‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 128 sur 159 · SEPTIÈME ARGUMENT · texte numérisé non relu

SEPTIÈME ARGUMENT

Les sentiments de la*douleur, de la faim, de la soif, peuvent, si l'on veut, ne rien prouver touchant l'existenoe de mon corps , étant considérés seuls; mais ils la prouvent démonstrativement, quand on y joint la considération de Dieu.

Quand j'ai cru avoir approché ma main trop près du feu , j'en ai senti une douleur cuisante, que j'ai appelée brûlure , qui m'a obligé de m'en retirer; et comme cette douleur a cessé ou beaucoup diminué, aussitôt que j'ai criv l'avoir ti* rée du feu , j'ai été porté à croire que Dieu m'avait donné ce sentiment de douleur pour la conservation de mon corps, c^ qui serait inutile , et tout à fait indigne de lui , si je n'avais point de corps; donc j'ai un corps.

De temps en temps j'ai cru avoir besoin de manger et de boire , c'est-à-dire de faire entrer de la nourriture et de la boisson , que je me suis imaginé être des corps , dans celui que j'ai pensé étra uni à mon esprit. Et j'ai été averti de ce besoin par un sentiment qui s'appelle faim et par un autr»

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CHAPITBE XXTIU. 259

qui s'appelle soif. Quand ces sentiments ont été grands , je m'en suis senti incommodé , et je me suis imaginé que mon cœur tombait en langueur ; mais , après que j'ai cru avoir bu et mangé , je me suis senti mieux. Ne serait-ce pas accuser Dieu d'une véritable illusion, s'il m'avait donné ces sentiments avec toute cette suite toujours uniforme une infinité de fois en ma vie, n'ayant point de corps qui eût besoin de tout cela?

BDITIÈMC ARGIHBMT.

Il en est de même des autres sensations. S'il avait plu à Dieu de me donner les sensations de la lumière, des'couleurs, des sons, des odeurs, des saveurs, du froid, du chaud à propos de rien , je m'en étonnerais moins , et je ne doute pas qu'il ne le pût faire quand je n'aurais point de corps. Mais pourquoi aurait-il voulu , sinon à dessein de me tromper, ne me donner les sentiments de la lumière et des couleurs , au moins fort vifs ; que quand je crois ouvrir les yeux, si je n'ai point d'yeux? Car, si je n'ai point d'yeux, l'imagination d'ouvrir les yeux ne peut avoir aucun rapport à ces sentiments de la lumière et des couleurs. Pourquoi ne me donnerait^il jamais, ou presque jamais , ce sentiment vif d'une lumière éclatante qui m'éblouit, sinon quand je crois être tourné' vers un corps qu'on appelle le soleil , si ce corps n'est point? Pourquoi , ayant beaucoup de plaisir à entendre des sons fort harmonieux, ne me donne-t-il jamais ce plaisir, que quand je m'imagine qu'on remue à Tentour de moi quel* ques corps, dont je m'imagine que le mouvement est au moins l'occasion de me faire ressentir ces sons? Cette règle constante d'accompagner presque toujours ces sensations, quand elles sont vives , d'imaginations de corps , à qui je suis porté naturellement à les attribuer, comme étant au moins l'occasion qui fait que je les ai , pourrait-elle être en Dieu , s'il n'y avait point de corps? Et n'aurait-il pas fallu au moins qu'il nous eût donné quelque moyen d'éviter l'erreur où il était nnpossible que cela ne nous jetât?

TROISIKME héplexiox.

Cette réflexion regarde Tobjection qu'on a voulu prévenir dans la Recherche de la Vérité, et qu'il était bien aisé de prévoir. C'est que Ton doit être assuré qu'il y a des corps avant que d'avoir la foi , puisque la foi suppose des corps : des prophètes , des apôtres , une Écriture sainte, des miracles : à quoi il répond en ces termes :

c Mais, si Ton y prend garde de près, on reconnaîtra que, « quoiqu'on ne suppose que des apparences d'hommes , de « prophètes, d'apôtres, d'Écriture sainte, de miracles, etc., « ce que nous avons appris par ces prétendues apparences « est absolument incontestable ; puisque , conrnie j'ai prouvé « on plusieurs endroits de cet ouvrage , il n'y a que Dieu « qui puisse représenter à l'esprit ces prétendues apparen- « ces; et que Dieu n'est point trompeur; car la foi même « suppose tout ceci : or, dans l'apparence de l'Écriture sainte, « et par les apparences des miracles, nous apprenons que « Dieu a créé un ciel et une terre , que le Verbe s'est fait « chair, et d'autres semblables vérités, qui supposent l'exil « tence d'un monde créé : donc il est certain par la foi qu'il « y a des corps , et toutes ces apparences deviennent par « elle des réalités. »

Je ne sais, Monsieur, si je me trompe, mais je ne crois pas qu'il y ait jamais eu de cercle plus vicieux; car il s'agit de savoir si, ayant supposé qu'il n'y a point de corps, el qu'il n'y a que Dieu et mon esprit, je puis demeurer dans cette supposition jusqu'à ce que j'aie la foi , et ne la quitter que par la foi. Et je soutiens ({uo cola est impossible , et que la raison do cet auteur ne le prouve en aucune sorte ; car, dans cette supposition, tant que j'y demeureje suis obligé de croirv qu'il u'y u que Dieu qui ait pu représenter à mon esprit tout ce que j'ai jamais lu de bon ou de mauvais dans les li\re?, que je sais bien n'avoir pas composés. Il m'aurait donc ausci bien ropn^sonté ce ciue je me suis imaginé avoir lu dan» T Al-

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