‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 410 sur 538 · A : étaient éblouis de leur · texte numérisé non relu

A : étaient éblouis de leur

de tout ce qu'ils demandaient. Il ne faut point ici de paroles, il ne faut que des effets et des expériences : si vous le voulez sérieusement Considérer, ne l'avouerezvous pas? Les Alexandres, les Césars, ces hommes si fameux dont on parle tant, dit saint Augustin, dans l'antiquité, ils ont cherché la gloire ; mais, parce qu'ils l'ont attendue des hommes et non pas de Dieu, ils ont reçu pour récompense de leur vanité un vent et une fumée, conquir entes gloriam ante homines, non ante Deum, acceperunt mercedem suam, vani vanam^.

Il ne faut pas s'arrêter là. Messieurs, car c'est par là même que cette âme raisonnable est convaincue de sa pauvreté. Elle a perdu son Dieu ; en le perdant, elle s'est perdue elle-même. Vous plaît-il que je vous décrive sa misère et sa captivité? Écoutez pour cela un mot de l'Apôtre, parce qu'il faut que les apôtres parlent à ma place: Venumdati suh peccato^ , voilà l'homme captif et vendu. Il est vendu, il n'est plus à lui ; il est captif et il n'est plus à sa liberté. Me voilà donc captif, me voilà donc esclave, et le péché m'a enchaîné. Mais comment est-ce que le péché m'a enchaîné? Par toutes mes passions. Il m'a enchaîné par les richesses, et je suis devenu idolâtre de leur faux brillant ; il m'a enchaîné par les plaisirs, et je suis devenu épris de leurs charmes; il m'a enchaîné par les honneurs, et je me suis laissé surprendre par leur éclat. Je suis donc vendu sous le péché, puisque j'ai perdu la grâce; mais j'ai perdu mon Dieu, parce que je l'ai abandonné, et voilà le comble de mon malheur.

Je parle à vous et en même temps je parle à moimême, car malheureux le prédicateur qui, lorsqu'il parle aux autres, ne parle pas à lui-même ; malheureux le prédicateur quand l'impiété peut se découvrir ou dans ses paroles ou dans ses actions. A Dieu ne plaise, Messieurs, que je sois assez malheureux pour prêcher quelque impiété dans cette chaire ! tout mon auditoire aurait sujet de se soulever contre moi, et il n'y a personne qui ne le dût faire ; mais je ne pense pas qu'on ait sujet de m'en accuser.

Appliquons-nous donc maintenant à la vérité. Quel

l.In Psalm. cxviii, serin.xii,ii.2. 2. Rom., vu, 14.

monstre ! quelle horreur ! Dieu abandonne cette âme, et il l'abandonne partout. Hé ! que puis-je donc dire maintenant que je suis? Suis-je un marchand ruiné? suis-je un méchant serviteur? Suis-je un enfant prodigue et débauché ? Suis-je une épouse infidèle ? Oui, voilà ce que je suis et tout ce que je suis. Je suis quelque chose de bon, il est vrai, mais où il y a bien du mal mêlé. Je suis bâti sur un très bon fondement, mais l'édifice est tout renversé, mais le bâtiment est tout ruiné, mais les murailles sont toutes tombées et toutes démolies. Je porte encore cependant sur moi les marques de la puissance et de la bonté de Dieu, mais les marques de sa colère et de ses vengeances sont aussi en moi. Vous crieriez à l'imposteur si je vous prêchais le mensonge et l'erreur. Mais puisque je vous prêche la vérité, la vérité ne doit-elle pas vous toucher? Recevez mes paroles : tout le monde se rend quand il est confondu par les principes de la religion. Et quel sujet n'avons-nous donc pas de nous confondre?

Cette âme, qui a abandonné son Dieu, est toute transportée ; elle ne connaît plus Dieu, et bien plus, elle ne se connaît plus elle-même. Elle est attachée aux biens de la terre et elle est comme collée aux honneurs et aux plaisirs du monde : et his quasi conglutinata est, dit saint Augustin \ et quand il lui arrive quelque chose de fâcheux et de contraire à ses désirs : Tout est perdu : on blesse ma réputation, ha! je suis perdu ; ma maison est brûlée ^, ha ! je suis perdu ; ma fortune court grand risque, ha ! je suis perdu. C'est toi, ô âme raisonnable, qui dis : Je suis perdu. Ha ! ton corps sans toi ne le peut pas dire ; c'est donc toi qui es perdue. Mais, âme raisonnable, à qui est-ce que tu t'en prends ? C'est ta propre faut/e ; mais, en quelque état que tu sois, tu portes l'image de Dieu, et tu jouiras, si tu veux, du bonheur de l'éternité a\ec ton Dieu. — Mais je suis tombé dans l'embarras, et je me suis roulé avec ce qui passe, et je dis à tout moment : Je suis perdu! C'est pour cela, Messieurs, que cette âme appréhende toujours quelque accident, quelque

1. De Trinit., lib. X, 11. Le texte facta est. Cohœserunt fflviino amoris. porte : Sensibilibus cum amore assne- 2. A : brouillée.

DE m""^ de la vallière. 583

disgrâce ou quelque maladie. Et cet autre, qui se vante d'une parfaite santé, ce brave qui fait tant du fort et du fier, ha ! il sent bien le mal qui est dans son cœur, et enfin il sait assez qu'à force de faire des bravoures, il a perdu sa santé. Voilà ce qu'est cette âme, et pourquoi? parce qu'elle a oublié qu'elle est l'imas^e de Dieu ; et parce qu'elle a oublié qu'elle est l'image de Dieu, elle s'est tout ensemble oubliée d'elle-même ; et parce qu'elle s'est embarrassée dans son corps et s'est mêlée et roulée dans ce corps, ce corps étant perdu, la voilà en même temps perdue. Voyez si l'état de cette âme n'est pas bien déplorable !

Ha ! Messieurs, Dieu se fait entendre à cette âme dans les plus grands engagements du monde, il lui fait entendre sa voix au milieu des pompes du siècle et dans le plus grand éclat de la Cour ; il lui en fait connaître l'inconstance et lui en découvre la vanité et la fausseté, et pour lors, cette âme rentre en elle-même, et honteuse qu'elle est de ses biens ^, ou plutôt de sa pauvreté, de sa misère et de sa faiblesse, elle conmience à détester son ancienne corruption, et la première chose qu'elle fait, c'est de quitter ses richesses. Ha! Cju'elle n'a guère de peine à les quitter, car : Quoi ! dit-elle, richesses, je vous appelle pour remplir le vide de mon cœur, et vous n'en êtes pas capables.

Mais peut-être que les honneurs et les dignités la contenteront ? Ha ! les honneurs et les dignités la font encore rouler sur la terre et tomber dans le malheur. Car enfin, qu'y a-t-il de bon dans les dignités et dans les honneurs ? Vous le savez, Madame, et Votre Majesté ne s'en sert que pour donner bon exemple à tout le monde. Voilà ce qui se trouve. Messieurs, dans les charges et dans les dignités et dans les honneurs, et c'est par là que cette âme commence à se reconnaître ; elle ne sait ce qu'elle cherche, elle n'a plus de goût pour les honneurs, parce qu'ordinairement les honneurs font les orgueilleux et que les orgueilleux n'ont plus de goût pour eux et ne savent ce qu'ils veulent, car qu'estce que l'orgueil, sinon l'aveuglement de l'esprit? Quittons donc l'orgueil, quittons les honneurs.

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