‹ uvresChapitre 88 sur 137 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

marguerites , de la seule nature. Bref, il y avait de l'ombre en été, des fleurs au printemps , des fruits en automne , et en tout temps toutes délices.

On découvrait de là grande étendue de plaine , et pouvait-on voir les bergers gardant leurs troupeaux et les bêtes emmi les champs; de là se voyait en plein la mer et les barques allant et venant au long de la côte, plaisir continuel joint aux autres agréments de ce séjour. Et droit au milieu du verger, à la croisée de deux allées qui le coupaient en long et en large, y avait un temple dédié à Bacchus avec un autel , l'autel tout revêtu de lierre , et le temple couvert de vigne. Au-dedans étaient peintes les histoiresde Bacchus; Sémélé qui accouchait, Ariane qui dormait, Lycurgue lié , Penthée déchiré , les Indiens vaincus , les Tyrrhéniens changés en dauphins , partout des Satyres gaiement occupés aux pressoirs et à la vandange, partout des Bacchantes menant des dan- \ ses. Pan n'y était point oublié, ains était assis sur une roche, jouant de sa flûte, en manière qu'il semblait qu'il jouât une note commune, et aux Bacchantes qui dansaient, et aux Satyres qui foulaient la vendange.

Le verger étant tel d'assiette et de nature , Lamon encore l'appropriait de plus en plus , ébrarichant ce qui était sec et mort aux arbres , et relevant les vignes qui tombaient. Tous les jours il mettait sur la tête de Bacchus un chapeau de fleurs nouvelles; il conduisait l'eau de la fontaine dedans les carreaux où étaient les fleurs ; car il y avait dans ce verger une source vive que Daphnis avait trouvée, et pour ce l'appelait-on la fontaine de Daphnis , de laquelle on arrosait les fleurs. Et à lui , Lamon lui recommandait qu'il engraissât bien ses chèvres le plus qu'il pourrait, parce que le maître ne faudrait à les vouloir voir comme le reste , n'ayant de longtemps visité ses terres et son tétail.

Mais Daphnis n'avait pas peur qu'il ne fût loué de quiconque verrait son troupeau; car il l'avait accru du double, et montrait deux fois autant de chèvres comme on lui en avait baillé, n'en ayant le loup ravi pas une; et si étaient en meilleur point et plus grasses que les ouailles. Afin néanmoins que son maître en eût de tant plus affection de le marier oii il voulait, il employait toute la peine, soin et diligence qu'il pouvait, à les ren-

40r. LES i'Asi;;i'. \i.-.5 i/h j.uNiits.

(ire belles, les menant aux champs dès le plus matin, et ne les ramenant qu'il ne fût bien tard. Deux fois le jour il les faisait boire, et leur cherchait tous les endroits où il y avait meilleure pâture; il se souvint aussi d'avoir des battes neuves, force seilles à traire, et des éclisses plus grandes; enfin, tant il y mettait d'amour et de souci , il leur oignait les cornes , il leur peignait le poil : à les voir on eut dit proprement que c'était le troupeau sacré du dieu Pan. Chloé en avait la moitié de la peine, et , oubliant ses brebis, était la plupart du temps embesognée après les chèvres; et Daphnis croyait qu'elles semblaient belles à cause que Chloé y mettait la main.

Eux étant ainsi occupés , vint un second messager dire qu'on vendangeât au plus tôt, et qu'il avait charge de demeurer là jusqu'à ce que le vin fût fait , pour, puis après , s'en retourner en la ville quérir leur maître, qui ne viendrait sinon au temps de cueillir les derniers fruits, sur la fin de l'automne. Ce messager s'appelait Eudrome , qui vaut autant dire comme coureur, et était son métier de courir partout oij on l'envoyait. Chacun s'efforça de lui faire la meilleure chère qu'on pouvait. Et cependant ils se mirent tous à vendanger, si qu'en peu de jours on eut dépouillé la vigne, pressé le raisin, mis le vin dans les jarres, laissant une quantité des plus belles grappes aux branches pour ceux qui viendraient de la ville, afin qu'ils eussent une image du j)laisir de la vendange, et pensassent y avoir été.

Quand Eudrome fut près de s'en aller, Daphnis lui fit don de plusieurs choses, mêmementde ce que peut donner un chevrier, comme de beaux fromages , d'un petit chevreau , d'une peau de chèvre blanche, ayant le poil fort long, pour se couvrir l'hiver quand il allait en course; dont il fut bien aise, baisa Daphnis. en lui promettant dire de lui tous les biens du monde à leur maître. Ainsi s'en retourna le coureur à la ville, bien affectionné en leur endroit ; et Daphnis demeura aux champs en grand souci avec Chloé. Elle avait bien autant de peur pour lui que lui-m^me , songeant que c'était un jeune garçon qui n'avait jamais rien vu , sinon ses chèvres, la montagne , les paysans et Chloé, et bientôt allait voir son maître, dont à peine il avait ouï le nom avant cette heure-là. Elle s'inquiétait aussi comment il parlerait à ce maîlre, et était en grand émoi touchant leur mariage, ayant

Page 1