‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 65 sur 257 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

et ce qliî passe, était la vraie origine de la distinction entre les noms et les verbe», les noms étant pour signifier ce qui demeuro et les verbes ce qui passe ^.

Mais il est aisé de voir que toutes ces définitions sont fausses et n'expliquent point la vraie nature du verbe.

La manière dont sont conçues les deux premières le fait assez voir, puisqu'il n'y est point dit ce que le verbe signifie, mais seulement ce avec quoi il signifie cum tempore, cum personà.

Les deux dernières sont encore plus mauvaises ; car elles ont les deux plus grands vices d'une définition , qui est de ne convenir ni à tout le défini, ni au seul défini, neque omni, neque soli.

Car il y a des verbes qui ne signifient ni des actions, ni des passions, ni ce qui passe ; comme existit, quiesoit, friget, alget, tepet, caUty. alhei, viret, claret, etc.

Et il y a des mots qui ne sont point verbes qui signifient des actions et des passions et même des chose» qui passent, selon la définition de Scaliger ; car il est certain que les participes sont de vrais noms, et que néanmoins ceux des verbes actifs ne signifient pas moins des actions, et ceux des passifs des passions que les verbes mêmes dont ils viennent ; et il n'y a aucune raison de prétendre que fluens ne signifie pas une chose qui passe, aussi bien que fluit.

A quoi on peut ajouter, contre les deux premières définitions du verbe, que les participes signifient aussi avec temps, puisqu'il y en a du présent, du passé et du futur, surtout en grec ; et ceux qui croient, non sans raison, qu'un vocatif est une vraie seconde personne, surtout quand il a une terminaison différente du nominatif, trouveront qu'il n'y aurait de ce côté-là qu'une différence du plus ou du moins entre le vocatif et le verbe.

Et ainsi la raison essentielle pourquoi un participe n'est point un verbe, c'est qu'il ne signifie point V affirmation: d'où vient qu'il ne peut faire une proposition, ce qui est le propre du verbe, qu'en y ajoutant un verbe, c'est-à-dire en y remettant ce qu'on en a ôté en changeant le verbe en participe. Car pourquoi est-ce que Petrus vivit, Pierre vit, est une proposition ; et que Petrus vivens, Pierre vivant, n'en est pas une, si vous n'y ajoutez est, Petrus est vivens, Pierre est vivant ; sinon parce que l'affirmation qui est enfermée dans vivit en a été ôtée pour en faire le participe vivens ? D'où il paraît que l'affirmation qui se trouve, ou qui ne se trouve pas dans un mot, est ce qui fait qu'il est verbe ou qu'il n'est pas verbe.

Sur quoi on peut encore remarquer en passant que l'infinitif qui est très souvent nom, ainsi que nous dirons, comme lorsqu'on dit le boire, le manger, est alors différent des participes, en ce que les participes sont des noms adjectifs, et que l'infinitif est un nom substantif fait par abstraction de cet adjectif, de même que de candidus se fait candor, et de &2anc vient blancheur. Ainsi rubet, verbe, signifie est rouge, enfermant tout ensemble l'affirmation et l'attribut ; rubens, participe, signifie simplement rouge sans affirmation ; et rubere, pris pour un nom, signifie rougeur.

Il doit donc demeurer pour constant qu'à ne considérer simplement que ce qui est essentiel au verbe, sa seule vraie définition est, vox significans afflrmationem, un mot qui signifie raffirm^tion: car on ne'' saurait trouver de mot qui marque l'aflirmation qui ne soit .verbe, ni de verbe qui ne serve à la marquer au moins dans l'indicatif. Et il est indubitable que, si l'on en avait inventé un, comme serait est, qui marquât toujours l'affirmation, sans aucune différence ni de personne ni de temps, de sorte que la diversité des personnes se marquât seulement par les noms et les pronoms et la diversité des temps par les adverbes, il ne laisserait pas d'être un vrai verbe. Comme en effet dans les propositions que les philosophes appellent d'éternelle vérité, comme Dieu estmfini; tout corps est divisible; le tout est plus grand que sa partie, le mot est ne signifie que l'affirmation simple, sans aucun rapport au temps, parce que cela est vrai selon tous les temps, et sans que notre esprit s'arrête à aucune diversité de personne.

Ainsi le verbe, selon ce qui lui est essentiel, est un mot qui signifie l'affirmation ; mais si l'on veut mettre dans la définition du verbe ses principaux accidents , on pourra le définir ainsi : vox significans afflrmationem, cum designatione personœ, numeri et temporis ; un mot qui signifie Vaffirmation, avec désignation de la personne, du nombre et du temps. Ce qui convient proprement au verbe substantif.

Car pour les autres verbes, en tant qu'ils diffèrent du verbe substantif par l'union que les hommes ont faite de l'affirmation avec de certains attributs, on peut les définir de cette sorte : vox significans affirmationem alicujus attributi, cum designatione personœ, numeri et temporis ; un mot qui marque Vaffirmation de quelque attribut, avec désignation de la personne, du nombre et du temps.

Et l'on peut remarquer en passant que l'affirmation, en tant que

conçue, pouvant être aussi l'attribut du verbe, comme dans le verbe affirmo, ce verbe signifie deux affirmations, dont l'une regarde la personne qui parle, et l'autre la personne de qui on parle, soit que ce soit de soi-même, soit que ce soit d'un autre. Car quand je dis Petrus affirmât, affirmai est la même chose que est affirmans, et alors est marque mon affirmation ou le jugement que je fais touchant Pierre'; et affirmons, l'affirmation que je conçois et que j'attribue à Pierre. Le verbe nego, au contraire, contient une affirmation et une négation par la même raison.

Car il faut encore remarquer que, quoique tous nos jugements ne soient pas affirmatifs, mais qu'il y en ait de négatifs, les verbes néanmoins ne signifient jamais d'eux-mêmes que les affirmations ; la négation ne se marquant que par des particules, non, ne, ou par des noms qui l'enferment, nullus, nemo, nul, personne, qui, étant joints aux verbes, en changent l'affirmation en négation : nul homme n^est immortel : nullum corpus est indivisibile.

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