Ezech., XXVIII, 2 ; xxix
Sermons de Bossuet. — VI 37
d'elle-même. Maintenant donc elle est pauvi'e, elle est faible, maintenant elle est malade, maintenant elle est ruinée, puisqu'elle va chercher des secours de toutes parts. Mais que trouve-t-elle proche d'elle-même qui puisse la soulager? C'est son corps. Ha! la voilà bien malheureuse de se voir obligée d'avoir recours à son corps. Elle est si pauvre qu'elle aime la beauté de son corps. Elle croit être bien riche, mais il n'y a rien de plus pauvre ni de plus méprisé dans le monde. Encore si, en cet état si ravalé, elle était humble ! mais la vanité s'en saisit, et pour parer cette beauté mortelle, on use de tous les artifices, on se sert de tous les moyens imaginables, et on emploie tout le fard pour se conserver. O âme, que fais-tu ? Tu demandes du secours à un corps qui te détache de ton Dieu et qui par sa vanité est devenu l'esclave de ses passions.
Mais enfin, Messieurs, ses sens peut-être pourront lui donner quelque soulagement ? Elle s'adresse donc à ses sens, et elle leur dit : Hé, soutenez-moi ; hé ! soulagez-moi ; hé ! consolez mon chagrin. Elle trouve du plaisir dans ses sens, mais malheureux plaisirs, pauvreté véritable î fatalité déplorable ! Que trouve-t-elle dans ces plaisirs? La perte de sa raison. Faut-il que je le dise? Mais si la raison ne l'a pu encore emporter sur vous, je m'engage à vous le faire voir : le plaisir, n'estce pas ce qui veut nous ménager? le plaisir, n'est-ce pas ce qui nous engage? le plaisir, n'est-ce pas ce qui veut être indépendant de la raison et qui veut même la soumettre à ses lois? Il n'y a rien de si opposé que la raison et le plaisir, de sorte qu'en même temps qu'une âme est ménagée et captivée par le plaisir, elle perd la raison ; si elle le combat, elle perd sa paix ; si elle se laisse abattre, elle perd sa force ; si elle consent à ses passions, la voilà, le dirai-je? la voilà, ce me semble, devenue bien pauvre ; mais qu'elle tombera encore bien plus bas, et vous allez voir ce qui arrive à cette âme.
Cette âme donc, qui veut sortir de sa misère de quelque manière que ce soit, que fait-elle? Elle s'adresse à son corps et à ses sens pour leur demander quelque secours ; mais le corps est pauvre de lui-même, mais les sens sont pauvres et dénués d'eux-mêmes. Ils cherchent
cependant de quoi satisfaire cette âme ; mais que peuvent-ils trouver? La voilà donc bien pauvre, puisqu'elle cherche de toutes parts à emprunter ; la voilà donc captive, puisqu'elle emprunte de toutes parts et que celui qui cherche de tous côtés est pauvre, et que celui C[ui emprunte devient le captif et l'esclave de celui dont il emprunte. Te voilà donc, âme raisonnable, dans un état bien pitoyable et bien déplorable. Ha ! que le Saint- Esprit l'avait bien prévu quand il a dit : Ne sequare cogitationes tuas et oculos per res varias fornicantes ^.
Voilà, Messieurs, quel est le secours que cette âme reçoit de la part de ses sens. Le Saint-Esprit ne parle pas ici de tous les sens, il ne parle seulement que de la vue, et il dit à cette âme : Prenez bien garde à vous, âme raisonnable, et ne suivez pas votre vue, parce que vous suivrez un mauvais guide et qui vous conduirait dans des précipices différents et des fornications continuelles (ce sont les termes du Saint-Esprit : et oculos per res varias fornicantes) ; vous trouverez de la fornication en toutes choses et de quoi vous perdre. Cette âme est donc bien pauvre,puisqu'elle emprunte de tous côtés.
Mais l'avarice veut venir à son secours, et qu'est-ce que l'avarice? Avaritia, dit saint Augustin^, anima joris magna, intus vana, et homo ad exteriora se extendens invenit vana vaniis. Voilà ce que c'est que l'avarice, c'est une âme grande au dehors et vaine et vide au dedans, et un homme qui se répand au dehors par la diversité de ses désirs. Comme il est superbe, il ne trouve aussi que de la vanité, son cœur s'enfle par cent désirs et s'étend partout ; mais sa capacité étant infinie, tous les trésors du monde ne sont pas capables de remplir ce vide. Voilà pourquoi cette âme emprunte de tous côtés, parce qu'elle ne peut jamais se remplir ni être ici-bas parfaitement satisfaite : on veut entreprendre mille choses, et on ne fait rien ; on veut parler de toutes choses, et la parole se casse ; on veut marcher, et les pieds manquent sous les coups. Cette âme cependant entasse biens sur biens; mais tout cela n'a qu'un faible effet, et on ne fait pas tout ce qu'on veut, quoique l'avarice promette de faire exécuter toutes choses.