‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 446 sur 538 · Cant., II · texte numérisé non relu

Cant., II

l'amour de madeleine. 637

Jésus, votre cher amant? Vous plaindrez-vous qu'il vous a trompée? Non, non : il ne nous trompe pas; ou, s'il nous trompe, c'est d'une autre sorte. C'est qu'il nous unit à lui plus intimement dans le temps même que tous nos sens n'éprouvent qu'éloignement et séparation. C'est ainsi que l'amour doit être traité pendant ce pèlerinage. Il faut qu'il se nourrisse de la foi, qu'il ne vive que d'espérance, qu'il croisse parmi les délaissements et les privations les plus tuantes ; car il faut non seulement qu'il meure, mais encore qu'il meure martyr de Jésus- Christ, que ses propres ardeurs soient son martyre, et que le bien-aimé même soit son tyran.

Ouvrons le sacré Cantique, et lisons-y le mystère de l'amour. Nous verrons que l'Épouse soupire toujours ; toujours elle aspire ; toujours elle expire et languit. Il n'y a presque jamais un moment de jouissance. Toujours : Venez. Toujours : Retournez. Elle dit presque toujours : Je Vax cherché; je Vai tenu, une fois seulement. Jamais : Je le tiens et je le possède. Il vient comme par bonds et par sauts, semblable aux chevreuils et aux faons des biches. Il paraît ; il parle ; il s'enfuit. Il regarde, mais par les fenêtres ; il se montre, mais par les treillis. Il trouve l'Épouse endormie, et il ne veut point qu'on l'éveille, de peur qu'elle ne sente trop sa présence. Elle l'a tenu, dit-elle, et proteste de ne le quitter jamais ; mais il échappe tout seul. Il revient ; il frappe à la porte ; il presse qu'on lui ouvre ; elle tarde un peu ; il passe sa main par quelque ouverture ; il répand., quelque don, quelque grâce ; toutes les entrailles de l'Épouse sont émues par cet attouchement. Elle se lève toute transportée ; elle court pour ouvrir la porte ; le bien-aimé a déjà passé son chemin. Elle regarde et ne voit plus rien ; elle cherche et ne trouve pas ; elle crie, elle appelle, et rien ne répond. Désolée de sa fuite, elle court après. Les gardes qui font la ronde autour de la ville la trouvent tout éperdue ; ils la battent, ils la blessent. Les pasteurs de l'Église la tancent de sa lenteur, qui n'a pas couru assez fort après celui qu'on n'atteint jamais qu'en se hâtant. Les reproches qu'ils lui font lui blessent le cœur ; mais tout cela ne lui rend pas son

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bien-aimé, et il ne lui reste aucune ressource, sinon de conjurer les filles de Jérusalem, les âmes aimantes comme elle, que, si elles rencontrent son bien-aimé, elles lui rapportent du moins qu'elles l'ont vue languissante et pâmée d'amour ^. Tant le bien-aimé passe vite !

l^elle est la condition de l'amour des voyageurs, où Dieu ne se communique qu'en se cachant ; non pour assouvir, mais pour irriter l'amour. Car, durant le temps de cet exil, il ne se rend jamais plus présent que lorsqu'il semble s'éloigner de telle sorte qu'on le perd de vue, et sa majesté paraît alors surtout qu'elle détruit et dissipe jusqu'à la vue d'elle-même. C'est pourquoi la divine Épouse, ayant connu par expérience que Dieu aime à se communiquer de la sorte en se retirant, que ses fuites sont des attraits, ses délais des impatiences, ses refus des dons, ses dédains des caresses ; et voyant qu'elle ne le possède jamais mieu:?^ que lorsqu'elle semble le perdre ; après s'être toute épuisée en rappelant, instruite par ses épreuves du mystère de l'amour durant l'exil, elle poursuit ses transports et son cantique en disant : « Fuis, mon bien-aimé; Fuge, dilecte mi ^. » Elle veut qu'il fuie avec la même vitesse qu'elle lui avait désirée pour venir. Revenez, disaitelle, mon hien-aimé ; soyez semblable aux chevreuils et aux faons des biches ^. Et maintenant elle dit : Fuyez, mon bien-aimé; soyez semblable aux chevreuils et aux faons des biches ^. Quelle étrange et incompréhensible bizarrerie de l'Épouse ! Dire avec tant d'ardeur : Revenez, mon bien-aimé; et puis dire tout à coup : Fuyez, mon bien-aimé ; et vouloir donner à ses pieds la vitesse des chevreuils et des cerfs pour hâter et précipiter sa fuite! Est-ce inconstance? Est-ce dégoût? Est-ce quelque dépit amoureux? Nullement. C'est un effet admirable du mystère de l'amour. Elle voit que son chaste Époux se donne durant cette vie en fuyant, en se cachant, en se dérobant. Ainsi elle le presse de fuir ; et

1. Ce n'est ici qu'un tissu d'em- 3. Jbid., ii, 17. prunts au Cantique des Cantiques. 4. Ut supra.

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