X. Si M. Arnauld avait examiné avec les yeux de l^esprit
312 RÉPONSE DE MALEBRANGHE
et sans chagrin , le chapitre 5 de ^ Becherche de la Vérité, ileuxième partie , livre 3 , et la réponse à la seconde Objection qui est à la fin de V Éclaircissement sur la nature des idées, deuxième partie , livre 3 , endroits où je réfute son sentiment en peu de mots et comme par hasard ; car son sentiment étant fort éloigné de celui des philosophes ordinaires, comme il le dit lui-même fort souvent, et principalement dans son quatrième chapitre , et mon dessein , dans les premiers livres de la Recherche de ia Vérité, étant de délivrer Fesprit des préjugés ordinaires, avant la méthode pour découvrir la vérité que j'ai donnée dans le dernier, je n'avais garde de m'arréter longtemps à la réfutation de son sentiment; si, dis-je, M. Arnauld avait apporté quelque attention à la lecture des deux endroits que je cite , il aurait bien compris que ce n'est point par préjugé et sans examen que . je soutiens que nos perceptions , en tant que modifieations de l'esprit , sont différentes de nos idées. Je parle des idées qui nous représentent des êtres différents de nos modifications ; car j'ai dit, dans la Recherche de la Vérité, chapitre 4" et 5 de la deuxième partie du troisième livre, et ailleurs, qu'il ne faut point didée pour représenter à l'âme son plai" sir, sa douleur et généralement tous ses sentiments, ni pour lui représenter ses propres connaissances, mais seulement les objets de ses connaissances; car je connais un carre par une idée, mais ce n'est que par sentiment intérieur de ma perception que je le C/Onnais. Pour connaitre, il faut de^ idées différentes des modifications de l'esprit ; mais il n ec faut point pour sentir ce qui se passe en soi-même. VënU que M. Arnauld jusqu'ici n'a pas pu comprendre ; car croit même que sentir c'est connaître, et c'est pour cela qu s'imagine connaître l'àme et ses modifications, aussi dairt^ ment que les géomètres connaissent l'étendue et les véritc^ des mathématiques. Voyez, Monsieur, les chapitres 23. ^ et S1& des Vraies et des Fausses Idées, après avoir lu VÉck -
A M. AMAULD. 313
cisaement sur le chapitre septième de la seconde partie du troisième livre, où je prouve que nous n'avons point dOdée claire de la nature ni des modifications de notre âme , quoiqu'à regard de son existence nous la connaissions plus certainement que toute autre chose.
CHAPITRE Vl. — Preuves tirées de la J^echerche de la Vérité : que les modalités de l'âme ne sont que l'objet immédiat de nos sentiments, et non celui de nos connaissances.
Une réflexion sérieuse sur la différence qui se trouve eiitre connaître par sentiment et connaître par idée , ou plutôt entre connaître et sentir, entre connaître les nombres et leurs propriétés, l'étendue, les figures géométriques et leurs rapports, et seniir le plaisir, la douleur, la chaleur, la couleur, et même les perceptions intérieures qu'on a des objets , fait ce me semble, assez juger à ceux qui sont accoutumés à la méditation des vérités métaphysiques,
I. Que pour seniir, par exemple, la doukwr, il ne faut point d'tdee représentative, et que la modalité de l'âme suffit ; parce qu'il est certain que la douleur est une modalité ou modification de l'âme ;
IL Que pour connaître les nombres et les figures géométriques, et leurs rapports, on a besoin d'une idée, afin que Vûme puisse en avoir la perception ; car sans idée, l'âme n'a perception de rien de distingué d'elle, et Vidéed^un cercle ne peut être la modalité de l'âme ;
III. Que pour voir un objet sensible, le soleil, un arbre, une maison, etc., il faut deux choses, la modalité de couleur, car M. Arnauld convient que la couleur est une modification de l'âme, et une idée pure, savoir l'idée de l'étendue, ou l'étendue intelligible ; car lorsqu'on a un sentiment vif de lumière, attaché, ou qui se rapporte à un cercle intelligible distant d'un certain espace intelligible, rendu sensible par différentes couleurs, on voit le soleil, non tel qu'il est, mais
3l& RÉPONSB DE .MALEBIANCRE
tel qu'oale voit. C'est là, Monsieur, tout oe qui eet nécasBaire pour sentir ce qui se passe dans Tâme, apprendre les scûnet$, et voir tous les objets de ce monde visible; mais il faut clairement comprendre ceci , ce que n'a pu faire M. Aniauld, à cause apparemment du dessein dé critiquer , que son cha* grin lui a inspiré , quoique tout fût clairement et amplement expliqué dans la Recherche de la Vérité. Car au lieu d'y reconnaître certains principes que j^ai suivis , il n'y a vu que ce qu'il souhaitait d'y voir, des variations, des coniradiclions, des sophismes, en un mot, tout ce qui peut rendre ridicule un auteur aux yeux du monde. Mais venons à M. Arnauld.
II. Il prétend que je me trompe lorsque je dis que nous voyons en Dieu, et non en nous-mêmes*, toutes choses (j'ai excepté nos sentiments , ou tout ce qui se passe dans l'ime, dont elle a sentiment intérieur ou consoienes ; car j'entends par conscience le sentiment intérieur), parce que, dit-il , « il est clair à quiconque fait réflexion sur ce qui se passe dans son esprit, que toutes nos perceptions sont des modalités re* présentatives. » Je Tavoue en ce sens, qu'il ne faut point d'idée pour représenter les perceptions, ou pour avoir sentiment intérieur de ses perceptions, ainsi que j'ai déjà dit; car en ce sens noQ perceptions sont essentiellement représentatives de ce qu'elles sont. Mais je nie qu'il puisse y avoir, sans idée, de perception qui représente à l'esprit un être distingue de lui. C'est de cela seul dont il est question. CTest ce que M. Arnauld ne prouve nulle part , comme je le ferai voir. Mais je lui veux montrer ici, que j'ai déjà prouvé le contraire dans les chapitres qu'il critique sans avoir bien compris le$ vérités qu'ils renferment.
Première preuve tirée de la Recherche ds la Vérité, chapitre 5 de la deuxième partie du troisième livre. — m. c L*efprit humain peut connaître tous les êtres , et des élre»
* Chapitra 6 delà deuxième partie du irolsiéme K?re , et «illevrf.
k Mé ABNAULD. 315
a infiiiiâ.«.. L'esprit ne voit pas seulement tantôt une chose « et tantôt une autre successivement; il aperçoit même ao- « tuellement Tinfini , quoiqu'il ne le comprenne pas. Ainsi, a n'étant point actuellement infini , ni capable de modifica*» « tiens infinies dans le même temps , il est absolument im* ff possible qu'il voie dans lui**méme ce qui n'y est pas. U ne « voit donc pas l'essence des choses en considérant ses proc près .perfections, ou on se modifiant, diversement, etc. »
IV. M. Amauld ne niera pas que l'esprit n'ait l'idée de rinfini, car il l'avoue page 344. Il faut donc qu'il prétende que les modalités de l'âme sont essentiellement représenta* tives de l'infini. Mais j'ai deux choses à lui dire.
La première, que toute modalité n'est que l'être même d'une telle ou telle façon. La rondeur , par exemple , d'un corps n'est que le corps même figuré de telle façon, que tou« tes les parties de la surface sont également éloignées de celle qu'on appelle le centre ; et qu'ainsi, la modalité de l'âme ne peut point représenter les objets, mais seulement la façon d'être, c'est-à-dire la perception qu'elle a de l'olojet : laquelle perception j'avoge qu'elle se fait sentir sans idée, j'avoue qu'elle est estentieUemerU repré$entative, par sentiment intérieur, de ce qu'elle renferme; mais je nie qu'elle puisse représenter par idée, ou faire connaître ce qu'elle ne ren* ferme pas.
V« L'âme ne se connaît point elle-même par une idée qu'elle puisse contempler, pour découvrir les propriétés dont elle est capable, comme sont les géomètres , qui contemplent • Vidée qu'ils ont de l'étendue, et en découvrent les rapports : elle ne connaît son être propre , que par le sentiment intérieur qu'elle a d'elle-même. L'âme ne peut donc pas connaître ses modifications, mais seulement les sentir. Car comme les modifications ne sont que les substances mêmes de telle ou telle façon , la perception qu'on a des modifications est de même genre que celle qu'on. a des substances. J'ai une idée de l'étendue , j'ai donc une idée du cercle. Je
n*ai qu'un sentiment intérieur et confus de mon être, je n'ai donc aussi qu'un sentiment intérieur et confus de mes propres perceptions , qui ne sont que des modifications de ma substance. Ainsi, bien loin que les modalités de l'âme puissant être représentatives des objets, en sorte qu'elles les fassent daûrement connaître, et qu'elles apprennent , par exemple , aux géomètres les vérités certaines de leur science, elles ne se font elles-mêmes nullement connaître. C'est ce que j'avais déjà dit dans la Recherche iîe la Vérité, en ces termes :
a Le plaisir, là douleur, la saveur, la chaleur, la cou- « leur, toutes nos sensations et toutes nos passions sont des « modifications de notre âme ; mais quoique cela soit , les « connaissons-nous clairement ?• Pouvons-nous comparer la « chaleur avec la saveur, l'odeur avec la couleur? Pôuvoosu nous reconnaître le rapport qu'il, y a entre le rouge et le « vert , et même entre le vert et le vert? Il n'en est pas de « même des figures : nous les comparons les unes avec les « autres ; nous en reconnaissons exactement les rapports ; <c nous savons précisément, que le carré de la diagonale d'un « carré est double de ce carré. Quel rapport y a-t-il entre « ces figures intelligibles, qui sont des idées très-claires, « avec les modifications de notre âme qui ne sont que des « sentiments confus? Et pourquoi prétendre que ces figures a intelligibles ne puissent être aperçues de l'âme , si' elles « n'en sont des modifications ; puisque l'âme ne connaît par « idée clajre rien de ce qui lui arrive , mais seulement par « conscience ou sentiment intérieur : ainsi que j'ai prouvé « ailleurs, et que je prouverai encore dans Téclaircissement a suivant. Si nous ne pouvions voir les figures des corps a qu'en nous-mêmes, elles nous seraient au contraire inintel- « ligibles ; car nous ne nous connaissonspas ; nous ne sommet <t que ténèbres à nous-mêmes ; il faut que nous nous regar- « dions hors de nous pour nous voir ; et nous ne connattrons tf jamais ce que nous sommes , jusqu'à ce que nous nous « considérions dans c^lui qui est notre lumière , et en qui
A M. ARNAUtD. 317
(( toutes choses deviennent lumière ; car ce n'est qu'en Dieu, <( que les êtres les plus matériels sont parfaitement intelligi- « blés; mais hors de lui , les substances les plus spirituelles u deviennent entièrement invisibles. L'idée de l'étendue que a nous voyons en Dieu est très-claire; mais comme nous ne (( voyons point en Dieu l'idée de notre, âme, nous sentons a bien que nous sommes et ce qui se passe actuellement en (( nous ; mais il nous est impossible de découvrir ce que nous a sommes , ni aucune des modifications dont nous sommes a capables. »
YI. La seconde chose que j'ai à répondre à M. Amauld, c'est que l'âme n'est pas capable d'avoir dans le même temps des modifications infinies ; et qu'ainsi, puisque la réalité objective ou Vidée de ma pensée, c'est l'infini, lorsque j'y pense, il n'est pas possible que cette réalité, ou l'idée que j'ai de l'infini, soit^ine modification de mon âme.
Si M. Àmauld se tire d'affaire par des termes généraux, s'il répond, par exemple, « quoique je prenne pour une même chose la perception et l'idée, il faut néanmoins remarquer que cette chose, quoique unique, a deux rapports; l'un à l'âme qu'elle modifie, l'autre à la chose aperçue, en tant qu'elle est objectivement dans l'âme ; » ceux qui attachent des idées aux termes, verront bien que le terme de rapport est si général, qu'il ne signifie rien de distinct à l'esprit, et qu'une chose ne peut être ni objectivement, ni de telle ou telle manière dans l'esprit, lorsqu'elle n'y est point du tout ; puisque la modalité d'une substance ne peut être la manière d'être d'aucune autre substance, et que l'infini ne peut être éminemment dans le fini.
Seconde preuve tirée de la Réponse à la deuxième Objec* tien à la fin de V Éclaircissement sur la nature des Idées, livre 3. — Vil. « Certainement on peut assurer ce que l'on a conçoit clairement; or on conçoit clairement que cette « étendue que l'on voit est une chose distinguée de soi : on « peut donc dire que cette étendue n'est point une modifica-
.. ogle
a tion de son être, et que c'est effectivement quelque chose (T distingué de soi* Car il faut prendre garde que le soleil^ a par exemple, que l'on voit, n'est pas celui que l'on re- « garde. Le soleil, et tout ce qu'il y a dans le monde maté^ a riel, n'est pas visible par lui-même; je l'ai prouvé ailleurB. « L'âme ne peut voir que le soleil auquel elle est inuDé* a diatement unie. Or, nous voyons clairement, et nous sen* « tons distinctement que le soleil est quelque chose de dis* « tingué de nous. Donc nous parlons contre notre lumière (( et contre notre conscience lorsque nous disons que l'âme « voit, dans ses propres modifications, tous les corps qui « l'environnent. »
YIIL Lorsqu'un homme dort, ou lorsqu'il a une fièvre chaude, il voit, par exemple, devant lui un centaure. M. Ârnauld prétend que la réalité objective^ ou Vidée de ce centaure^ en un mot, l'objet immédiat de l'o^prit, n'est qu'une de sês modalités essentiellement représentalives , mais qu'un chacun examine le sentiment intérieur qu'il a de lui-même lorsqu'il voit quelque objet sensible , soit que cet objet soit ou non devant ses yeux.
IX. Lorsque je vois ce centaure, je remarque eh moi deux choses : la première, c'est que je le vois ; la seconde, c'est que je sens bien que je le vois. Je le vois, mais comme un être distingué de moi. Ce n'est donc pas une modification de ma substance, qui est un être particulier qui ne renferme point éminemment les perfections de tous les êtres, ni œ centaure ; car je ne puis connaître la modification d'une substance, comme un être distingué de cette substance: je ne puis, par exemple, voir le cercle comme un être diffèrent de l'étendue dont il est la modalité.
X. En second lieu, je sens que je vois ce centaure, que c'est moi qui le vois, que la perception que j'en ai m'appartient, et que c'est une modification de ma substance. Je dois donc conclure que l'objet immédiat de ma perception n'est point une modification de mon âme, mais seulement la per-
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A M. ABNACLa Si9
eeption que j'en ai. Voilà C6 qu'apprend la raison et le aentiment intérieur qu'on a de 0oi*mème*
Troisième preuve tirée de la même Réponse à la deuxième Objection. «^ XI. « L'âme aperçoit un triangle, ou un cercle
< en général, quoiqu'il y ait contradiction que l'âme puisse c avoir une modification en général. Les sensations de coûte leur que l'âme attache aux figures, les rendent particule Hères, parce que «nulle modification d'un être particulier
< ne peut être générale. » J'ai encore donné la même preuve, chapitre 6 de la deuxième partie du troisième livre de la Bêchêrche de la Vérité.
Xir. II est évident que toute modalité d'un être particu/ter ne peut être générale. Or, je.pense à un cercle en général : la réalité objective de ma pensée , c'est un cercle en général. Donc la réaliié objective, ou Vidée de ce cercle-, ne peut être une modalité particulière de mon esprit. Je ne puis pas de* viner ce qu'il plaira à M. Amauld de nier dans cet argument ; mais je le prie d'éviter dans se» réponses les termes généraux, qui ne réveillent aucune idée dans l'esprit. i..
XIII. Je dis ensuite, a que ce sont les couleurs que l'âme « attache aux figures qui les rendent particulières à l'égard tf de celui qui les voit. » Car , lorsque sur du papier blanc j'y vois un corps noir , cela me détermine a regarder ce corps noir comme un corps particulier, qui, sans sa couleur différente, me paraîtrait être le même. Ainsi la différence des idées des corps visibles ne vient que de la différence des couleurs* De même , la blancheur du papier fait que je le distingue du tapis , la couleur du tapis me le sépare de la table , et celle de la table fait que je ne la confonds pas avec l'air qui l'en, vironne, et avec le plancher sur lequel elle est appuyée. C'est la même chose de tous les objets visibles. Ainsi l'étendue conçue sans couleur, est l'idée de tous les corps sans cette modification de l'âme. Car encore uki coup, M. Arnauld con. vient que la couleur est une modalité de l'âme. Elle est donc générale et toujours la même : elle peut être vue par tous les
esprits , parce qu'effectivement l'étendue intelligible , aussi bien que les nombres, ne sont point des êtres créés et particuliers. Mais la couleur rend particulière cette étendue intelligible , parce que , comme je viens de dire, toute modification d'une créature , ou d'un être particulier, ne peut être générale. J'appréhende fort que M. Arnauld, qui n'a pas voulu comprendre ces vérités , ne s'écrie, comme il a fait sur le même sujet : « Je ne sais, Monsieur, que vous dire sur un tel discours : j'en suis effrayé ; car je trouve qu'il enferme tant de brouilleries et de contradictions, que toute ma peine sera d'en démêler les équivoques , et d'en découvrir les p«« ralogismes. »
XIV. « C'est, dit-il, un manifeste paralogisme, que de conclure de ce que Dieu voit en lui-même toutes choses , qu'il y a en. Dieu de l'étendue, des moucherons, des puces, des crapauds. » Mais qui le conclut? Il y a en Dieu de l'étendue intelligible, celle que je vois, quand j'y pense. Car, certainement. Dieu voit l'étendue, puisqu'il en a fait; il voit bien à quoi je pense. Mais il n'y a pas en Dieu des moucherons, des puces, des crapauds, au sens ridicule de M. Arnauld. Dieu a l'idée de l'étendue. Il a voulu en faire. Il a voulu (le plus , qu'une partie de cette étendue qu'il a faite fût arrangée de la manière que l'est le corps d'un crapaud. Il voit donc par l'idée qu'il a de l'étendue, idée de toutes les substances corporelles, qu'il y a un crapaud. Mais il ne le voit pas tel que nous le voyons, coloré, puant, revêtu de toutes les qualités sensibles que nous lui attribuons. Il voit néanmoins que nous le voyt)ns par nos sens, tel qu'il n'est pas en lui-même : car Dieu a l'idée de l'âme qu'il a faite. M. Arnauld prétend bien lui-même l'avoir. Il sait de plus les lois de l'union de l'-âme çt du corps qu'il a établies. Il connaît donc quelles sont les couleurs, l'odeur, l'horreur dont nous sommes frappés «i regardant ces animaux.
XV. Mais, continue M. Arnauld, afin que mes raisons fussent bonnes, « il faudrait que Dieu ne connût que ce qui
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A IL ABNADLD. 321
est en lui-même ; ce qui ne se peut dire sans eiteur, » et sur cela il discourt à son ordinaire. U traduit un article de saint Thomas y qui a pour titre : Utrum Deus cognoscat alia a se, et fait de grands raisonnements qui ne me regardent nullement , si ce n'est que cela peut faire croire à ceux qui ne voient que le blanc et le noir dans les livres, que je pense que Dieu ne connaît point ce qui se fait ici-bas. Je lui réponds en deux mots , que Dieu connaît tout ce qui est hors de lui, et que c'est une impiété que de prétendre qu'il le connaissse autrement que je viens de dire : savoir par l'idée qu'il a dans son Verbe de leurs essences*, et par la connais sance qu'il a de ses volontés, qui leur donnent l'être et toutes les modifications de leur être.
CHAPITRE VII. — Quatrième preuve tirée de la Recherche de la vérité, chap. 5 de la deuxième partie du troisième livre, et confirmée par saint Augustin. *
I. tf II y a des personnes qui ne font point de difficulté « d'assurer, que l'âme étant faite pour penser, elle a dans <c elle-même , je veux dire en considérant ses propres perfec* « tions, tout ce qu'il lui faut pour apercevoir les objets; a parce qu'en effet , étant plus noble que toutes les choses « qu'elle conçoit distinctement, on peut dire qu'elle les cona tient en quelque sorte éminenunent , comme parle l'école, « c'est-à-dire d'une manière plus noble et plus relevée qu'elles (c ne sont en elles-mêmes. Ils prétendent que les choses su* a périeures comprennent en cette sorte les perfections des (( inférieures. Ainsi, étant les plus nobles des créatures qu'ils a connaissent, ils se flattent d'avoir dans eux-mêmes, d'une a manière spirituelle, tout ce qui est dans le monde visible, a et de pouvoir, en se modifiant diversement, apercevoir tout « ce que l'esprit humain est capable de connaître. En un (( mot , ils veulent que l'âme soit comme un monde intelli- « gible, qui comprend en soi tout ce que comprend le monde
332 RÉPONSE DE MALEBRANCBE
0 matériel et sensible , et même infiniment davantage. Mais « il semble que c'est être bien hardi que de vouloir soute- « nir cette pensée. Cest, si je ne me trompe, la vanité nato- « relie, l'amour de Tindépendance, et le désir de ressembler a à celui qui comprend en soi tous les êtres, qui nous brouille « l'esprit, et qui nous porte à nous imaginer que nous pos- « sédons ce que nous n'avons point. « Ne dites pas que vous « soyez à vous-même votre lumière ', » llit saint Augustin : « car il n'y a que Dieu qui soit à lui«même sa lumière, et qui a puisse, en se considérant, voir tout ce qu'il a produit et « qu'il peut produire. »
II. Il me semble que je dois dire à M. Amauld ces paroles de saint Augqstin, qui sont citées dans cette quatrième preuve: Die quia iu iibi lumen non es. Ne soutenez pas« Monsieur , que « les modalités de votre âme sont essentiellement représentatives ; » mais dites , selon Tordre que vous en donne saint Augustin, « que vous n'êtes pas votre lumière à vous-même. » Notre lumière ce sont nos idées : c'est la raison universelle, c'est la substance intelligible qui les r^ferme. Les vérités que nous connaissons ne sont que W rapports qui sont entre ces idées; car il est visible que le rapport d'égalité qui est entre deux et deux, et quatre, est une vérité immuable et nécessaire. De sorte que, soutenant que « les modalités de votre âme sont essentiellement représentatives , » vous dites que vous êtes à vous-même votre lumière, votre sagesse, votre maître intérieur. Vous rendez à la puissance de Dieu l'honneur qui lui est dû, si vous reconnaissez que vous n'êtes pas la cause de votre lumière ; mai» vous ne rendez pas l'honneur qui est dû à sa sa^eaae en soutenant que vos modalités sont essentiellement représentatives de la vérité, en soutenant qu'elles sont rédleimnt ^' formeUement la lumière qui vous éclaire. Vous vous attrtbuez co qui appartient uniquement à la raison universelle .
• Mr f/Nfn tu tibi Uimm non e$ , sermon, s, de rerfr<t OomIn;.
qui vous instruit, vous, Monsieur, et tout ce qu'il y a d'intelligences qui ne voient là vérité que parce qu'ils contemplent la substance intelligible que renferme la raison pour laquelle ils sont faits , et hors de laquelle rien n'est intelligible. Écoutez, s'il vous plait , saint Augustin. Vous vous faites gloire de soutenir ses sentiments ; prenez-les bien , et ne les abandonnez pas : ils sont plus chrétiens et plus solides « que tout ce qui vous est venu dans l'esprit, vous ne saunez dire comment. » C'est ce que je puis dire à notre ami; mais il est à propos que saint Augustin lui dise les mômes choses. Voici donc le passage de saint Augustin plus au long :
III. Die quia tu tibi lumen non es '. Ut multum oculus es, lumen non es. Quid prodest paiem et sanus oeulus , si lumen desit? Ergo die a te tibi lumen non esse , et clama quod sert' ptum est : Tu iUwninabis lucernam meam, Domine, Lumine tua, Domine, illuminabis tenebras meas, A me enim nihil, nisi ienebrœ. Tu autem lumen fugans tenebras, illuminans fne ; non a me mihi lumen existens, sed lumen non participons , nisiin te. Ce passage est assez clair ; mais en voici d'autres :
IV. Quapropter nullo modo negaveris esse incommutabilem veritatem, hœcomnia quœ incommutabiliter vera sunt conti^ nentem, quam non possis dicere tuam, vel meam, vel cujusvis hominis ; sed omnibus incommutabilia vera cementibus, tan" quam miris modis secretum et publicum lumen prœsto es$e ac se prœbere communiter, Omne autem quod communiter omnibus raiiocinantibus atque intelligentibus prœsto est, ad ullius eorum proprie naturam pertinere quis dixerit? Que M. Arnauld se rende ou à la raison de saint Augustin , ou à son autorité.
V. Quid ergo, dit le même saint dans le chapitre 10 du jnéme livre , unum verum videmus ambo singulis méntibus^ nonne utrique nostrum commune est ? Et il fait répondre à JÈvode, manifeslissme. Il est très-clair , dit Évode, que cette
' De Ver bis Dùmini, set m, 8.
324 RÉPONSE 0£ MiX£BRANCH£
unique vérité que nous voyons tous deux , chacun par notre esprit, nous est commune à l'un et à Tautre ; mais les modalités des esprits leur sont particulières. Il faut donc que les idées , ou les vérités , qui ne sont que les rapports qui sont entre les idées, soient autre chose que nos propres modalités, U faut une nature immuable et universelle qui se communique à tous les esprits, sans se partager entre eux ; qui soit, comme dit saint Augustin, miris modis secretum et publtcum htmen. Voici quelques autres passages, afin que M. Amauld ne croie pas que saint Augustin ait condamné sans réflexion son sentiment. Et j'en rapporterai encore d'autres dans d'autres chapitres.
VI. E quibus unum commemori satis est S quod ratio ei Veritas numeri omnibus ratiocinantibus prœsto est, ut omnis eam computator sua quisque ratione et irUelligentia coneiwr apprehendere, Etaliusidfacilius, alius diflicUius , cdiuson^ rUnà non possit ; quum tamen ipsa œqualiter omnibus se prœbel valentibus eam capere. Nec quum eam quisque perceperit, in sui perceptoris quasi alimentum vertatur atque mutetur : nec quum in ea quisque fallitur, ipsa de/iciat; sed ea vera et intégra permanente, itte in errore sit tanto amplius, quantum minus eam videt,
VII. Pensez-vous, Monsieur, que le philosophe 7%a^ de M. Arnauld, pût, selon les principes de saint Augustin, raisonner comme il fait, sans contempler la raison; et découvrir les propriétés des nombres, en ne consultant que les modalités prétendues représentatives? jEterna gigneret*, dit saint Augustin, animus inventione temporali, nam œtema sœft invenit. Car c'est , par exemple , une vérité éternelle que le nombre deux mesure tous les nombres pairs.
Vin. Mais qui esf cette vérité immuable qui jcompreDd toutes les vérités , et qui nourrit les esprits de sa substance? Sera-ce Dieu même? Oui certainement, selon saint AugustijL
' s. AvG., cap. 8.
' Du immoN, anim,, cap. 4.
U n'y a pas de doute que toute nature immuable qui est au-dessus de l'esprit humain , ne soit Dieu même. Nec illud ambigendum est, incommutabilem naturam quœ supra aniinam rationalem sit, esse Deuin*. C'est Dieu même, puisque Jésus-Christ est Dieu. De universis autem quœ inteUigimus non loquentem qui personat verbis, sed intus ipsi menti prœsidentem consulimus veritatem, verbis fartasse ut consuîamus admoniti*, Ilk autem qui consulitur docet qui in interiori homine habitari dictus est Christus, id est incommutabilis Dei virtus atque sapientia. C'est la sagesse de Dieu, c'est la raison universelle des intelligences qui se manifeste à l'esprit , lorsqu'on raisonne et qu'on découvre la vérité : et non pes des modalités qui ne sont représentatives que d'elles-mêmes , et par des sentiments confus que M. Arnauld ne distingue i>oint des idées claires : lesquels sentiments n'apprennent point à l'esprit la nature de ses modifications, mais se font seulement sentir par le sentiment intérieur et confus que l'âme a de tout ce qui se passe en ellemême.
IX. Je rapporterais bien d'autres endroits de saint Augus- (in, s'il était nécessaire, pour persuader à M. Arnauld que ses propres modalités ne peuvent l'éclairer. Car saint Augustin détruit en cent endroits cette opinion de l'orgueil humain. Mais je pense qu'il le sait aussi bien que moi , quoiqu'il le dissimule dans son ouvrage pour avoir plus de droit d'appeler mon sentiment la nouvelle philosophie des idées,
X. Mais il faut que j'explique une difficulté qu'on peut avoir sur la différence apparente qui se trouve entre le sentiment de saint Augustin , et celui que j'ai appuyé dans la liecherche de la Vérité, Car saint Augustin ne dit pas qu'on voit eo Dieu les objets sensibles, mais seulement les natures y/nmuables, les nombres et l'étendue intelligible; je ne dis pas les choses nombrécs, ni l'étendue matérielle. Et moi j'ai
' De vcra Uelig,, cap. 31.
• s. AvG.t de ilaginlio, cap. il.
326 RÉPONSE DE MALERRÀNCHË
assuré qu'on voit en Dieu généralement toutes les choses qu'on
voit par idée,
XI. Pour comprendre clairement qu'il n'y a point de différence essentielle entre c^s deux sentiments, il faut lire avec attention ce que je dis dans la Jiecherche de la Vérité, chapitre 6 de la deuxième partie du troisième livre. Le voici, Monsieur :
« Mais quoique je dise que nous voyons en Dieu les choses « matérielles et sensibles, il faut bien prendre garde que je <( ne dis pas que nous en ayons on Dieu les sentimenta, mats « seulement que c'est do Dieu qui agit en nous ; car Dieu « connaît bien les choses sensibles i mais il ne les sent pas. « Lorsque nous apercevons quelque chose de sensible, il se « trouve dans notre perception sentiment et idée pure. Le « sentiment est une modification de notre âme , et c'est Dieu « qui la cause en nous : et il la [)eut causer, quoiqu'il ne Tait « pas, |iarcc qu'il voit dans l'idée qu'il a de notre âme qu'elle « un est capable. Pour l'idée qui se trouve jointe avec le sen- « liment, elle est en Dieu, et nous la voyons, parce qn il « lui plait (le nous la découvrir ; et Dieu joint la sensaliun a à ridée lorsque les objets sont présents , afin que nous le « croyions ainsi , et que nous entrions dans les sentlmenls « et dans les passions que nous devons avoir par rapport à « eux.»
XII. On |)eut voir de ce passage et de ce que j'ai dit dan? l'Éclaircissement sur la Nature de$ Idées, livi III, pari. 11, la Ikchercke de la Vérité, et ailleurs, et encore par le dia pitre précédent, que je prétends et que j'ai toujours préteadu que. dans la perception que nous avons des corps , il y avait te»tinrent et idée pure, sentiment de couleur, et Idée de retendue, ou étendue intelligible; et que nous voyions en fiifc l'étendue intelligible, et sentions en nous la couleur par rafw port à un soleil, par exemple, à un cheval, à un Bwhn in* telligible. Or, selon saint Augustin, l'étendue intelligible l'objet des géomètres, l'idée par la^tuellc tous les cor|i$ -i.
A M. ABNAULD. 327
connus, et sur laquelle ils sont tous créés , est aussi bien que les nombres d'une nature immuable, nécessaire, étemelle, qu'on no peut voir qu'en Dieu ; et par conséquent il n'y a nulle différence dans le fond entre son sentiment et le mien. Mais ce qui a empêché ce saint docteur de parler comme j'ai fait, c'est qu'étant dans le préjugé que les couleurs sont dans les objets ( M. Arnauld convient que c'est un préjugé] ; comme on ne voit les objets que par les couleurs, il croyait que c'était l'objet même que l'on voyait. Il ne pouvait donc pas dire qu'on vit en Dieu ces couleurs, qui ne sont point une nature immuable, intelligible, commune à tous les esprits, mais une modiBcatiou sensible et particulière de l'âme, et selon saint Augustin , une qualité répandue sur la surface des corps.
XIII. Certainement , si saint Augustin avait pensé que pour voir un arbre, par exemple , il suffisait que Dieu nous fit sentir le vert attaché de certaine manière à l'étendue intelligible que tous les hommes conçoivent aussi clairement que les nombres; il n'aurait point appréhendé d'admettre en Dieu quelque chose de corruptible ou sujet au changement, en faisant des idées de ses ouvrages l'objet de nos connaissances lors que nous regardons ces mêmes ouvrages. Car, encore un coup , je ne dis pas qu'on voie en Dieu les couleurs dont nos modalités sont représentatives , mais l'étendue intelligible, nature immuable, selon saint Augustin , et à laquelle cette couleur se rapporte ou est attachée par les lois de l'union de l'âme et du corps, afin que nous jugions qu'il y a des corps qui ont quelque rapport à nous, puisqu'ils agissent en nous : que nous en jugions, dis-je ; car les corps qu'on voit ne sont nullement ceux qu'on regarde. On en voit souvent sans en regarder : ils ne peuvent être l'objet de nos connaissances, quoi qu'en dise M. Arnauld , qui ne saurait deviner ce que j'ai voulu qu'on entendît par cette étendue intelligible infinie , dans laquelle je prétends que nous voyons toutes choses. S'il le faut croire embarrassé lorsqu'il fait
328 RÉPONSE DE MALEBBANCHE
sémillant de l'iHre , il a fait une j^éométrie sans avoir cridée de Tobjet unique de cette science; car la géométrie n*a point d'autre objet que l'étendue intelligible.
CIUPITRE YIII. — Elirait det Médltaliom clirétiefmeê , eonl^nâot pliitleurs preuves.
I. Voici, Monsieur, un extrait des Méditations chrétiennes, où sont contenues diverses preuves contre les modalités emntiellement représentatives. J'ajoute ici ces preuves, parce qu'elles sont imprimées avant le livre des Vraies et des Fausses Idées. Vous jugerez, après tout cela , si M. Arnauld a eu raison de dire , « que je suis entré , sans autre examen, dans les préjugés des philosophes » qui , selon sa décision , se sont imaginé sur quelques expériences des miroirs , qu'il fallait des être représentatifs pour voir les objets.
C'est la raison qui parle à l'esprit. — If. Tu demeureras peut-être d'accord que les idées des objets qui t'environnent se produisent en toi , par une puissance que tu ne connais pas et qui ne t'appartient pas , pourvu que l'on l'accorde aussi , que cette puissance ne produise tes idées que de ta propre substance : car tu veux trouver en toi toutes choses; et si tu sens bien que tu ne les renfermes pas toutes actuellement, ta prétends du moins les renfermer en puissance et dans leurs idées.
III. Mais, je te prie, peut-on tirer d'un être aussi limité que tu es , les idées de tous les êtres ; d'un être d'une seule espèce, les idées de toutes les espèces; d'un être imparfait et déréglé, les idées que tu as de la perfection et de l'ordre? trouveras-tu dans la mutabilité de ta nature , des vérités nécessaires; dans l'inconstance de tes volontés, des lois incapables de changement; dans un esprit de quelques jour?, des vérités et des lois éternelles ?
IV. Tu pénètres lescieux, tu perces les abîmes, tu découvres le mouvement et la situation des astres, tu devines la qualité ot In formation dos métaux , tu le répands mc^me au
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delà des deux, car tu passes les bornes du monde que tu considères; et cependant tu t'imagines que tu renfermes en toi-même tout ce que tu vois. Quoi 1 penses-tu être assez grand pour renfermer en toi les espaces immenses que tu aperçois? Penses-tu que ton être puisse recevoir des modifications qui te représentent actuellement Tin&ni ? penses-tu même avoir assez d'étendue pour contenir en toi l'idée de tout ce que tu peux concevoir dans ce qu'on appelle un atome ? car tu conçois clairement que la plus petite partie de la matière que tu imagines, se pouvant diviser à rinfini, elle renferme en puissance une infinité de Ggures et de rapports tous différents.
V. Je t'accorde cependant que tu puisses recevoir actuellement en toi des modifications infinies ; mais quand tu penses à des espaces immenses , tu ne vois pas seulement des modifications infinies, tu vois une substance infinie; tu ne la vois donc pas en toi.
VI. Réponds-moi. Tu vois clairement que l'hyperbole et ses asymptotes , et une infinité de lignes semblables prolongées à l'infini , s'approchent toujours sans jamais se joindre : tu vois évidemment qu'on peut approcher à l'infini de la racine de 5, de 6 , de 7, ^e 8, de 10, et d'une infinité do nombres semblables, sans pouvoir jamais la rencontrer; comment, je te prie , te modifieras-tu pour te représenter ces choses?
VII. Comment toi , qui es un être particulier, te modifierais-tu pour te représenter une figure en général ? comment toi , qui n'es pas tout être , mais seulement esprit , pourraistu voir en toi cent ou un centième ; en toi , qui ne peux ni te multiplier par cent , ni te diviser en cent ? conçois-tu que la modification d'un être particulier puisse être une modification universelle; qu'on puisse découvrir des corps dans des êtres qui ne renferment que les propriétés des esprits ; qu'on puisse diviser à l'infini les esprits comme les corps, afin d'en multiplier les parties ?
S30 RÉPONSE DE MALEBRÂNGHE
vni. Ne conçois-tu pas qu'un cercle en général ne peut être fait) et qu'il peut être connu ? Ne sens-tu pas que l« cx)rpB que tu vois sont entièrement distingués de toi ? et ne comprends-tu pas que les nombres que tu compares entre eux , et dont tu reconnais, les rapftorts, sont bien différents de tes modifications, que tu ne peux comparer entre eUes, et dont tu ne peux découvrir aucun rapport?
IX. Tu t'imagines qu'il est nécessaire que tes idées soient des manières d'être de toi, afin que tu les aperçoives «mû clairement que tu fais : et tu ne prends pas garde , que ta ne comprends rien dans tes propres sensations , qui oertaiD^ ment sont des modifications de ta substance.
X. Sais-tu clairement ce que c'est que ton plaisir et ta joie, ta douleur et ta tristesse? peux-tu comparer œa ébom entre elles, pour en reconnaître les rapports aussi Glairemeoi que tu connais que six est double de trois, et que le carré de la sous-tendante d'un angle droit est égal aux carrés dea deux côtés? si tu ne connais tes modifications que d'une manière fort imparfaite, pourquoi mets-tu tes idées de leur nombre, comme si sans cela tu ne pouvais les apercevoir ausaî clairement que tu fais?
XI. Tu sens tes modifications , et tu ne les connais pas : tu connais tes idées et les choses par leurs idées, el ta ne les sens pas : dès que tu veux t'appliquer à quelque idée. elle se représente à toi ; et quoi que tu veuilles sentir, du plaisir ou de la joie, tes volontés ne produisent rien en toi. Gomment donc ne vois-tu pas la différence qu'il y a entre le» modifications et tes idées?
XH. Tu ne te modifies pas comme tu veux , et tu penses a ce que tu veux. D'où vient cela ? si ce n'est que tu n*e8 p8> fait pour te sentir, ni pour te connaître , mais pour oonnaltrp la vérité, qui ne se trouve pas en toi ; tu ne connais point clairement Ces sensations , quoiqu'elles soient en toi , et une même chose avec toi. D'où vient cela, si tu es ta lumière a toi-même, si ta substxince est intelligible , si ta substance r*?
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lumière illuminante? car je t'accorde qu'elle est lumière, mais lumière illaminée.
XIII. Sache donc, que tu n'es que ténèbres, que tu ne peux te connaître clairement en te considérant , et que jusqu'à ce que tu te voies dans ton idée, ou dans celui qui te renferme , toi et tous les êtres , d'une manière intelligible , tu seras inintelligible à toi-même. Tu reconnaîtras peut-être dans la suite de tes méditations , la vérité de ce que je te dis présentement : convaincs-toi seulement que les idées par lesquelles tu aperçois les objets ne sont point des modifications de ta substance, puisque tu connais clairement tes idées, et que tu ne connais que par sentiment intérieur, et d'une manière fort confuse et fort imparfaite , tes propres modifications, et encore pour les autres raisons que je viens de te proposer.