‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 97 sur 538 · SUR 1/ UNITÉ DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

SUR 1/ UNITÉ DE L'ÉGLISE

victoire miraculeuse qu'il envoya du ciel à ces deux princes guerriers fut le gage de son amour et le glorieux attrait qui leur fit embrasser le christianisme. Iva foi fut victorieuse, et la belliqueuse nation des Francs connut que le Dieu de Clotilde était le vrai Dieu des armées.

Alors saint Rémi vit en esprit qu'en engendrant en Jésus-Christ les rois des Français avec leur peuple, il donnait à l'Ëglise d'invincibles protecteurs. Ce grand saint et ce nouveau Samuel, appelé pour sacrer les rois, sacra ceux-ci, comme il dit lui-même, pour être les perpétuels défenseurs de VÉgUse et des pauvres ^, digne objet de la royauté ; et après leur avoir enseigné ^ à faire fleurir les Églises et à rendre les peuples heureux (croyez que c'est lui-même qui vous parle, puisque je ne fais ici que réciter les paroles paternelles de cet apôtre des Français), il priait Dieu nuit et jour qu'ilspersévérassent dans la foi et qu'ils régnassent selon les règles qu'il leur avait données, leur prédisant en même temps qu'en dilatant leur royaume, ils dilateraient celui de Jésus-Christ et que, s'ils étaient fidèles à garder les lois qu'il leur prescrivait de la part de Dieu ^, l'Empire romain leur serait donné, en sorte que des rois de France sortiraient des empereurs dignes de ce nom, qui feraient régner Jésus-Christ. Telles furent les bénédictions -que versa mille et mille fois le grand saint Rémi sur les Français et sur leurs rois, qu'il appelait toujours ses chers enfants, louant sans cesse la bonté divine de ce que, pour afl^ermir la foi naissante de ce peuple béni de Dieu, elle avait daigné, par le ministère de sa main pécheresse (c'est ainsi qu'il parle), renouveler à la vue de tous les Français et de leur roi les miracles qu'on avait vus éclater dans la première fondation des Églises chrétiennes. Tous les saints qui étaient alors furent réjouis, et dans le déclin de l'Empire l'omain ils crurent voir paraître dans les rois de France « une nouvelle lumière pour tout l'Occident : In occi-

1. res^am. , s. /.V?«..ap. F]od.,lib.I, jet delà royauté, après leur avoir cap. xviu. euseigné...

2. La seconde édition : digne ob- 8.7'<^.'-<a?n.,S.7?e?«..ap. Flod.,c. xill.

128 SUR l'unité de l'église.

(luis partihiis novi juharis lumen effulgarat ^ ; et non seulement pour tout l'Occident, mais encore pour toute l'Ëglise, à laquelle ce nouveau royaume promettait de nouveaux progrès. C'est ce que disait saint Àvite, ce docte et ce ^ saint évêque de Vienne, ce grave et éloquent défenseur de l'Église romaine, qui fut chargé par tous ses collègues les saints évêques des Gaules de recommander aux Romains dans la cause du pape Symmaque la cause commune de tout l'épiscopat, parce que, disait ce grand homme, quand le Pape et le chef de tous les évêques est attaqué, ce n'est pas un seul évêque, mais Vépiscopat tout entier qui est en pérïl^. Tous les conciles de ces temps font voir qu'en ce qui touchait la foi et la discipline, nos saints prédécesseurs regardaient toujours l'Église romaine, et se gouvernaient par ses traditions '\ Tel était le sentiment de l'Église gallicane, qui, en recevant par le ministère de saint Rémi Clovis et les Français dans son sein, leur imprimait dans le fond du cœur ce respect pour le Saint Siège, dont ils devaient être les plus zélés aussi bien que les plus puissants protecteurs. Les papes connurent d'abord la protection qui leur était envoyée du ciel, et ressentant dans nos rois je ne sais quoi de plus filial que dans les autres, que ne dirent-ils point alors, connne par un secret pressentiment, à la louange de leurs protecteurs futurs? Anastase II, du temps de Clovis, croit voir dans le royaume de France nouvellement converti une colonne de fer que Dieu élevait pour le soutien de sa sainte Église, pendant que la charité se refroidissait partout ailleurs ^ . Pelage II se promet des descendants de Clovis, comme des voisins charitables de l'Italie et de Rome, la même protection pour le Saint Siège qu'il avait toujours reçue des empereurs ^ ; et

l.S. Avit. Vien., Epist. ad Clod. i.Epist.st/n. Episc. Gall.,ad Leoyi.;

{iom. 1 Conc. G ail. , Tp. loi). Concil. Araus. // prsef . (t. I Conc.

2. La répétition du démonstratif Gall.., p. 216) ; Bonif. II, Epist. ad était facultative alors, même quand Ctesar. J/-f/. ibid..p. 223) ; Conc. Vas. les épithètes s'appliquaient à un seul can. Ill-v. {ibid., p. 226, 227) ; Conc. personnage. On l'employait ou on Aurel. III, can. m, xxa'i {ihid ., l'omettait, d'après l'harmonie. Ici. p. 248, 255).

nous avons les deux constructions 5. Anast. II, Epist. Il ad Clod.

dans une même phrase. (i. Pelag. II, Epist. ad Aunach.

3. FJpist. ad Faust, (ibid.. p. 158). Autiss. (tom. I Conc. Gali, y>.B7C)).

SUR l'unité de l'Église. 129

saint Grégoire, le plus saint de tous, encliérit aussi sur ses saints prédécesseurs, lorsque, touché de la foi et du zèle de ces rois, il les met autant au-dessus des autres souverains que les souverains sont au-dessus des particuliers ^ .

Leur foi croissait en effet avec leur empire et, selon la prédiction de tant de saints, l'Église s'étendait par les rois de France. L'Angleterre le sait, et le moine saint Augustin, son premier apôtre ^. Saint Boniface, l'apôtre de la Germanie et les autres apôtres du Nord ne reçurent pas un moindre secours de la France ; et Dieu montrait dès lors par des signes manifestes, ce que les siècles suivants ont confirmé, qu'il voulait que les conquêtes des Français étendissent celles de l'Église.

Les enfants de Clovis ne marchèrent pas dans les voies que saint Rémi leur avait marquées ; Dieu les rejeta de devant sa face, mais il ne retira pas ses miséricordes de dessus le royaume de France. Une seconde race fut élevée sur le trône ; Dieu s'en mêla et le zèle de la religion s'accrut par ce changement : témoin taat de papes réfugiés, protégés, rétablis et comblés de biens sous cette race. Les papes et toute l'Église bénirent Pépin qui en était le chef ^ ; les bénédictions de saint Rémi passèrent à lui ; de lui sortit cet empereur père d'empereurs, que ce saint évêque semble avoir vu, et Charlemagne régna pour le bien de toute l'Église. Vaillant, savant, modéré, guerrier sans ambition et exemplaire dans sa vie, je le veux bien dire en passant malgré les reproches des siècles ignorants, ses conquêtes prodigieuses furent la dilatation du règne de Dieu, et il se montra très chrétien dans toutes ses œuvres. Il fit revivre les anciens canons ; les conciles longtemps

l.S. Greg. Magn., Epiât, lib. VI, Cf. le Discours sur V Hit^toire iiniver-

epist. Y\. selle : (( Berthe, princesse de France,

2. Allusion un peu énigrnatique attira au christianisme le roi Edhil-

dans sa brièveté. Le pape saint Grrc- hert. son mari. Les rois de France,

goire avait recommandé saint Au- la reine Brunehaut, protégèrent la

gustin à la reine Brunehaut et aux nouvelle mission. » {Première par-

rois des Francs. Thierry et Théode- tie, onzième époque ; édit. Lâchât,

bert (fïistoriens de France, t. IV, p. t. XXIV, p. 352.) 21, 22). Ethelbert, roi de Kent, que le 3. Paul. I, Epist. x, ad Fr. (t. II

saint moine convertit, avait épousé Conc. Gall.., p. 51»). Berthe, tille de Caribert, roi de Paris.

Sermons de Bossuet. — VI. q

130 SUR l'unité de l'église.

négligés furent rétablis^, et la discipline revint avec eux. Si ce grand prince rétablit les lettres, ce fut pour mieux faire entendre les saintes Écritures et l'ancienne tradition par ce secours. I/Église romaine fut consultée dans les affaires douteuses, et ses réponses reçues avec révérence furent des lois inviolables ^. Il eut tant d'amour pour elle, que le principal article de son testament fut de recommander à ses successeurs la défense de l'Église de saint Pierre comme le précieux héritage de sa maison, qu'il avait reçu de son père et de son aïeul et qu'il voulait laisser à ses enfants. Ce même amour lui fît dire, ce qui fut répété depuis par tout un concile sous l'un de ses descendants, que, quand cette Église imposerait un joug à peine supportable, il le faudrait souffrir " plutôt que de rompre la communion avec elle"^. Elle n'imposait point de tel joug, mais ce sage prince voulait tout prévoir pour affermir l'union dans tous les cas. Au reste, les canons (]ue lui envoya son sage et intime ami le pape Adrien, n'étaient qu'un abrégé de l'ancienne discipline, que l'Éiglise de France regarde toujours comme la source et le soutien de ses libertés. Nous demandons encore d'être jugés par les canons envoyés à ce grand prince, et, sous un nouveau Charlemagne, nous souhaitons d'avoir toujours à vivre sous une semblable discipline.

Jamais règne n'a été si fort, ni si éclairé ; jamais prince n'a été moins guidé par un faux zèle; jamais on n'a mieux su distinguer les bornes des deux puissances. On voit parler dans les décrets du concile de Francfort

l.De Schol. instit. Capit. {BslIiva., texte prononcé. L'insertion de deux

tom. I, p. 202,203). mots, qui ne changeaient rien au

2.Conc Franco/., can. vin (t. II sens, fut une concession, la seule,

Conc. Gall..,^. IQQ) ;Capit.Aqinsg.^ accordée à l'esiDrit ombrageux de

ann. Imp. ill, cap. I^^, (Baluz., tom.I, Harlay, lorsque le discours fut sou-

p. 380, 381) ; Capit. de divis. Regni, mis à son examen, avant l'impres-

cap. xv(i6id.,p.444). — sion. (Voy. Bossuet, Lettre au car-

'ô. Capit. Car. Maçn. de hon. Sed. dinal d' Est?-ées, ler décembre 1681,

Apost.,iinn. Imp. l (Baluz., tom. I, dans la Corresjoor?rfancc, édit. Urbain

p. 357) ; CoHC. Tribur. sub Arnulph. et Levesque, t. II, p. 275 et 276).

Imp., can. xxx (tom. IX Conc. C'est ce même Harlay, archevêque

p. 456) ; Capit. Angilr. data., tom. Il de Paris, qui, àla grande satisfaction

Conc. GalL, p. 100) ; Epist. can. ah des protestants, avait si longtemps

Adriano Car. ^fagn, oblat. (Conc, refusé d'approuver le traité de Bos-

t. VI, p. 1800). suet. Exposition de la doctrine catho-

4. Première rédaction -.plutôt que liqiie .. de rompre avec elle. — Tel fut le

tantôt les évêques seuls, tantôt le Prince seul, et tantôt les deux puissances ensemble \ Je ne veux pas m'étendre sur les diverses matières qui donnèrent lieu à cette diversité ; je remarquerai seulement que les évêques ayant prononcé seuls la condamnation de la nouvelle hérésie ~ qu'on vit alors s'élever en Espagne '\ ce grand roi sut bien trouver sa place dans une occasion si importante. Comme son savoir éclatait dans toute l'Église autant que son équité, les nouveaux hérétiques le prièrent de se rendre l'arbitre de la cause \ Charlemagne, pour les confondre par eux-mêmes, accepta l'offre ; mais il savait comment un prince peut être arbitre en ces matières "\ Il consulta le Saint Siège avant toutes choses; il écouta aussi les autres évêques, qu'il trouva conformes à leur chef. C'est sur quoi se régla ce religieux prince; c'est par ce canal qu'il reçut la doctrine de l'Évangile et l'ancienne tradition de l'Église catholique. C'est de là qu'il apprit ce qu'il fallait croire ; et sans discuter davantage la matière dans la lettre qu'il écrit aux nouveaux docteurs^, il leur envoie les lettres^ les décisions, et les décrets formés par Vautorité ecclésiastique, les exhortant à s'y soumettre avec lui et à ne se croire pas plus savants que VÉglise universelle ; parce que, ajoutait ce grand prince, après ce concours de r autorité apostolique et de Vunanimité synodale, vous ne pouvez plus éviter d'être tenus pour hérétiques, et nous n'osons plus avoir de communion avec vous.

Qu'on n'impute point à la France des sentiments nouveaux ; voilà tous ses sentiments du temps de Charlemagne. Mais Charlemagne les avait reçus de plus haut, et ils étaient venus des anciens Pères et dès l'origine du christianisme. Le Saint Siège principalement et le corps de l'épiscopat uni à son chef, c'est où il faut trouver le dépôt de la doctrine ecclésiastique

1. Conc. Francof., can. l, il, can. 5. Cette phrase et les suivantes III, V, can. iv-vii (tom. II Conc. montrent clairement combien est GalL, p. I!t3 et seq.). vain et injuste le préjugé si répandu

2. JJadoptianisme de Félix d'Ur- qui impute à Bossuet d'avoir voulu gel et d'Elipand. livrer les consciences à l'arbitraire

Page 1