‹ uvresChapitre 86 sur 137 · LIVRE IH · texte numérisé non relu

LIVRE IH

et Chloé même en fut d'avis. Si n'en osa de prime abord rien dire à Lamon , mais découvrit plus liardiment son amour à Myrtale, et lui tint propos comme il désirait épouser Chloé.

Myrtale la nuit en parla à son mari. Mais Lamon le trouva fort mauvais, et appela sa femme bête, de vouloir marier à une fille de simples bergers, tel gars, à qui elle savait bien que les marques et enseignes trouvées quand et lui promettaient autre fortune , et qui un jour ou l'autre, étant reconnu des siens , les pourrait , eux , non -seulement affranchir de servitude , mais les faire maîtres de meilleure et de plus grande terre que celle qu'ils tenaient comme serfs. Myrtale toutefois craignant que le garçon rpris d'amour, s'il perdait ainsi tout espoir de ce que tant il désirait, ne fiit capable de quelque funeste résolution, lui allégua d'autres motifs et prétextes de refus : « Nous sommes, ce lui K dit-elle , pauvres , mon enfant , et avons besoin d'une Mlle qui « nous apporte , plutôt qu'à qui il faille donner : au contraire , ^' ils sont riches , eux , et si veulent avoir un mari qui leur « donne. Mais va , fais tant envers Chloé , et elle envers son « père , qu'il ne nous demande pas grand'chose , et qu'il te la ». donne en mariage. Sans doute elle t'aime aussi , et elle ai- « mera bien mieux coucher avec toi pauvre et beau , qu'avec pas « un de ceux-là , qui sont riches et laids comme marmots. »

Myrtale crut par ce moyen avoir doucement éconduit Daphnis; car elle tenait pour tout assuré que jamais Dryas n'y consentirait, ayant en main de plus riches partis qui lui offraient beaucoup de bien. Daphnis, quant à lui, ne se pouvait plaindre de la réponse, mais se voyant si loin d'espérance, fit ce que les amants qui sont pauvres ont accoutumé de faire : il se prit à pleurer, et invoqua les Nymphes, lesquelles la nuit ensuivante, ainsi qu'il dormait , s'apparurent à lui en même forme et manière que la première fois ; et lui dit la plus âgée d'elles : « A « un autre dieu touche le soin du mariage de Chloé : nous te « donnerons, nous, de quoi gagner Dryas. Le bateau des Mé- « Ihymniens, dont tes chèvres broutèrent le lien l'année passée, « fut ce jour-là par les vents em[)orté bien loin de terre : mais « d'autres souffles la nuit le jetèrent contre la côte, où il périt i et tout ce qui était dedans , sinon qu'avec le débris l'onde <• poussa sur la grève une bourse de trois cents écus , et est là

4 00 LES PASTORALES 1>E LONOIIS.

« fouvtMîe dalgue, près d'un dauphin mort, qui a été cause que « nul passant ne s'en est encore approché , fuyant un chacun la « puanteur de cette pourriture. Vas-y, prends la bourse, et la « donne. Ce sera assez à celte heure pour montrer que tu n'es « point pauvre : mais un temps viendra que tu seras riche. »

Aussitôt dites ces paroles, elles disparurent avec la nuit; et le jour commençant à poindre, Daphnis se leva tout joyeux , chassa ses bétes aux champs avec les sons accoutumés, et ayant baisé Chloé, salué les Nymphes, s'en courut au bord de la mer, comme s'il eût voulu s'asperger d'eau marine. Là, se promenant sur le sable, il allait partout regardant s'il trouverait point ces trois cents écus, à quoi il n'eut pas grand'peine : car la mauvaise odeur du dauphin corrompu lui donna incontinent au nez , et lui servit de guide jusqu'au lieu, où ayant écarté les algues, il trouva dessous la bourse pleine, qu'il enleva, et la mit dans sa panetière. Mais il ne partit point de là qu'il n'eût adoré et remercié les Nymphes, et même la mer; car, tout berger qu'il était, il aimait la mer alors, et elle lui semblait douce et bonne plus que la terre pource qu'elle l'aidait à parvenir au mariage de son amie. Etant saisi de cet argent, il n'attendit pas davantage; ainsi s' estimant le plus riche, non pas seulement de tous les paysans de là entour , mais aussi de tous les vivants, s'en alla droit à Chloé, lui conta le songe qu'il avait eu, lui montra la bourse qu'il avait trouvée, et lui dit de garder leurs bétes jusqu'à ce qu'il fût de retour ; puis prit sa course vers Dryas , lequel il trouva battant le blé dans l'aire avec sa femme Na[)é. Si lui commença un brave propos, en lui disant ces paroles :

« Donne-moi Chloé en mariage. Je sais bien jouer de la flûte; o je sais bien besogner aux vignes et aux arbres , labourer la terre, « vanner le blé au vent; et comment je sais gouverner les bcles, « elle-même Chloé te le peuttémoigner. Onmebailla aucommen- " cernent cinquante chèvres; je les ai fait multiplier deux fois au- " tant ; et si ai élevé de beaux et grands boues jusqu'à dix , là où « premièrement n'en ayant que deux, nous fallait la plupart du " temps mener nos chèvres ailleurs; et si suis jeune et votre «« voisin, de qui nul ne se saurait plaindre. Uue chèvre m'a « nourri, comme Chloé une brebis; et, bien que pour tant de ' choses je dusse être préféré aux autres qui la demandent, en-

LivuE m. 401

« core te dounerai-jeplus qu'eux. Ils te donneront, eux, quelques « chèvres, quelques moutons, quelque couple de bœufs galeux, « du blé de quoi nourrir trois poules ; mais moi , voici trois cents " écus. Seulement , je te prie , que personne n'en sache rien , non « pas même mon père Lamon. » En disant ces mots, il lui délivra l'argent , et le baisa quant et quant.

Dryas et Napé, voyant si grosse somme de deniers qu'ils n'en avaient jamais tant vu ensemble , lui promirent aussitôt qu'il aurait Chloé pour sa femme , et dirent qu'ils feraient bien trouver bon ce mariage à Lamon. Si demeurèrent Daphnis et Napé à chasser les bœufs sur l'aire , et faire sortir avec la herse le blé des épis, pendant que Dryas, ayant premièrement serré la bourse et l'argent , s'en alla devers Lamon et Myrtale , pour leur demander, à vrai dire au rebours de la coutume, leur jeune garçon en mariage.

il les trouva qu'ils mesuraient l'orge après l'avoir vannée, et se plaignaient qu'à grand' peine en recueillaient-ils autant comme ils en avaient semé. Il les reconforta, disant qu'ainsi était-il partout; puis leur demanda Daphnis à mari pour Chloé , et leur dit que, combien que d'autres lui offrissent et donnassent beaucoup pour l'accorder, il ne voulait d'eux rien avoir, ains plutôt était prêt à leur donner du sien. Car ils ont, disait-il, été nourris ensemble, et, gardant leurs bêtes aux champs, se sont pris l'un l'autre en telle amitié, qu'il serait maintenant malaisé de les séparer; et si étaient bien d'âge tous deux pour coucher ensemble. Il leur alléguait ces raisons et assez d'autres , comme celui qui, pour loyer de les persuader, avait reçu trois cents écus.

Lamon ne pouvant plus s'excuser sur sa pauvreté, puisque les parents mêmes de la fille l'en priaient, ni sur l'âge de Daphnis , car il était déjà en son adolescence bien avant , n'osa néanmoins dire encore à quoi tenait qu'il n'y consentît, qui était que tel parentage ne convenait point à Daphnis ; mais après y avoir un peu de temps pensé, il lui répondit en cette sorte: « Vous êtes gens de bien de préférer vos voisins à des étrangers, « et de n'aimer point plus la richesse que l'honnête pauvreté. « Veuillent Pan et les Nymphes vous en récompenser! Et quant « à moi, je vous promets que j'ai autant d'envie comme vous « que ce mariage se fasse ; autrement serais-je bien insensé , mo

402 LI'S PAbTJRAI.ES DE LONG LS.

« voyant déjà sur l'âge et ayant plus besoin d'aide que jamais, « si je n'estimais un grand Iieur d'être allié de votre maison ; et « si est Chloé telle que Ton la doit souhaiter, belle et bonne fille, - et où il ny a que redire. Mais étantserf comme je suis, je n'ai « rien dont je puisse disposer, ains faut que mon maître le sache « et qu'il y consente. Or donc différons , je vous prie , les noces « jusqucs aux vendanges , car il doit, au dire de ceux qui nous « viennent delà ville, se trouver alors ici; et lors ils seront mari « et femme, et en attendant s'aimeront comme frère et sœur. « Mais veux-tu que je te dise.^ tu prétends pour gendre, Dryas, «i un qui vaut trop mieux que nous. » Cela dit, il le baisa et lui présenta à boire ; car il était jà près de midi ; et le convoya au retour quelque espace de chemiu, lui faisant Ccinsses infinies.

Mais Dryas, qui n'avait pas mis en oreille sourde It-^ut i mères paroles de Lamon, s'en allait songeant en lui-même qui pouvait être Daphnis : « Une chèvre fut sa nourrice , les dieux ont « eu soin de lui. Il est beau, et ne tient en rien de ce vieillard ca- « mus ni de sa femme pelée. 11 a trouvé à son besoin ces trois « cents écus ; à peine pourrait un chevrier finer autant de noi- « settes. N'aurait-il point été exposé comme Chloé .^ Lamon l'au- « rait-il point trouvé , comme moi cette petite, avec telles mar- « ques et enseignes comme j'en trouvai quant à elle.^ O Pan, et « vous. Nymphes, veuillez quil soit ainsi! A l'aventure, un Jour « Daphnis , reconnu de ses parents, ti.nirri l.i.M fnirr .«oni.-iftre « ceux de Chloé aussi. »

Dryas s'en allait discourant et rêvant nmsi en lui-mcnip jusqu'à son aire , où il trouva le sars en grande dévotion d'ouïr quelles nouvelles il apportait. Si le reconforta en l'appelant de tout loin son gendre; lui promit les noces sans faute aux prochaines vendanges, lui donna la main, foi de laboureur, que Chloé jamais ne serait à autre que lui. Daphnis aussitôt, sans vouloir ni boire ni manger, s'en recourut vers elle; et l'ayant trouvée f|ui tiraitses brebis et faisait des fromages, il lui annoui^a la bonne nouvelle de leur futur mariage , et de là en avant ne feignait de la baiser devant tout le monde, comme sa fiancée, et l'aider en toutes ses besognes , tirait les brebis dans les seilles , faisait prendre le lait pour en faire des fromages, mettait les agneaux sous

HVRK m. 405

leur mère, comme aussi ses chevreaux à lui; puis quand tout ceia était fait, ils se baignaient, mangeaient, buvaient; puis allaient en quête des fruits mûrs, dont y avait grande abondance, pource que c'était après l'août, dans la richesse de Tautomne ; force poires de bois , force nèfles et azeroles, force pommes de coing, les unes à terre tombées, les autres aux branches des arbres. A terre elles avaient meilleure senteur, aux branches elles étaient plus fraîches; les unes sentaient comme malvoisie, les autres reluisaient comme or.

Parmi ces pommiers, un ayant été déjà tout cueilli, n'avait plus ni feuille ni fruit. Les branches étaient nues, et n'était demeuré qu'une seule pomme à la cime de la plus haute branche. La pomme , belle et grosse à merveille , sentait aussi bon et mieux que pas une ; mais qui avait cueilli les autres n'avait osé monter si haut , ou ne s'était soucié de l'abattre ; ou possible une si belle pomme était réservée pour un pasteur amoureux. Daphnis ne l'eut pas sitôt vue, qu'il se mit en devoir de l'aller cueillir. Chloé l'en voulut garder, mais il n'eu tint compte: pourquoi elle, peureuse et dépite de n'être point écoutée, s'en fut où étaient leurs troupeaux; et Daphnis, montant au fin faîte de l'arbre, atteignit la pomme qu'il cueillit , et la lui porta , et la voyant malcontente, lui dit telles paroles : « Cette pomme, Chloé ma mie, les « beaux jours d'été l'ont fait naître, un bel arbre l'a nourrie; " puis mûrie par le soleil, fortune l'a conservée. J'eusse été ^t aveugle vraiment de ne la pas voir là , et sot l'ayant vue de l'y « laisser, pour qu'elle tombât à terre, et fût foulée aux pieds « des bêtes , ou envenimée de quelque serpent qui eût frayé au " long; ou bien demeurant là-haut, regardée, admirée, enviée, " eût été gâtée par le temps. Une pomme fut donnée à Vénus « comme à la plus belle ; tu mérites aussi bien le prix. Ayant « même beauté l'une et l'autre, vous avez juges pareils. Il était « berger, lui; moi, je suis chevrier. »

Disant ces mots, il mit la pomme au giron de Chloé; et elle, comme il s'approcha, le baisa si soèvemeut, qu'il n'eut point de regret d'être monté si haut , pour un baiser qui valait mieux à son gré que les pommes d'or.

10 1 l.i:S PASTORALES DE LONC.l.S.

Page 1