‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 127 sur 159 · CINQUIÈME ARGUMENT · texte numérisé non relu

CINQUIÈME ARGUMENT

J'ai cru que l'art d'écrire avait produit une infinité de livres, et je me suis imaginé en avoir lu beaucoup, et sur différentes matières , que je suis bien assuré que je n'avais pas faits. Il y en avait de différentes histoires, écrites en diverses langues , dont les unes m'ont paru vraies , d'autres douteuses et d'autres fausses. J'ai pris pour vraies, au moins au regard des principaux incidents , celles qui rapportaient des choses comme s'étant passées de Içur temps au vu et au su de tout le monde , ou qui étaient rapportées de la même sorte par plusieurs autres auteurs, qu'on ne pouvait pas croire raisonnablement s'être entendus ensemble pour mentir. J'ai pris pour douteuses celles qui n'étaient pas si bien attestées , et pour fausses celles qui étaient manifestement contraires aux vraies , ou que ceux qui les avaient composées n'avaient données gue pour des fables , copimes les poèmes et les romans. Que pourrais-je dire sur cela dans l'hypothèse qu'il n'y aurait que Dieu et mon esprit? Étant bien assuré que ce n'est pas moi qui ai composé ces histoires, il faudrait que ce fût Dieu qui en fût l'auteur, et qui les eût imprimées dans mon esprit et dans ma mémoire spirituelle , dans le temps même que je m'imaginais les lire dans les livres , et je ne saurais plus quel jugement en porter. Car, étant de Dieu , elles devraient toutes être vraies, sans en excepter les plus fausses, ce qui est une contradiction ridicule. Et les plus vraies de-

vraientèire fausses, puisque, n'y ayant que Dieu et mon esprit , il ne se serait rien passé de tout ce qu'elles conteraient. En faut-il davantage pour démontrer Tabsurdité de cette supposition , quand on connaît Dieu?

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J'ai cru avoir lu d'autres de ces livres , sur toutes sortes de si^ets. Il s'en trouve qui tendent à ruiner les plus grandes vérités , et même qu'il y a un Dieu ; d'autres , comme ceux que je me suis imaginé être de poètes païens, qui sont pleins de choses tout à fait contraires à l'honnêteté et à la pudeur. Puis-je croire sans impiété que Dieu aurait fait les uns et les autres , en me les imprimant immédiatement dans l'esprit? Il faudrait bien que je le crusse, si j'étais seul avec Dieu ; car je suis bien assuré que ce n'est point moi qui les ai faits.

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