‹ uvresChapitre 69 sur 137 · LIVRE I. S · texte numérisé non relu

LIVRE I. S

que bien souvent on ne savait ce qu'elle devenait , et abandonnant son chevreau , se tenait auprès de l'enfant. Pitié vint à Lamon du chevreau délaissé. Un jour il prend garde par où elle allait , sur le chaud du midi ; la suivant à la trace, il voit comme elle entrait sous le hallier doucement, et passait ses pattes tout beau par-dessus l'enfant , peur de lui faire mal , et l'enfant prenait à belles mains son pis comme si c'eût été mamelle de nourrice. Surpris, ainsi qu'on peut penser, il approche, et trouve que c'était un petit garçon beau , bienfait , et en plus riche maillot que convenir ne semblait à tel abandon; car il était enveloppé d'un mantelet de pourpre avec une agrafe d'or; près de lui était un petit couteau à manche d'ivoire.

Si fut entre deux d'emporter ces enseignes ^e reconnaissance, sans autrement se soucier de l'enfant ; puis ayant honte de ne se montrer du moins aussi humain que sa chèvre , quand la nuit fut venue il prend tout . et les joyaux , et l'enfant, et la chèvre , qu'il conduisit à sa fennne Myrtale , laquelle , ébahie , s*écria si à cette heure les chèvres faisaient de petits garçons ; et Lamon lui conta tout, comme il l'avait trouvé gisant et la chèvre le nourrissant, et comment il avait eu honte de le laisser périr. Elle fut bien d'avis que vraiment il ne l'avait pas dû faiie; et tous deux d'accord de l'élever, ils serrèrent ce qui s'était trouvé quant et lui, disant partout qu'il est à eux ; et afin que le nom même sentît mieux son pasteur , l'appelèrent Daphnis.

A quelque deux ans de là , un berger des environs , qui avait nom Dryas, vit une toute pareille chose, et trouva semblable aventure. Un antre était en ce canton , qu'on appelait l'Antre des Nymphes , grande et grosse roche creuse par le dedans , toute ronde par le dehors ; et dedans y avait les figures des Nymphes , taillées de pierre , les pieds sans chaussure , les bras nus jusques aux épaules, les cheveux épars autour du cou, ceintes sur les reins , toutes ayant le visage riant, et la contenance telle comme si elles eussent balle ensemble. Du milieu de la roche , et du plus creux de l'antre, sourdait une fontaine , dont l'eau, qui s'épandait en forme de bassin, nourrissait là, au devant, une herbe fraîche et touffue , et s'écoulait à travers le beau pré verdoyant. On voyait attachées au roc force seilles à traire le lait , force flûtes et chalumeaux , offrandes des anciens pasteurs.

En cette caverne une brebis, qui naguère avait agnelé, allait si souvent , que le berger la crut perdue plus d'une fois. La voulant cbâtier, afin qu'elle demeurât au troupeau comme devant, à paître avec les autres, il coupe un scion de franc osier, dont il fit un collet en manière de lacs courant, et s'en venait pour l'attraper au creux du rocher. Mais quand il y fut, il trouva autre chose : il voit la brebis donner son pis à un enfant, avec amour et douceur , telles que mère autrement n'eût su faire ; et l'enfant , de sa petite bouche belleet nette, pour ce que la brebis lui léchait le visage après qu'était soûl de téter, prenait sans un seul cri, puis l'un, puis l'autre bout du pis, de grand appétit. Cet enfant était une fille; et avec elle aussi, pour marques à la pouvoir un jour connaître, on avait laissé une coiffe de réseau d'or, des patins dorés , et des chaussettes brodées d'or.

Dryas estimant cette rencontre venir expressément des dieux , et instruit à la pitié par l'exemple de sa brebis , enlève l'enfant dans ses bras , met les joyaux dans son bissac , non sans faire prière aux Nymphes qu'à bonheur pût il élever leur pauvre petite suppliante; puis, quand vint l'heure de remener son troupeau au tect, retournant au lieu de sa demeurance champêtre, conte à sa femme ce qu'il avait vu, lui montre ce qu'il avait trouvé, disant qu'elle ne ferait que bien si elle voulait de là en avant tenir cet enfant pour sa fille, et comme sienne la nourrir, sans rien dn'e de telle aventure. jXapé (c'était le nom de la bergère), Napé, de ce moment, fut mère à la petite créature, et tant l'aima, qu'elle paraissait proprement jalouse de surpasser en c^'la sa brebis, qui toujours l'allaitait de son pis: et, pour mieux faire croire qu'elle fût sienne , lui donna aussi un nom pastoral , la nommant Chioé.

Ces deux enfants en peu de temps devinrent grands, et d'une beauté qui semblait autre que rustique. Kt sur le point que l'un fut parvenu à l'âge de quinze ans, et l'autre de deux moins, Lamon et Dryas, en une même nuit, songèrent tous deux un tel songe. Il leur fut avis que les Nymphes, celles-là même de l'anlre où était cette fontaine, et où Dr}'as avait trouvé la petite fille, livraient Daphnis et Chloé aux mains d'un jeune garçonnet fort vif et beau à merveille, qui avait des ailes aux épaules, portait un petit arc et de petites flèches, et les ayant louHiés tous

deux d'une même flèche, commandait à l'un paître de là en avant les chèvres , et à l'autre les brebis. Telle vision aux bons pasteurs présageant le sort à venir de leurs nourrissons , bien leur tâchait qu'ils fussent aussi destinés à garder les bêtes. Car jusque-là ils avaient cru que les marques trouvées quant et eux leur promettaient meilleure fortune, et aussi les avaient élevés plus délicatement qu'on ne fait les enfants des bergers, leur faisant apprendre les lettres, et tout le bien ethonneurquise pouvait eu un lieu champêtre : se résolurent toutefois d'obéir aux dieux touchant l'état de ceux qui, par leur providence, avaient été sauvés ; et après avoir communiqué leurs songes ensemble , et sacrilié en la cavenie à ce jeune garçonnet qui avait des ailes aux épaules ( car ils n'en eussent su dire le nom ) , les envoyèrent aux champs, leur enseignant toutes choses que bergers doivent savoir : comment il faut faire paitre les bêtes avant midi , et comment après que le chaud est passé; à quelle heure convient les mener boire, à quelle heure les ramener au tect; à quoi il est besoin user de la houlette , à quoi de la voix seulement. Eux prirent cette charge avec autant de joie comme si c'eût été quelque grande seigneurie, et aimaient leurs chèvres et brebis trop plus affectueusement que n'est la coutume des bergers ; pour ça qu'elle se sentait tenue de la vie à une brebis , et lui de sa part se souvenait qu'une chèvre l'avait nourri.

Or était-il lors environ le conuuencement du printemps, que toutes fleurs sont en vigueur , celles des bois , celles des prés et cellesdesmontagnes. Aussi jà commençait à s'ouïrpar les champs bourdonnement d'abeilles, gazouillement d'oiseaux , bêlement d'agneaux nouveau-nés. Les troupeaux bondissaient sur les collines, les mouches à miel murmuraient par les prairies , les oiseaux faisaient résonner les buissons de leur chant. Toutes choses adonc faisant bien leur devoir de s'égayer à la saison nouvelle, eux aussi, tendi-es, jeunes d'âge, se mirent à imiter ce qu'ils entendaient et voyaient. Car entendant chanter les oiseaux , ils chantaient ; voyant bondir les agneaux , ils sautaient à l'envi ; et, comme les abeilles, allaient cueillant des fleurs, dont ils jetaient les unes dans leur sein, et des autres arrangeaient des chapelets pour les Nymphes; et toujours se tenaient ensemble, toute besogne faisaient en conunuu, paissant leurs troupeaux

l'un près de l'autre. Souventefois Daphnis allait faire revenir les brebis de Chloé , qui s'étaient un peu loin écartées du troupeau ; souvent Chloé retenait les chèvres trop hardies, voulant monter au plus haut des rochers droits et coupés ; quelquefois l'un tout seul gardait les deux troupeaux , pendant le temps que l'autre vaquait à quelque jeu. Leurs jeux étaient jeux de bergers et d'enfants. Elle, s'en allant dès le matin cueillir quelque part du menu jonc, en faisait une cage à cigale , et cependant ne se souciait aucunement de son troupeau; lui, d'autre côté, ayant coupé des roseaux , en pertuisait les jointures , puis les collait ensemble avec de la cire molle , et s'apprenait à en jouer bien souvent jusques à la nuit. Quelquefois ils partageaient ensemble leur lait ou leur vin , et de tous vivres qu'ils avaient portés du logis se faisaient part l'un à l'autre. Bref, on eût plutôt vu les brebis dispersées paissant chacune 5 part, que l'un de l'autre séparés Daphnis et Chloé.

Or, parmi tels jeux enfantins, Amour leur voulut donner du souci. En ces quartiers y avait une louve , laquelle ayant naguère louveté, ravissait des autres troupeaux de la proie à foison, dont elle nourrissait ses louveteaux; et pour ce, gens assemblés des villages d'alentour faisaient la nuit des fosses d'une brasse de largeur et quatre de profondeur, et la terre qu'ils en tiraient, non toute , mais la plupart, répandaient au loin ; puis étendant sur l'ouverture des verges longues et grêles , les couvraient en semant par-dessus le demeurant de la terre, aOn que la place parût toute plaine et unie comme devant; en sorte que s'il n*eût passé par-dessus qu'un lièvre en courant , il eût rompu les verges, qui étaient, par manière de dire, plus faibles que brins de paille ; et lors eût-on bien vu que ce n'était point terre ferme, mais une feinte seulement. Ayant fait plusieurs telles fosses en la montagne et en la plaine , ils ne purent prendre la louve , car elle sentit l'embûche; mais furent c^ùse que plusieurs chèvres et brebis périrent, et presque Daphnis lui-même par tel inconvénient.

Deux boucs s'échauffèrent de jalousie , à cesser Tun contre l'autre et si rudement se heurtèrent , que la corne fut rompue ; de quoi sentant grande douleur, celui qni était écorné se mil en bramant à fuir, et le victorieux à le poursuivre, sans le vouloir

laisser en paix. Daphnis fut marri de voir ce bouc mutilé de sa corne; et se courrouçant à l'autre, qui encore n'était coîîtent de l'avoir ainsi laidement accoutré , si prend en son poing sa houlette, et s'en court après ce poursuivant. De cette façon , le bouc fuyant les coups , et lui le poursuivant en courroux, guère ne regardaient devant eux ; et tous deux tombèrent dans un de ces pièges , le bouc le premier, et Daphnis après; ce qui I engarda de se faire du mal, pour ce que le bouc soutint sa chute. Or, au fond de cette fosse, il attendait si quelqu'un vieiidrait point l'en retirer, et pleurait. Chloé ayant de loin vu son accident , accourt, et voyant qu'il était en vie, s'en va vite appeler au secours un bouvier de là auprès. Le bouvier vint : il eût bien voulu avoir une corde à lui tendre , mais ils n'en purent trouver brin. Par quoi Chloé déliant le cordon qui entourait ses cheveux, le donne au bouvier, lequel en dévale un bout à Daphnis ; et tenant l'autre avec Chloé, tant firent-ils eux deux en tirant de dessus le bord de la fosse, et lui en s'aidant et grimpant du mieux qu'il pouvait , que finalement ils le mirent hors du piège. Puis retirant par même moyen le bouc, dont les cornes en tombant s'étaient rompues toutes deux (tant le vaincu avait été bien et promptement vengé), ils en firent don au bouvier pour sa récompense, et entre eux convinrent de dire au logis , si on le demandait , que le loup l'avait emporté.

Revenus ensuite à leurs troupeaux , les ayant trouvés qui pais^ saient tranquillement et en bon ordre, chèvres et brebis, ils s'assirent au pied d'un chêne , et regardèrent si Daphnis était point quelque part blessé. 11 n'y avait en tout son corps trace de sang ni mal quelconque, mais bien de la terre et de la boue parmi ses cheveux et sur lui. Si résolut de se laver, afin que Lamon et Myrtale ne s'aperçussent de rien. Venant donc avec Chloé à la caverne des Nymphes, il lui donna sa panetière et son sayon à garder, et se mit au bord de la fontaine à laver ses cheveux et son corps.

Ses cheveux étaient noirs comme ébène, tombant sur son col bruni par le haie ; on eut dit que c'était leur ombre qui en obscurcissait la teinte. Chloé le regardait, et lors elle s'avisa que Daphnis était beau; et comme elle ne l'avait point jusque-la trouvé beau, elle s'imagina que le bain lui donnait cette beauté.

Sol LFS PASTORALES DE LONGI'S.

Elle lui lava le dos et les épaules , et en le lavant sa peau lui seml)la si fine et si douce, que plus d'une fois, sans qu'il en vît rien, elle se toucha elle-même, doutant à part soi qui des deux avait le corps plus délicat. Comme il se faisait tard pour lors , étant déjà le soleil bien bas, ils ramenèrent leurs bétes aux étables ; et de là en avant Chloé n'eut plus autre chose en l'idée que de revoir Daphnis se baigner. Quand ils furent le lendemain de retour au pâturage, Daphnis, assis sous le chêne à son ordinaire , jouait de la flûte et regardait ses chèvres couchées , qui semblaient prendre plaisir à si douce mélodie. Chloé, pareillement assise auprès de lui , voyait paître ses brebis; mais plus souvent elle avait les yeux sur Daphnis jouant de !a flûte, et alors aussi elle le trouvait beau ; et pensant que ce fût la musique qui le faisait paraître ainsi , elle prenait la flûte après lui, pour voir d'être belle comme lui. Enfin, elle voulut qu'il se baignât encore; et pendant qu'il se baignait, elle le voyait tout nu, et le voyant elle ne se pouvait tenir de le toucher; puis le soir, retournant au logis . elle pensait à Daphnis nu , et ce penser-là était commencement d'amour. Bientôt elle n'eut plus souci ni souvenir de rien que de Daphnis , et de rien ne parlait que de l^ui. Ce qu'elle éprouvait, elle n'eût su dire ce que c'était , simple fille nourrie aux champs , et n'ayant ouï en sa vie le nom seulement d'amour. Son ame était oppressée; malgré elle, bien souvent ses yeux s'emplissaient de larmes. Elle passait les Jours sans prendre de nourriture, les nuits sans trouver le sommeil : elle riait, et puis pleurait; elle s'endormait , et aussitôt se réveillait en sursaut; elle palissait , et au même instant son vi.sase se colorait de feu. La génisse piquée du taon n'est point si follement agitée. De fois à autre elle tomlxiit en une sorte de rêverie, et toute seulette discourait ainsi : « A cette heure, je « suis malade, et ne sais quel est mon mal ; je souffre, et n'ai •< point de blessure; je m'afflige , et si n'ai perdu pas une de nies « brebis; je brûle, assise sous une ombre si épai.sse. (^on)bien « de fois les ronces m'ont égratignee ! et je ne pleurais pas; « combien d'abeilles m'ont piquée de leur aiguillon! et j'en étais « bientôt guérie. Il faut donc dire que ce qui m'atteint au cœur •■ cette fois est plus poignant que tout cela. De vrai, Daphnis « est beau , mais il ne l'est pas seul ; ses joues sont vermeilles ,

Page 1