LIVRE I. Sô.'t
« aussi sont les fleurs ; il chante , aussi font les oiseaux : pouru tant, quand j'ai vu les fleurs ou entendu les oiseaux , je n'y « pense plus après. Ah! que ne suis-je sa flûte, pour touclier « ses lèvres! (fue ne suis-je son petit chevreau, pour qu'il me « prenne dans ses bras ! O méchante fontaine qui l'as rendu si « beau , ne peux-tu m'embellir aussi ? O nymphes ! vous me Inis- « sez mourir, moi que vous avez vue naître et vivre ici parmi « vous ! Qui après moi vous fera des guirlandes et des bouquets, « et qui aura soin de mes pauvres agneaux? et de toi aussi , ma « jolie cigale , que j'ai eu tant de peine à prendre ? Hélas ! que « te sert maintenant de chanter au chaud du midi? ïa voix ne « peut plus mVndormir sous les voûtes de ces antres ; Daphnis f m'a ravi le sommeil. » Ainsi disait et soupirait la dolente jouvencelle, cherchant en soi-même que c'était d'amour dont elle sentait les feux , et si n'en pouvait trouver le nom
i\Iais Dorcon, ce bouvier qui avait retiré de la fosse Daphnis et le bouc, jeune gars à qui le premier poil commençait à poindre, étant jà dès cette rencontre féru de l'amour de Cliloé, se passionnait de jour en jour plus vivement pour elle; et tenant peu de compte de Daphnis , qui lui semblait un enfant , fit dessein de tout tenter , ou par présents , ou par ruse , ou à l'aventure par force, pour avoir contentement, instruit qu'il était, lui, du nom et aussi des œuvres d'amour. Ses présents furent d'abord , à Daphnis, une belle flûte ayant ses cannes unies avec du laiton au lieu de cire; à la fillette, une peau de faon toute marquetée de taches blanches , pour s'en couvrir les épaules. Puis croyant par de tels dons s'être fait ami de l'un et de l'autre, bientôt il négligea Daphnis; mais à Chloé chaque jour il apportait quelque chose. C'étaient tantôt fromages gras, tantôt fruits en maturité, tantôt chapelets de fleurs nouvelles, ou bien des oiseaux qu'il prenait au nid ; même une fois il lui donna un gobelet doré sur les bords , et une autre fois un petit veau , qu'il lui porta de la montagne. Elle, simple et sans défiance, ignorant que tous ces dons fussent amorce amoureuse, les prenait bien volontiers , et en montrait grand plaisir ; mais son plaisir était njoins d'avoir que donnera Daphnis.
Et un jour Daphnis ( car si fallait-il qu'il connût aussi la detresse d'amour) prit querelle avec Dorcon. Ils contestaient de
356 LES PASTORALK.^ im. i.ux.is.
leur beauté devant Cliloé, qui les jugea, et un baiser de Chloé fut le prix destiné au vainqueur ; là où Dorcon le premier parla : « Moi, dit-il, je suis plus grand que lui. Je garde les bœufs, « lui les chèvres; or, autant les bœufs valent mieux que les « chèvres, d'autont vaut mieux le bouvier que le chevrier. Je « suis blanc comme le lait , blond comme gerbe à la moisson , « frais comme la feuillée au printemps. Aussi est-ce ma mère, « et non pas quelque bête , qui m'a nourri enfant. Il est petit « lui, chétif, n'ayant de barbe non plus qu'une femme, le corps « noir comme peau de loup. Il vit avec les boucs, ce n'est pas « pour sentir bon. Et puis, chevrier, pauvre hère, il n'a pas « vaillant tant seulement de quoi nourrir un chien. On dit qu'il " a tété une chèvre; je le crois , ma fy, et n'est pas merveille « si , nourrisson de bique, il a l'air d'un biquet. »
Ainsi dit Dorcon ; et Daphnis : « Oui , une chèvre m'a nourri, « de même que Jupiter ; et je garde les chèvres , et les rends « meilleures que ne seront jamais les vaches de cdui-ci. Je mène « paître les boucs , et si n'ai rien de leur senteur , non plus que « Pan , qui toutefois a plus de bouc en soi que d'autre nature. « Pour vivre, je me contente de lait, de fromage , de pain bis et « de vin clairet, qui sont mets et boissons de pâtres comme nous ; a et les partageant avec toi, Chloé, il ne me soucie de ce que « mangent les riches. Je n'ai point de barbe, ni Bacchus non « plus; je suis brun, l'hyacinthe est noire; et si \aut mieux pour- « tant Bacchus que les satyres, et préfère-t-on l'hyacinthe au « lis. Celui-là est roux comme un renard , blanc comme une fille « de la ville, et le voilà tantôt barbu comme un bouc. Si c'est « moi que tu baises, Chloé, tu baiseras ma bouche: si c'est lui , « tu baiseras ses poils qui lui viennent aux lèvns. Qu'il te .sou- « vienne, pastourelle, qu'à toi aussi une brebis t'a jlonné son u lait, et cependant tu es belle. > A ce mot, Chloé ne put le laisser achever; mais, en partie pour le plaisir qu'elle eut de s'entendre louer, et aussi que de longtemps elle avait envie de le baiser, sautant en pieds, d'une gentille et toute naïve façon , elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art : toutefois c'était assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.
Dorcon , se voyant vaincu , s'enfuit dans le I»ois pour cadier
sa honte et son déplaisir, et depuis cherchait autre voie à pouvoir jouir de ses amours. Pour Daphnis, il était comme s'il eût reçu, non pas un baiser de Chloé , mais une piqûre envenimée. Il devint triste en un moment ; il soupirait, il frissonnait, le cœur lui battait; il pâlissait quand il regardait la Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvrait le visage. Pour la première fois alors il admira !e blond de ses cheveux, la douceur de ses yeux et la fraîcheur d'un teint plus blanc que la jonchée du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure il commençait à voir , et qu'il avait été aveugle jusque-là. 11 ne prenait plus de nourriture que comme pour en goûter, de boisson seulement que pour mouiller ses lèvres. Il était pensif, muet, lui auparavant plus babillard que les cigales; il restait assis, immobile, lui qui avait accoutumé de sauter plus que ses chevreaux. Son troupeau était oublié ; sa flûte par terre abandonnée; il baissait la tête comme une fleur qui se penche sur sa tige; il se consumait, il séchait comme les herbes au temps chaud , n'ayant plus de joie, plus de babil, fors qu'il parlât à elle ou d'elle. S'il se trouvait seul aucunes fois , il allait devisant en lui-même : « Dea , que me fait « donc le baiser de Chloé ? Ses lèvres sont plus tendres que ro- « ses, sa bouche plus douce qu'une gauffre à miel , et son baiser « est plus amer que la piqûre d'une abeille. J'ai bien baisé sou- « vent mes chevreaux; j'ai baisé de ses agneaux à elle, qui ne « faisaient encore que d'être ; et aussi ce petit veau que lui a « donné Dorcon ; mais ce baiser ici est tout autre chose. Le « pouls m'en bat; le cœur m'en tressaut; mou âme en languit; « et pourtant je désire la baiser derechef. O mauvaise victoire! « ô étrange mal dont je ne saurais dire le nom ! Chloé avait-elle " goûté de quelque poison avant que de me baiser? Mais com- « ment n'en est-elle point morte.? Oh! comme les arondelles « chantent, et ma flûte ne dit mot! Comme les chevreaux sau- « tent, et je suis assis ! Comme toutes fleurs sont en vigueur, et « je n*en fais point de bouquets ni de chapelets! La violette et le « muguet fleurissent, Daphnis se fane. Dorcon, à la fin, paraî- « tra plus beau que moi. » Voilà comment se passionnait le pauvre Daphnis, et les paroles qu'il disait, comme celui qui lors premier expérimentait les étincelles d'amour. Mais Dorcon , ce gars , ce bouvier amoureux aussi de Chloé:
prenant le moment que Dryas plantait un arbre pour .^nut-uir (luelque vigne, comme il le connaissait déjà, d'alors que lui , Dryas , gardait les bêtes aux champs , le vient trouver avec de beaux fromages gras , et d'abord il lui donna ses fromages; puis commenrant à entrer en propos par leur ancienne connaissance , fit tant qu'il tomba sur les termes du mariage deChloé, disant qu'il la veut prendre à femme, lui promet pour lui de beaux présents, comme bouvier ayant de quoi. Il lui voulait donner, dit-il , une couple de bœufs de labour , quatre ruches d'abeilles , cinquante pieds de pommiers , un cuir de bœuf à semeler souliers , et par chacun an un veau tout prêt à sevrer; tellement que, touché de son amitié, alléché par ses promesses, Dryas lui cuida presque accorder le mariage. Mais songeant puis après que la fille était née pour bien plus grand parti , et craignant qu'un jour, si elle venait à être reconnue, et ses parents à savoir que pour la friandise de tels dons il l'eût mariée en si bas lieu , on ne lui en vouliU mal de mort , il refusa toutes ces offres , et réconduisit en le priant de lui pardonner.
Par ainsi , Dorcon se voyant pour la deuxième fois frustré de son espérance, et encore qu'il avait pour néant perdu ses bons fromages gras, délibéra, puisque autrement ne pouvait, la pre- Uïière fois qu'il la trouverait seule à seul, mettre la main sur Chloé. Pour à quoi parvenir, s'étant avisé qu'ils menaient l'un après l'autre boire leurs bêtes, Chloé un jour, et Daphnis l'autre, il usa d'une finesse de jeune pâtre qu'il était. Il prend la peau d'un grand loup qu'un sien taureau , en combattant pour la défense des vaches, avait tué avec ses cornes, et se l'étend sur le dos, si bien que les jambes de devant lui couvraient les bras et les n)ains , celles de dei rière lui pendaient sur les cuisses jusqu'aux talons , et la hure le coiffait en la forme même et manière ducabasset d'un homme de guerre. S'étant ainsi fait loup tout au mieux qu'il pouvait, il s'en vient droit à la fontaine, où buvaient chèvres et brebis, après qu'elles avaient p.lturé. Or, était cette fontaine en une vallée assez creuse, et toute la place à l'entour pleine de ronces et d'épines; de chardons et bas genévriers, tellement qu'un vrai loup s'y fiU bien aisément caché. Dorcon se musse là dedans entre ces épines, attendant l'heure que les bêles vinssent boire ; et avait bonne espérance
LIVEE T. 359
qu'il effrayerait Chloé sous cette forme de loup , et la saisirait au corps pour en faire à son plaisir.
Tantôt après elle arriva. Elle amenait boire les deux troupeaux, ayant laissé Daphnis coupant de la plus tendre ramée verte pour ses chevreaux après pâture. Les chiens , qui leur aidaient à la garde des bêtes , suivaient ; et comme naturellement ils chassent mettant le nez partout , ils sentirent Dorcon se remuer voulant assaillir la fillette; si se prennent à aboyer, se ruent sur lui comme sur un loup, et l'environnant , qu'il n'osait encore, tant il avait de peur, se dresser tout à fait sur ses pieds, mordent en furie la peau de loup, et tiraient à belles dents. Lui, d'abord honteux d'être reconnu, et défendu quelque temps de cette peau qui le couvrait , se tenait tapi contre terre dans le hallier, sans dire mot; mais quand Chloé , apercevant au travers de ces broussailles oreille droite et poil de tête , appela tout épouvantée Daphnis au secours , et que les chiens lui ayant arraché sa peau de loup, commencèrent à le mordre lui-môme à bon escient , lors il se prit à crier si haut qu'il put , priant Chloé et Daphnis , qui jà était accouru, de lui vouloir être en aide; ce qu'ils firent, et, avec leur sifflement accoutumé, eurent incontinent apaisé les chiens ; puis amenèrent à la fontaine le malheureux Dorcon, qui avait été mors et aux cuisses et aux épaules , lui lavèrent ses blessures où les dents l'avaient atteint, et puis lui mirent dessus de l'écorce d'orme mâchée , étant tous deux si peu rusés et si peu expérimentés aux hardies entreprises d'amour, qu'ils estimèrent que cette embûche de Dorcon avec sa peau de loup ne fut que jeu seulement; au moyen de quoi ils ne se courroucèrent pointa lui, mais le reconfortèrent et le reconvoyèrent quelque espace de chemin , et le menant par la main : et lui , qui avait été en si grand danger de sa personne , et que l'on avait recous de la gueule , non du loup , comme il se dit communément , mais des chiens , s'en alla panser les morsures qu'il avait par tout le corps.
Daphnis et Chloé cependant , Jws^i^es à nuit close , travaillèrent après leurs chèvres et brebis , qui , effrayées de la peau (le loup , effarouchées d'ouïr si fort aboyer les chiens , fuyaient les unes à la cime des plus hauts rochers, les autres au plus bas des plages de la mer, toutes au demeurant bien apprises de venir
à li'v voix de leurs pasteurs se ranger au son du flageolet, sauiasser ensemble en oyant seulement battre des mains : mais la peur leur avait alors fait tout oublier; et , après les avoir suivies à la trace comme des lièvres, et à grand'peine retrouvées les ramenèrent toutes au tect ; puis s'en allèrent aussi reposer v là où ils dormirent cette seule nuit de bon sommeil. Car le travail qu'ils avaient pris leur fut un remède pour l'beure au mésaise d'amour : mais revenant le jour, ils eurent même passion qu'auparavant, joie à se revoir, peine à se quitter ; ils souffraient , ils voulaient quelque chose, et ne savaient ce qu'ils voulaient. Cela seulement savaient-ils bien, l'un que son mal était venu d'un baiser, l'autre d'un baigner.
Mais plus encore les enflammait la saison de l'année. II était Jà environ la fin du printemps et commencement de l'été , toutes choses en vigueur; et déjà montraient les arbres leurs fruits . les blés leurs épis; et aussi était la voix des cigales plaisante ouïr, tout gracieux le bêlement des brebis, la richesse des champs admirable à voir, l'air tout embaumé, suave à respirer; les fleuves paraissaient endormis , coulant lentement et sans bruit ; les vents semblaient orgues ou flûtes, tant ils soupiraient doucement à travers les branches des pins. On eût dit que les pommes d'elles-mêmes se laissaient tomber énamourées ; que le soleil, amant de beauté, faisait chacun dépouiller. Daphnis, de toutes parts échauffé , se jetait dans les rivières, et tantôt se lavait, tantôt s'ébattait à vouloir saisir les poissons, qui, glissant dans Tonde , se perdaient sous sa main ; et souvent buvait , comme si avec l'eau il eût dd éteindre le feu qui le brûlait. Chloé, après avoir trait toutes ses brebis , et la plupart aussi des chèvres de Daphnis, demeurait longtemps empêchée à faire prendre le lait et à chasser les mouches, qui fort la molestaient, et le^ chassant la piquaient ; cela fait , elle se lavait le visage , et . cou ■ ronuée des plus tendres branchettes de pin, ceinte de la peau <le faon , elle emplissait une sébile de vin mêlé avec du lait , pour I)oire avec Daphnis.
Puis quand ce venait âur le midi , adonc étaient-ils tous deux plus ardemment épris que jamais , pour ce que Chloé, voyant en Daphnis entièrement nu une beauté de tout point accomplie 6C fondait et périssait d'amour, considérant qu'H n*y avait eu
LIVBE I. 361
toute sa personne chose quelconque à redire; et lui , la voyant avec cette peau de faon et cette couronne de pin , lui tendre à boire dans sa sébile , pensait voir une des Nymphes mêmes qui étaient dans la caverne ; si accourait incontinent , et lui otant sa couronne qu'il baisait d'abord , se la mettait sur la tête ; et elle , pendant qu'il se baignait tout nu , prenait sa robe et se la vêtissait, la baisant aussi premièrement. Tantôt ils s'entrejetaient des pommes , tantôt ils aornaient leurs têtes et tressaient leurs cheveux l'un à l'autre, disant Chloé que les clieveux de Daphnis ressemblaient aux grains de myrte, pou rce qu'ils étaient noirs; et Daphnis accomparant le visage de Chloé à une belle pomme, pource qu'il était blanc et vermeil. Aucunes fois il lui apprenait à jouer de la flûte ; et quand elle commençait à souffler dedans, il la lui ôtait; puis il en parcourait des lèvres tous les tuyaux d'un bout à l'autre , faisant ainsi semblant de lui vouloir montrer où elle avait failli, afin de la baiser à demi , en baisant la flûte aux endroits que quittait sa bouche.
Ainsi , comme il était après à en sonner joyeusement sur la chaleur de midi, pendant que leurs troupeaux étaient tapis à l'ombre, Chloé ne se donna de garde qu'elle fût endormie : ce que Daphnis apercevant, pose sa flûte pour, à son aise, la regarder et contempler, n'ayant alors nulle honte, et disait à part soi ces paroles tout bas : « Oh ! comme dorment ses yeux ! " comme sa bouche respire! Pommes ni aubépines fleuries « n'exhalent un air si doux. .Te ne l'ose baiser toutefois ; son bai- « ser pique au cœur, et fait devenir fou. comme le miel nou- « veau. Puis, j'ai peur de l'éveiller. 0 ûicheuses cigales ! elles ne « la laisseront jà dormir , si haut elles crient. Et, d'autre côté, « ces boucquins ici ne cesseront aujourd'hui de s'entre-heurler « avec leurs cornes. O loups, plus couards que renards , où « êtes-vous à cette heure , que vous ne les venez happer ? »
Ainsi qu'il était en ces termes, une cigale, poursuivie par une arondelle , se vint jeter d'aventure dedans le sein de Chloé; pourquoi l'arondelle ne la put prendre , ni ne put aussi retenir son vol , qu'elle ne s'abattît jusqu'à toucher de l'aile le visage de Chloé , dont elle s'éveilla en sursaut , et ne sachant que c'était , s'écria bien haut : mais quand elle eut vu l'arondelle voletant encore autour d'elle, et Daphnis riant de sa peur, elle s'as- I'. L. nouHir.R. 31
sura, et frottait ses yeux, qui avaient encore envie de dormir; et lors la cigale se prend à chanter entre les tetins mêmes de la gente pastourelle, comme si, dans cet asile, elle eût voulu rendre grâce de son salut; dont Chloé, de nouveau surprise, s'écria encore plus fort, et Daphnis de rire ; et usant de cette occasion, il lui mit la main bien avant dans le sein , d'où il retira la gentille cigale , qui ne se pouvait jamais taire, quoiqu'il la tînt dans la main. Chloé fut bien aise de la voir, et l'ayant baisée , la remit chantant toujours dans son sein.
Une autre fois ils entendirent du bois prochain un ramier , au roucoulement duquel Chloé ayant pris plaisir, demanda à Daphnis que c'était qu'il disait; et Daphnis lui fit le conte qu'on en fait communément. «Ma mie, dit-il, au temps passé y avait « une fille belle et jolie, en Heur d'âge comme toi. Elle gardait « les vaches, et chantait plaisamment ; et tant ses vaches aimaient « son chant! elle les gouvernait de la voix seulement; jamais « ne donnait coup de houlette ni piqilre d'aiguillon ; mais, assise « à l'ombre de quelque beau pin, la tète couronnée de feuillage, « elle chantait Pan et Pitys ; dont ses vaches étaient si aises , « (ju'elles ne s'éloignaient point d'elle. Or y avait-il non guère (. loin de là un jeune garçon qui gardait les bœufs, beau lui- « même, chantant bien aussi, lequel étrivait à chantera l'encona tre d'elle, d'un chant plus fort, comme étant mâle , et aussi n doux, comme étant jeune; tellement qu'il attire à travers le a bocage, et emmène avec soi , huit des plus belles vaches qu'elle « eut en son troupeau. La pauvrette adonc , déplaisante autant « de son troupeau diminué comme d'avoir été vaincue au chan- «ter, demandait aux dieux d'être oiseau avant que retourner o ainsi à la maison. Les dieux accomplirent son désir, et en « firent un oiseau de montagne , qui aime toujours à chanter « comme quand elle était fille, et encore aujourd'hui se plaint « de sa déconvenue , et va disant qu'elle cherche ses vach*^- "g '- « rées. »
Tels étaient les plaisirs que l'été leur donnait. Mais la .<iaison d'automne venue , au temps que la grappe est pleine, certains corsaires de Tyr s'étant mis sur une lliUe du pays de Carie, afin possible qu'on ne pensât que ce fussent barbares, vinrent aborder en cette côte , et descendant à terre armés de corselets et
LIVBE r. 363
d'épées, pillèrent ce qu'ils purent trouver , comme vin odorant , force grain, miel en rayons, et même emmenèrent quelques bœufs et vaches de Dorcon. Or, en courant çà et là , ils rencontrèrent de maie aventure Daphnis qui s'allait ébattant le lonj]; du rivage de la mer, seul; car Chloé, comme simple fille, crainte des autres pasteurs, qui eussent pu en folâtrant lui faire quelque déplaisir, ne sortait si matin du logis , et ne menait qu'à haute heure paître les brebis de Dryas. En voyant ce jeune garçon grand et beau , et de plus de valeur que ce qu'ils eussent pu davantage ravir par leschamps,nes'amusèrentplusni à poursuivre les chèvres, ni à chercher à dérober autre chose de ces campagnes, mais l'entraînèrent dans leur flûte, pleurant et ne sachant que faire, sinon qu'il appelait à haute voix Chloé tant qu'il pouvait crier.
Or , ne faisaient-ils guère que remonter en leur esquif et mettre les mains aux rames, quand Chloé vint, qui apportait une flûte neuve à Daphnis. Mais voyant çà et là les chèvres dispersées , et entendant sa voix , qui l'appelait toujours de plus fort en plus fort , elle jette la flûte , laisse là son troupeau, et s'en va courant vers Dorcon, pour le faire venir au secours. Elle le trouva étendu par terre , tout taillé de grands coups d'épée que lui avaient donnés les brigands , et à peine respirant encore , tant il avait perdu de sang ; mais lorsqu'il entrevit Chloé , le souvenir de son amour le ranimant quelque peu : « Chloé, ma mie, lui dit-il, je m'en vas tout à l'heure mourir. « J'ai voulu défendre mes bœufs, ces méchants larrons de cor- « saires m'ont navré comme tu vois. Mais toi, Chloé, sauve « Daphnis; venge- moi; fais-les périr. J'ai accoutumé mes va- « ches à suivre le son de ma flûte, et de si loin qu'elles soient , « venir à moi dès qu'elles en entendent l'appel. Prends-la, va au « bord de la mer ; joue cet air que j'ai appris à Daphnis, et qu'il « t'a montré. Au demeurant, laisse faire ma flûte et mes bœufs « sur le vaisseau. Je te la donne, cette flûte , de laquelle j'ai « gagné le prix contre tant de bergers et bouviers ; et pour cela « seulement, je te prie , baise-moi avant que je meure, pleure- « moi quand je serai mort ; et à tout le moins , lorsque tu verras " vacher gardant ses bêtes aux champs, aie souvenance de moi.»
Dorcon achevant ces paroles , et recevant d'elle un dernier
baiser, laissa sur ses lèvres , avec le baiser, la voix et la vie en même temps. Ciiloé prit la flûte , la mit à sa bouche; et sonnant si haut qu'elle pouvait , les vaches, qui l'enlenclent, reconnaissent aussitôt le son de la flûte et la note de la chanson , et toutes d'une secousse se jettent en meuglant dans la mer ; et comme elles prirent leur élan toutes du même bond , et que par leur chute la mer s'entr'ouvrit, l'esquif ren versé , l'eau se renfermant , tout fut submergé. Les gens plongés eu la mer revinrent bientôt sur l'eau, mais non pas tous avec même espérance de salut. Car les brigands avaient leurs épées au côté, leurs corselets au dos, leurs bottines à mi-jambe, tandis que Daphnis était tout déchaux , comme celui qui ne menait ses chèvres que dans la plaine, et quasi nu au demeurant; car il faisait encore chaud. Eux donc, après avoir duré quelque temps à nager, furent tirés à fond, et uoyés par la pesanteur de leurs armes; mais Daphnis eut bientôt quitté si peu de vêtements qu'il portait, et encore se lassait-il à force , n'ayant coutume de nager que dans les rivières. Nécessité, toutefois , lui montra ce qu'il devait faire. Il se mit entre deux vaches , et se prenant à leurs cornes avec les deux mains , fut par elles porté sans peine quelconque , aussi à son aise comme s'il eût conduit un chariot. Car le bœuf nage beaucoup mieux et plus longtemps que ne fait l'homme; et n'est animal au monde qui en cela le surpasse , si ce ne sont oiseaux aquatiques , ou bien encore poissons ; tellement que jamais bœuf ni vache ne se noieraient , si la corne de leurs pieds ne s'amollissait dans l'eau, de quoi font foi plusieurs détroits en la mer , qui jusques aujourd'hui sont appelés Bosphores, c'est-à-dire, trajet ou passage de bœufs.
Voilà comment se sauva Daphnis ; et contre toute espérance échappant deux grands dangers, ne fut ni pris ni noyé. Venu à terre là où était Chloé sur la rive , qui pleurait et riait tout ensemble, il se jette dans ses bras, lui demandant pourquoi elle jouait ainsi de la flûte ; et Chloé lui conta tout : qu'elle avait été pour appeler Dorcon ; que ses vaches étaient apprises à venir au sonde la flûte; qu'il lui avait dit d'en jouer, et qu'il était mort. Seulement oublia-t-elle, ou possible ne voulut dire, qu'elle l'eût baisé.
Adonc tous deux délibérèrent d'honorer la mémoire de celui
LiviiE I. 365
qui leur avait fait tant de bien , et s'en allèrent, avec ses parents et amis, ensevelir le corps du malheureux Dorcon, sur lequel ils jetèrent force terre , plantèrent alentour des arbres stériles , y pendirent chacun quelque chose de ce qu'il recueillait aux champs, versèrent du lait sur sa tombe , y épreignirent des grappes , y brisèrent des flûtes. On ouït ses vaches mugir et bramer piteusement; on les vit eà et là courir comme bêtes égarées ; ce que ces pâtres et bouviers déclarèrent être le deuil que les pauvres bétes menaient du trépas de leur maître.
Finies en cette manière les obsèques de Dorcon , Chloé conduisit Daphnis à la caverne des Nymphes , où elle le lava ; et lors elle-même , pour la première fois en présence de Daphnis, lava aussi son beau corps blanc et poli , qui n'avait que faire de bain pour paraître beau ; puis cueillant ensemble des fleurs que portait la saison, en firent des couronnes aux images des Nymphes, et contre la roche attachèrent la flûte de Dorcon pour offrande. Cela fait, ils retournèrent vers leurs chèvres et brebis, lesquelles ils trouvèrent toutes tapies contre terre , sans paître ni bêler, pour l'ennui et regret qu'elles avaient, ainsi qu'on peut croire, de ne voir plus Daphnis ni Chloé. Mais sitôt qu'elles les aperçurent, et qu'eux se mirent à les appeler comme de coutume et à leur jouer du flageolet , ellts se levèrent incontinent, et se prirent les brebis à paître, et les chèvres à sauteler en bêlant , comme pour fêter le retour de leur chevrier.
Mais , quoi qu'il y eût, Daphnis ne se pouvait éjouir à bon escient depuis qu'il eut vu Chloé nue, et sa beauté à découvert, qu'il n'avait point encore vue. Il s'en sentait le cœur malade, ne plus ne moins que d'un venin qui l'eût en secret consumé. Son souffle, aucunes fois, était fort et hâté , comme si quelque ennemi l'eût poursuivi prêt à l'atteindre; d'autres fois faible et débile, comme d'un à qui manquent tout à coup la force et l'haleine, et lui semblait le bain de Chloé plus redoutable que la mer dont il était échappé. Bref, il lui était avis que son âme fût toujours entre les brigands, tant il avait de peine , jeune garçon nourri aux champs , qui ne savait encore que c'est du brigandage d'amour.
LIVRK SECOND.
Étant jà l'automne en sa force et le temps des vendanges venu, chacun aux champs était en besogne à faire ses apprêts : les uns racoutraient les pressoirs , les autres nettoyaient les jarres; ceux-ci émoulaient leurs serpettes , ceux-là se tissaient des paniers; aucuns mettaient à point la meule à pressurer les grappes écrasées ; d'autres apprêtaient l'osier sec dont on avait ôté l'écorce à force de le battre , pour en faire flambeaux à tirer le moût pendant la nuit; et, à cette cause, Daphnis etChloé, cessant pour quelques jours de mener leurs bêtes aux champs, prêtaient aussi à tels travaux l'œuvre et labeur de leurs mains. Il portait, lui, la vendange dedans une hotte et la foulait en la cuve , puis aidait à remplir les jarres; elle, d'autre côté, préparait à manger aux vendangeurs , et leur versait du vin de l'année précédente; puis elle se mettait à vendanger aussi les plus basses branches des vignes où elle pouvait avenir. Caries vignes de Lesbos sont basses pour la plupart, au moins non élevées sur arbres fort hauts, et les branches eu pendent jusque centre terre , s'étendant çà et là comme lierre , si qu'un enfant hors du maillot , par manière de dire, atteindrait aux grappes.
Et comme la coutume est en telle fête de Bacchus, à la naissance du vin, on avait appelé des champs de là entour bon nombre de femmes pour aider, lesquelles jetaient toutes les yeux sur Daphnis , et en le louant disaient qu'il était aussi beau que Bacchus; et y en eut une d'elles, plus éveillée que les autres, qui le baisa , dont il fut bien aise , mais non Chloé , qui eu avait de la jalousie. Les hommes, d'autre part , dans les cuves et pressoirs , jetaient à Chloé plusieurs paroles à la traverse , et en la voyant trépignaient comme des Satyres à la vue de quelque Bacchante, disant que de bon cœur ils deviendraient moutons, pour être menés et gardés par une telle bergère ; à quoi Ciiloé prenait plaisir, mais Daphnis en avait de l'ennui. Tellement que l'un et l'autre souhaitaient que les vendanges fussent bientôt finies, pour pouvoir retourner aux champs en la manière accoutumée.