‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 8 sur 538 · Ce passage rappelle la un d\\ pro Archia,2S-W · texte numérisé non relu

Ce passage rappelle la un d\\ pro Archia,2S-W

éternels, si ce n'est ces savantes mains qui impriment à leurs ouvrages ce caractère de perfection que le temps et la postérité respecte? C'est le plus grand effet de l'éloquence.

Mais, Messieurs, l'éloquence est morte, toutes ses couleurs s'effacent, toutes ses grâces s'évanouissent, si l'on ne s'applique avec soin à fixer en quelque sorte les langues et à les rendre durables. Car comment peut-on confier des actions immortelles à des langues toujours incertaines et toujours changeantes ; et la nôtre, en particulier, ))Ouvait-elle promettre l'immortalité, elle dont nous voyions ^ tous les jours passer les beautés, et qui devenait barbare à la France même dans le cours de peu d'années^ ? Quoi donc ? La langue française ne devait-elle jamais espérer de produire des écrits qui pussent plaire à nos descendants, et, pour méditer des ouvrages immortels, fallait-il toujours emprunter le langage de Rome et d'Athènes? Qui ne voit qu'il fallait plutôt, pour la gloire de la nation, former la langue française, afin qu'on vît prendre à nos discours un tour plus libre et plus vif dans une phrase qui nous fût plus naturelle, et qu'affranchis de la sujétion d'être toujours de faibles copies, nous pussions enfin aspirer à la gloire et à la beauté des originaux? Vous avez été choisis. Messieurs, pour ce beau dessein, sous l'illustre protection de ce grand homme ^ qui ne possède pas moins les règles de l'éloquence que l'ordre de la justice *, et qui préside depuis tant d'années aux conseils du Roi, autant ])ar la supériorité de son génie que par l'autorité de sa charge. I.'usage, je le confesse, est appelé avec raison le père des langues. Le droit de les établir, aussi bien que de les régler, n'a jamais été disputé à la multitude ; mais, si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre toutefois d'être dirigée. Vous êtes. Messieurs, un conseil réglé et perpétuel, dont le crédit, établi sur

l.Edit. : voyons. Le sens exige que, disait-il, la mode a trop d'ein-

l'imparfait. D'ailleurs, Bossuet n'é- pire sur les courtisans,

crivait jamais i après y ou i. 3. Le chancelier Séguier.

2. L'évêquede Belley, .T. P. Camus 4. Édit. : que de l'ordre de la jus-

(-4ZcmeJ62ô), attribuait en partie tice. Nous adoptons la correction

l'inconstance de la langue à l'auto- proposée par M. Lanson dans ses

rite absolue reconnue à l'usage de Extraits des (Kuvres diverses éeJ^o^-

la Cour en matière de langage,parce suet, p. 25.

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l'approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l'usage et tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire. C'est le fruit que nous espérons recevoir bientôt de cet ouvrage admirable que vous méditez, je veux dire ce trésor de la langue ^, si docte dans ses recherches, si judicieux dans ses remarques, si riche et si fertile dans ses expressions.

Telle est donc l'institution de l'Académie : elle est née pour élever la langue française à la perfection de la langue grecque et de la langue latine ^. Aussi a-t-on vu par vos ouvrages qu'on peut, en parlant français, joindre la délicatesse et la pureté attique à la majesté romaine. C'est ce qui fait que toute l'Europe apprend vos écrits ; et quelque peine qu'ait l'Italie d'abandonner tout à fait l'empire, elle est prête à vous céder celui de la politesse et des sciences. Par vos travaux et par votre exemple, les véritables beautés du style se découvrent de plus en plus dans les ouvrages français, puis- (|u'on y voit la hardiesse, qui convient à la liberté, mêlée à la retenue, qui est l'effet du jugement et du choix. La licence est restreinte par les préceptes ; et toutefois vous prenez garde qu'une trop scrupuleuse régularité, qu'une délicatesse trop molle n'éteigne le feu des esprits et n'affaiblisse la vigueur du style. Ainsi nous pouvons dire, Messieurs, que la justesse est devenue par vos soins le partage de notre langue, qui ne peut plus rien endurer ni d'affecté ni de bas ; si bien, qu'étant sortie des jeux de l'enfance et de l'ardeur d'une jeunesse emportée, formée par l'expérience et réglée par le bon sens, elle semble avoir atteint la perfection qui donne la consistance. La réputation toujours fleurissante de vos écrits et leur éclat toujours vif l'empêcheront de perdre ses grâces; et nous pouvons espérer qu'elle vivra, dans l'état où vous l'avez mise, autant que durera l'empire français et que la maison de saint Louis présidera à toute l'Europe.

Continuez donc. Messieurs, à employer une langue si majestueuse à des sujets dignes d'elle. I/éloquence, vous

1. Le Dictionnaire de l'Académie, 2. C'est l'idée déjà sovitenue par

dont la première édition fut publiée J. du Bellay dans sa Btlfen^e et ilbi.^en 1694. tration de la lanffue française (1540) .

lO DISCOURS

le savez, ne se contente pas seulement de plaire : soit que la parole retienne sa liberté naturelle dans l'étendue de la prose, soit que resserrée dans la mesure des vers et plus libre encore d'une autre sorte, elle prenne un vol plus hardi dans la poésie, toujours est-il véritable C{ue l'éloquence n'est inventée, ou plutôt qu'elle n'est inspirée d'en haut que pour enflammer les hommes à la vertu ^ ; et ce serait, dit saint Augustin ^, la rabaisser trop indignement que de lui faire consumer ses forces dans le soin de rendre agréables des choses qui sont inutiles. Mais, si vous voulez conserver au monde cette grande, cette sérieuse, cette véritable éloquence, résistez à une critique importune, qui, tantôt flattant la paresse par une fausse apparence de facilité, tantôt faisant la docte et la curieuse par de bizarres raffinements, ne laisserait à la fin aucun lieu à l'art et nous ferait retomber dans la barbarie. Faites paraître à sa place une critique sévère, mais raisonnable, et travaillez sans relâche à vous surpasser tous les jours vous-mêmes, puisque telle est tout ensemble la grandeur et la faiblesse de l'esprit humain, que nous ne pouvons égaler nos propres idées, tant celui qui nous a formés a pris «oin de marquer son infinité ^ .

Au milieu de nos défauts, un grand objet se présente pour soutenir la grandeur des pensées et la majesté du style. Un roi a été donné à nos jours que vous nous pouvez figurer en cent emplois glorieux et sous cent titres augustes : grand dans la paix et dans la guerre, au dedans et au dehors, dans le particulier et dans le public, on l'admire, on le craint, on l'aime. ï)e loin il étonne, de près il attache ; industrieux par sa bonté à faire trouver mille secrets agréments dans un seul bienfait^; d'un esprit vaste, pénétrant, réglé, il con-

1. (( Il ne faut pas faire à l'élo- bliques, à rendre les hommes bons

quence le tort de penser (lu'elle et heureux. » (Fénelon, Le^^re à Z'J-

n'est qu'un art frivole, dont un dé- cadémie, IV.)

clamateur se sert pour imposer à la 2. Les idées de saint Augustin sur faible imagination de la multitude, l'éloquence sont exposées dans Conet pour trafiquer de la parole : c'est ira Crescon. Donat., et dans De docun art très sérieux, qui est destiné trina christiana. à instruire, à réprimer les passions, 3. Voir le sermon sur la Mort à corriger les mœurs, à soutenir les (t. IV, p. 275.) lois, h diriger les délibérations pu- 4. Annonçant qu'il vient d'être

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çoit tout, il dit ce qu'il faut, il connaît et les affaires et les hommes, il les choisit, il les forme, il les applique dans le temps % il sait les renfermer dans leurs fonctions ; puissant, magnifique, juste; veut-il prendre ses résolutions, la droite raison est sa conseillère ; après il se soutient, il se suit lui-même ; il faut que tout cède à sa fermeté et à sa vigueur invincible. Le voilà, Messieurs, ce digne sujet de vos discours et de vos chants héroïques. Le voyez-vous, ce grand roi, dans ses nouvelles conquêtes, disputant aux Romains la gloire des grands travaux comme il leur a toujours disputé celle des grandes actions? Des hauteurs orgueilleuses menaçaient ses places : elles s'abaissent en un moment à ses pieds et sont prêtes à subir le joug qu'il impose. On élève des montagnes dans les remparts, on creuse des abîmes dans les fossés ; la terre ne se reconnaît plus elle-même et change tous les jours de forme sous les mains de ses soldats, qui trouvent sous les yeux du Roi de nouvelles forces, et qui, en faisant les forteresses, s'animent à les défendre. Vous avez souvent admiré l'ordre de sa maison : considérez la discipline de ses troupes, où la Hcence n'est pas seulement connue, et qui ne sont plus redoutées que par l'ennemi. Ces choses sont merveilleuses, incroyables, inouïes ; mais son génie, son cœur, sa fortune lui promettent je ne sais quoi de plus grand encore. De quelque côté qu'il se tourne, ses ennemis redoutent ses moindres démarches: ils sentent sa force et son ascendant, et leur fierté affectée couvre mal leur crainte et leur désespoir. Finissons : car où m'emporterait l'ardeur qui me presse? Il aime et les savants et les sciences; c'est à elles, pour ainsi dire, qu'il a voulu confier le plus précieux dépôt de l'État ; il veut qu'elles cultivent l'esprit le plus vif et le plus beau naturel du monde. Ce dauphin, cet aimable prince surmonte heureusement les premières diflîcultés des études ; et s'il n'est pas rebuté par les épines, quelle sera son ardeur quand il pourra cueillir les fleurs et les

nommé conseiller d'État, Bossuet l. Dans letemps,kVoccas[on,da.r\s

écrit que cette charge lui fut accor- le temps convenable. Cf. : ut det illis

dée (( avec toutes les bontés dont in tempore tritici mensuram. (Luc,

S. M. sait accompagner ses grâces xii, 42). (A son neveu, 1" juillet 1697).

J2 DISCOURS DE RÉCEPTIOxX A l'aCAdÉxMIE FRANÇAISE.

fruits? On vous nourrit, Messieurs, un grand protecteur : si nos vœux sont exaucés, si nos soins prospèrent, ce prince ne sera pas seulement un jour le digne sujet de vos discours ; il en connaîtra les beautés, il en aimera les douceurs, il en couronnera le mérite ' .

1. Yoici le début de la réponse que Charpentier fi t à cette harangue :

« Après avoir remporté les applaudissements de toute la France par vos célèbres prédications ; après avoir été élevé à la première dignité de TEglise par le concours de la puissance royale et de l'autorité du Saint Siège ; après avoir mérité le choix de notre auguste monarque pour l'éducation du premier prince de toute la terre ; après, dis-je, tant d'événements éclatants qui vous comblent de gloire de tous côtés, aviez-vous encore quelque chose à souhaiter r'

Cependant, Monsieur, votre arrivée en ce lieu-ci, qui apporte un si grand ornement à la Compagnie ; ces paroles obligeantes qu'elle a ouïes de votre bouche ; cet agréable épanouissement de cœur et de visage que vous lui faites paraître, marquent bien que vous avez regardé l'occasion présente comme la matière d'une nouvelle joie qui vous était offerte, et que vous avez voulu ajouter le nom d'académicien aux titres sublimes d'orateur chrétien, d'évêque et de précepteur de Monseigneur le Dauphin... »

à Saint-Germain, devant la Reine, 5 juin 1672.

Les dix années que Bossiiet dut consacrer à l'éducation du Dauphin (1670-1680) furent des plus stériles pour l'histoire de son éloquence. La postérité, il est vrai, devait recevoir une compensation dans les admirables ouvrages d'histoire, de philosophie ou de controverse religieuse qui furent les uns commencés, les autres complétés à cette époque : Dincours sur l'Histoire universelle, Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-niême. Fragments destinés à soutenir le livre si succinct de VËxposition de la doctrine de V Église catholiqne... Le discours suivant, dont la date absolument certaine est connue depuis longtemps i, est un de ceux qu'il fut donné à Bossuet de prononcer, à de rares intervalles, pendant son préceptorat.

Plusieurs passages, du second point surtout, ne sont qu'esquissés 2. Deforis essaya de combler les vides. Toutefois, averti par la beauté de l'œuvre, il n'y collabora qu'avec une certaine discrétion. M. Lâchât, en 1864, sentit que des corrections étaient nécessaires; malheureusement celles qu'il tenta furent insuffisantes, ou même tout à fait malheureuses.

Arguet mundnm de peccaio.

Quand l'Esprit de vérité viendra, il convaincra le monde de péché. (Joan,, xvi, 8.)

Comme les hommes ingrats ont péché dès le commencement ^ du monde contre Dieu qui les a créés, Dieu aussi les a convaincus de péché dès le commencement du monde. Il a convaincu les pécheurs^, lorsqu'il a chassé nos premiers parents du paradis de délices; lorsque, écoutant la voix du sang d'Abel, il a fait errer

1. L'abbé Vaillant, Études...^ avec la moitié de marge, sauf pour p. 130 ; Floquet, Bossuet précepteur l'avant-propos et la péroraison.

du Dauphin, p. 282-285; Lâchât, t. X, 3. Var. : dès l'origine.

p. 338 ; etc. — Cf. Ledieu, Mémoires, 4. Var. : il a convaincu le monde

p. 165. de péché, — il a convaincu le péché.

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