Cant., III
l'amour de madeleine. 627
Madeleine. Mettant sa tête aux pieds de Jésus, elle se déclare assez sa captive ; mais tenant les pieds de Jésus, elle le fait aussi son captif. Comment tient-elle les pieds de Jésus? Elle les tient par sa bouche, en les baisant mille et mille fois ; elle les tient par ses yeux, en les arrosant de ses larmes ; elle les tient par ses mains, en les embrassant et les parfumant. Tout cela n'arrête pas, et il faut des chaînes. Déployez vos cheveux, ô Madeleine, et liez-en les pieds de Jésus. O les chaînes délicates que Madeleine prépare à son vainqueur, qu'elle veut faire son captif ! Madeleine, ne craignez pas. Celui qui confesse dans le saint Cantique quHl laisse prendre son cœur par un seul cheveu de son Épouse ^ pourra-t-il démêler ses pieds du rets de votre chevelure tout entière? Mais peut-être qu'il échappera, et qu'il peut rompre ces liens trop facilement? Non, non : n'en cherchez pas d'autres. Connaissez le génie de l'amour : il ne refuse pas d'être captif; mais il veut en même temps être libre. Je veux dire qu'il ne veut être captif que par sa propre volonté. Il veut des liens délicats et tendres; des liens qui ne soient forts que parce qu'on ne veut pas les rompre. C'est donc assez de vos cheveux pour le prendre et pour l'engager, et vous ne pouvez trouver de liens plus propres.
Oserai-je dire ici ce que je pense? Et ces larmes, et ces parfums répandus, et ces cheveux qui essuient ces pieds, me font admirer les aimables délicatesses et, si j'ose expliquer toute ma pensée, les saintes galanteries de l'amour pénitent. Non, je ne puis me repentir d'avoir parlé de la sorte. La véritable galanterie qui gagne le cœur de Jésus, c'est de mépriser, c'est de négliger, c'est de répandre à ses pieds tout ce qui a servi à la galanterie mondaine. C'est là que son amour, et sa simplicité, et sa modestie se plaisent à triompher de toutes les vanités, de toutes les mondanités et de toutes les délicatesses de l'amour profane. Au milieu de ces caresses que fait aux pieds de Jésus l'amour pénitent, Madeleine se fond en larmes, et ne se peut consoler d'avoir commencé si tard à aimer Jésus. Elle commence à sentir
L Cant., IV, 9.
de quoi son cœur était capable, et s'afflige sans mesure d'avoir si longtemps prodigué l'amour. Elle s'en prend à elle-même : à ses yeux, qu'elle noie dans un déluge de larmes ^ ; à sa poitrine, qu'elle bat cruellement ; à son cœur, qu'elle déchire par ses sanglots ; mais, se sentant trop faible pour venger un tel outrage, elle met sa tête aux pieds de Jésus, comme une victime qu'elle dévoue à sa colère.
Voyant après cela qu'au lieu de coups de foudre, il ne lui donne que des coups de grâce, elle s'irrite ; elle frémit de nouveau ; elle entre en fureur contre soimême ; et, les supplices manquant, elle se laisse accabler et anéantir par les bienfaits. Ainsi, elle s'abandonne aux confusions où la jettent les bontés de son sauveur. Touchée des miséricordes qui lui reprochent ses ingratitudes, pour venger la justice d'un Dieu offensé, mais trop bon pour elle, elle se donne en proie à une douleur immense. Si quelque chose la console, dans l'excès de cette douleur, de s'être rendue si tard à Dieu, c'est une certaine joie de réparer par sa douleur même l'outrage qu'elle lui a fait, et d'arracher son cœur à la créature pour le lui donner, en montrant par son exemple que c'est un égarement déplorable d'aimer autre chose que lui. Il me semble qu'elle dit en pleurant à Jésus-Christ : Recevez un cœur, ô Jésus, qui n'est plus digne de vous, parce qu'il a été à d'autres qu'à vous, mais qui tire du moins cet avantage de sa malheureuse expérience, qu'il demeure sensiblement convaincu que vous êtes le seul aimable.
Ayant donc trouvé ce seul aimable, elle rappelle pour ainsi dire toutes les parties de son amour qui s'étaient engagées ailleurs, pour les consacrer à son unique ; elle ramasse tout ce qu'elle a de force au centre du cœur, et admirant jusques à l'infini ce nouvel amant, elle cherche pour lui un nouveau fonds d'amour qui n'ait plus de bornes. Va, cœur épuisé, fatigué, qui n'as jamais rien trouvé qui fût capable de recevoir l'immensité de ton amour, va t 'abîmer dans l'Océan ; va te perdre dans l'infini ; va t 'absorber dans le Tout. I.à naît dans le