LIVRE II
dès que le jour fut failli , et que la nuit eut mis fin à leur bonne chère, il leur fut ans soudainement que la terre était toute en feu; et vers la haute mer entendirent un bruissement dans le lointain , comme des rames d'une grosse flotte qui fut venue contre eux. L'un criait aux armes, l'autre appelait ses compagnons ; l'un pensait être jà blessé , l'autre croyait voir un homme mort gisant devant lui. Bref, il y avait tout tel tumulte comme en un combat de nuit , et si , n'y avait point d'ennemis.
Après une nuit si terrible , le jour vint, qui les effraya encore davantage ; car ils virent les boucs de Daphnis et ses chèvres , les cornes tout entortillées de rameaux de lierre avec leurs grappes ; ils entendirent les brebis et béliers de Chloé qui hurlaient comme loups; elle-même on la vit couronnée de branchages de pin. Et en la mer se faisaient aussi choses étranges à conter. Car quand ils pensaient lever les ancres , elles tenaient au fond ; quand ils cuidaient abattre leurs rames pour voguer, elles se rompaient. Les dauphins, sautant autour des vaisseaux, et les battant de leur queue, en décousaient les jointures. Et entendait-on du haut de la roche le son d'une flûte à sept cannes , telle qu'en ont les bergers ; mais ce son n'était point plaisant h ouïr, comme serait le son d'une flûte ordinaire , ains épouvantait ceux qui l'entendaient, comme l'éclat imprévu d'une trompette de guerre : de quoi ils étaient tous en merveilleux effroi , et couraient aux armes , disant que c'étaient les ennemis qui les venaient attaquer, et ne savait-on par où ; et lors désiraient que la nuit revînt , comme s'ils eussent dû avoir trêve quand elle serait venue.
Or, n'était celui parmi eux conservant tant soit peu de sens , qui ne connût clairement que tous ces prodiges venaient du dieu pan , irrité contre eux pour quelque méfait ; mais ils n'en pouvaient deviner la cause , n'ayant touché chose qu'ils sussent appartenir à Pan ; jusqu'à ce qu'environ midi le capitaine , non sans expresse ordonnance divine , s'endormit, et lui apparut Pan lui-même, disant telles paroles : « O méchants sacrilèges ! comme « avez-vou3 été si forcenés que d'oser emplir d'alarme les champs « que j'aime uniquement, ravir les troupeaux qui sont en ma « protection, et arracher par force d'un lieu saint une jeune fille * de laquelle Amour veut faire une histoire singulière , et n'avez
g^Q LES PASTORALES DE LONG US.
« point eu de crainte ni de révérence aux Nymphes qui le vous « ont vu faire, ni à moi aussi qui suis le dieu Pan? Jamais vous « ne verrez Méthymne, si vous y prétendez porter un tel butin, « ni jamais n'échapperez le son de cette mienne flûte, qui vous « a naguère effrayés. Je vous ferai tous abîmer au fond de la mer « et manger aux poissons, si tu ne rends, et bientôt , Chloé aux « Nymphes, à qui vous l'avez enlevée, et quand et quand elle ses « brebis et tout le troupeau de chèvres. Pourtant, lève-toi sans « délai , et la remets à terre avec ce que je t'ai dit , et je vous « conduirai tous deux en vos maisons , elle par terre , et toi « par mer. »
Aces parolea-, tout troublé, le capitaine Bryaxis (car ainsi avait-il nom ) s'éveilla en sursaut , et , de chaque galère aussit<»t faisant appeler les chefs, commanda qu'on cherchât, entre K prisonniers, Chloé jeune bergère, et fut fait; et n'eurent pas de peine à la trouver, car elle était assise la tête couronnée de pin. Si la mènent au capitaine ; et lui , connaissant bien à cela que c'était pour elle qu'il avait eu cette apparition en dormant , la conduisit lui-même à terre dans la galère capitainesse, dont elle ne fut pas plutôt hors, que du haut de la roche aussitôt on entend un nouveau son de flûte , non plus épouvantable en matière de l'alarme , mais tel que bergers ont coutume de sonner, quand c'est pour mener leurs bêtes aux champs; et brebis aussitôt de sortir du navire par l'escale, sans broncher, et les chèvres encor mieux, comme celles qui savaient jà gravir et descendre toii^ lieux escarpés. Puis chèvres et brel)is à terre entourèrent Chlo<' bondissant, sautelant et bêlant, et semblaient s'éjouir avec elle de leur commune délivrance.
ISlais les troupeaux des autres bergers et chevriers demeurèrent où on les avait mis, et ne bougèrent de dessous le lillac de5 galères , comme n'étant point pour eux le son de la flûte ; de quoi tout le monde s'émerveilla grandement, et en loua la puissance et bonté de Pan. Et encore vit-on de plus étranses merveilles en l'un et en l'autre élément. Car les galères d.- ' niens démarrèrent d'elles-mêmes avant qu'on eût \< ■ cres, et y avait un dauphin qui les conduisait sautant hors <i l'eau devant la capitainesse ; et sur terre un fort doux et plai sant son de flûte conduisait les deux troupeaux, sans que l'oii