceptibles des impressions qu'on leur donne ; et quoiqu'elles soient encore jeunes, elles savent bien remarquer ce que l'on dit et fait en leur présence ; d'où vient que, dans la suite, ces impressions premières que vous leur avez données leur demeurent, et qu'après, elles se souviennent de ces idées qu'elles avaient déjà, lesquelles s'accroissent avec
1. Lâchât : à ma Sœur..., à ma religieuses. Mieux valait, ici encore,
Mère .. — Ces majuscules donnent suivre Deforis que d'innover au
un faux sens : il ne s'agit en effet hasard, ni de la supérieure ni des autres
l'âge ; ce qui leur fait dire, parlant des maîtresses qu'elles ont eues : Pour moi, disent-elles, j'ai eu dans un tel couvent une maîtresse qui n'était guère spirituelle ni dévote, car il était rare qu'elle nous parlât de Dieu ; elle avait de certaines maximes mondaines, et, au lieu de nous porter à la modestie, elle nous enseignait des secrets de vanité. On en entend d'autres qui, voyant les procédés de celle-ci si contraires à la charité, disent que cette maîtresse-là avait assurément de l'antipathie et de l'aversion pour elles ^.
Ha ! mes chères Filles, bannissez, par votre prudence et bonne conduite, tous ces défauts qui ont de si mauvaises suites. Le silence bien gardé en est le remède, et le plus court chemin pour retrancher toutes ces pensées et discours mal digérés, qui ne laissent après tout dans la conscience que du scrupule et bien du trouble. Car enfin, tôt ou tard, l'on s'aperçoit que l'on a mal parlé, et que l'on ne devait pas dire bien des choses qui auraient dû être ensevelies dans le silence. Ayez pour cet effet la règle du silence en estime : gardez-la exactement, et vous serez à couvert de mille embarras où jette nécessairement le trop grand parler. Mes chères Filles, avec un peu d'application et avec une bonne volonté, vous en viendrez à bout. Ayez attention sur votre langue, pour ne laisser échapper aucune parole dont vous puissiez vous repentir après l'avoir dite. Retirez-vous dans votre cellule ; c'est là le lieu sûr : ne vous produisez au dehors qu'avec peine et pour la nécessité ; que la prudence et la discrétion règlent toutes vos paroles, pour n'en dire aucune qui ne soit bonne, utile ou nécessaire. Si vous gardez toutes ces mesures, assurez-vous que la paix et l'union sera parfaite dans cette maison, et qu'elle conservera la bonne réputation où elle est aujourd'hui.
Mes chères Filles, ce n'est pas assez de savoir garder le silence de prudence ; il faut de plus apprendre à se taire dans les croix, les persécutions et autres peines et afflictions qui arrivent dans la vie : c'est ce qui s'appelle le silence de patience, lequel vous conduira