CHAPITRE IX. — Réponse à quelques objeclioos
I. A quoi bon soutenir cette mystérieuse pensée que nous voyons en Dieu toutes choses? « Quand nous ne dépendrions point de Dieu en cela , cette dépendance , dit M. Arnauld , ne serait point assez considérable pour en faire tant de bruit. » Voici deux réponses :
n. La première : A quoi bon prouver que nos modaUtés sont esseniiettement représentatives, je ne dis pas des créatures, mais du Créateur? A quoi bon combattre par un livre de trois cents pages le sentiment que j'ai que c'est Dieu qui nous éclaire? Cette dépendance ne peut point faire assez de mal pour en faire tant dé bruit. M. Arnauld fait un livre exprès pour prouver que nos modalités sont essentiellement représentaiims. Je n'ai écrit que quelques pages pour défendre l'honneur de la raison universelle. Lequel de nous deux fait le plus de bruit sur un pluS maigre sujet?
III. La deuxième réponse , c'est que le devoir indispensable do ceux qui se mêlent de philosopher, aussi bien que celui
332 BÊPONSE DE MALEBRANCHE
(le toutes les conditions, c'est de rendre soi-même et do porter les autres à rendre à Dieu tout Thonneur qui lui est dû. Si un homme simple parlait de Dieu , comme s'il ne se mêlait point des insectes, et n*en connaissait pas le nombre , peut-être ne ferait-il pas grand mal ; car il pourrait entrer dans ce sentiment de peur d'abaisser la majesté de Dieti. Mais si un philosophe ne fait pas tout ce qu'il peut pour faire rendre à Dieu tout Thonneur qui est dû à sa puissance, en prouvant que c'est lui qui fait tout , et que la nature est une chimère, ou c'est un méchant philosophe, ou un méchant homme. De même , s'il ne fait pas tout ce qu il peut pour faire rendre à Dieu tout l'honneur qui est dit à sa sagesse ou à son Verbe , en prouvant que ni les coi^ qui nous environnent, ni nos modalités , ni même les intelligences, ne f»euvent nous apprendre aucune vérité, mai» seulement la raison universelle qui les renferme toutes en sa substance , toujours lumière à ceux qui la contemplent avec attention , comme dit saint Augustin , ou c'est un- philosophe peu éclairé , ou du moins c'est un homme peu délicat sur ses devoirs. M. Arnauld continue :
lY. « Je dis donc premièrement, que quand nos âmes dépendraient de Dieu , en ce qu'elles ne pourraient trouver qu'en lui des êtres représentatifs qu'il appelle idées; celle dépendance n'ajouterait guère à celle qu'elles ont commf créatures. » Je réponds qu'on n'a point de tort de faire comprendre que l'esprit dépend de Dieu en toutes maniè^e^. et qu'on a grand tort de composer un livre de trois cenlpages , et faire grand bruit pour tirer l'homme de la dépendance où je l'avars mis , quand même on ne l'en tirera/ guère,
V. Il continue : « Il n'y aurait donc rien en cela de con sidérable , et nous avons tant d'autres sujets de reconnais sance envers Dieu infiniment plus importants. 9
YI. RÉPONSE. — Les philosophes chrétiens ont grand la: de prouver aux hommes que c'est Dieu qui fait tout . ^w*
qu'aux insectes. Qu'ils abandonnent à la nature le soin do ce monde : « Il n'y a rien en cela de considérable , dirait M. Amauld , et nous avons tant d'autres sujets de reconnaissance plus importants qui regardent notre salut, et rétat de grâce et de gloire auquel il nous appelle par son infinie miséricorde.... Pourquoi se mettre si fort en peine d'apprendre à des chrétiens à être reconnaissants envers Dieu pour ces lumières humaines , qui ont été la part de ces philosophes et des autres enfants du siècle , et que Dieu n a agi que comme auteur de la nature? Au lieu de considérer qu'il importe peu aux enfants de la Jérusalem céleste de savoir au vrai ce qu'il fait en eux en cette manière , pourvu qu'ils n'ignorent pas combien ils lui sont redevables pour les illuminations vraiment divines dont il éclaire leurs pas , afin de les faire marcher dans sa voie , et pour tout le bien qu'il opère dans leurs cœurs par la secrète opération de son esprit qui en a rompu la dureté , et de cœurs de pierre en a fait des cœurs de chair. »
VII. Cest, Monsieur, pour la grâce efficace de M. Arnauld qu'il faut avoir toute la reconnaissance possible. Mais pour cela , vous savez qu'il faut une nouvelle grâce efficace. Il est vrai qu'on peut demander cette grâce; mais on ne la demandera jamais si on n'a la grâce efficace de la prière. Car il faut grâce efficace , mais efficace par elle-même pour toutes choses. Vous savez qu'il en fait un article de foi.
Vni. M. Amauld fait ensuite de grands discours pour rendre mon sentiment odieux. Mais il me semble qu'il ne peut que s'attirer l'indignation des honnêtes gens. Je vous prie de les lire avec réflexion.
IX. « Mais la seconde chose que j'ai promis de montrer, est que bien loin qu'il y ait tant de sujet de faire valoir la spiritualité de ce nouveau système des idées , qu'il me parait plus nuisible qu'avantageux à ceux qui s'y voudront arrêter. Car que nous apprend-on par là? que nous voyons Dieu en voyant des corps , le soleil , un cheval , un arbre :
33/^ RÊP0N9£ DE MALËBRANGHE
que nous le voyon» en philosophant sur des triangles et des carrés ; et que les femmes qoi sont idolâtres de leur beauté, voient Dieu en se regardant en leur miroir , parce que le visage qu'elles y voient n'est pas le leur ^ mais un viiag$ inteîligihie qui lui ressemble et qui fait partie de cette étendue intelligible infinie que Dieu renferme. £t on ajoute à cela qu'il n'y a , de toutes les créatures, que notre|>auvre âme, qui , quoique créée à l'image et à la reseembiance de Dieu, n'a point ce privilège de voir Dieu en se voyant. Estce là un bon moyen de nous porter à nous séparer des choses corporelles pour rentrer dans nous-mêmes? Est-ce le moyen de nous faire avoir peu d'estime des acieooes humaines , purement humaines , que l'on ne se coni^le pas de spiritualiser , mais que Ton divinise en quelque sorte en faisant croire à ceux qui s'y appliquent que les ol^ets de ces sciences sont quelque chose de bien plus grand et de bien plus noble qu'ils ne pensent; puisque s'ils cherchent le cours des astres , ces astres qu'ils contemplent ne sont point des astres matériels du monde matériel, mais les astres intelligibles du monde intelligible que Dieu renferme en Itti* même ; et que s'ils étudient les propriétés des figures , ce ne sont pas non plus des figures matérielles qu'ils voient, mais des figures intelligibles qui ne se trouvent que dans l'étendue intelligible infinie , dans laquelle Dieu hii^méme lea voit, lui qui ne voit rien que dans son essence? »
RÉPONSE. — X. Je vous avoue , Monsieur , que j'ai pehie à répondre à ces puérilités qui ne sont propres qu'à surprendre les enfants et les simples.
Quand on voit une femme , n'est-ce pas la couleur de son visage qui la rend visible? et s'il n'y avait aucune couleur, la verrait-on ? Or, selon M. Amauld , la couleur n'est point dans la femme, c'est une modification de l'âme. Donc, selon ce raisonnement, jamais homme ne vit et n'aima de femme; car on n'aime que ce qu'on voit, et l'on ne voit que la couleur, oo l'étendue colorée , qui n'est qu'une modalité de l'âme. SI
A M. ABN4ULD. 335
M. Arnauld croit que tout ce raûsoiinement ett ridicule, en prenant tes choses selon les sentiments populaires, pourquoi le faitril contre moi , si son dessein est de rechercher la vérité?
XI. M. Arnauld avait déjà fait ce raisonnement par un argument en forme, page 47S. Voici ses paroles ;
« On l'en peut, ditril, convaincre par des arguments on forme , qui sont de véritables démonstrations,
« On ne peut pas dire que nous ne voyons pas propre* ment ce qui est l'objet inmiédiat de notre esprit.
« Or quand nous voyons les créatures , c'est Dieu intime* ment uni à notre âme qui est l'objet immédiat de notre esprit.
« On ne peut donc pas dire qu'en voyant les créatures , ce n'est pas proprement Dieu que nous voyons, mais seulement les créatures.
« La mineure, continue-t-il, qui est la seule à prouver, ost do lui en divers endroits, et c'est le fondement de toute sa i^losopbie des idées. »
Ri^NSB.-<-XII. Il est facile de renverser cette prétendue démonstration, ou la tourner contre M. Arnauld, en lui donnant cetto mineure : « Or, quand noud voyons une femme , c'est la couleur qui est l'objet inunédiat de l'esprit, et sa propre modiûcation : » car il n'y a proprement que la couleur qu'on voie dans les objets visibles. Donc l'âme ne voit qu'elle-même. Ou de cette manière : « or l'objet immédiat de l'esprit , c'est une modalité essentieltement représenta* tive que Tâme voit. » Car il est sûr que ce n'est point l'objet matériel, puisque souvent cet objet n'est point et ne fut jamais, comme lorsqu'on dort ou qu'on a la fièvre chaude. Etïùn M. Arnauld ne peut pas nier, que quand il n'y aurait point de corps. Dieu ne pût nous en faire voir; donc, selon sua sentiment, l'âme ne verrait qu'elle-même, et cependant elle verrait les corps : contradictions semblables à celles qu'il m'iiiiputo : « qu'on voit Dieu, lorsqu'on voit les corps, et qu'on
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ne voit pas Dieu , puisque Dieu n'est pas ce qu'on voit. » Le raisonnement qu'il fait après celui-ci , a la même solidité. Prenez la peine de le lire page 180.
XIII. Mais dans le fond , selon le sentiment de M. Arnauld , on ne voit point les corps , on ne voit que soi ; car on ne voit que la couleur et ses propres modalités. Et selon mon sentiment , on ne sent que soi-même , et on ne voit ou connaît que Dieu. Mais comme la couleur se rapporte à un arbre , quoiqu'on ne voie , en parlant exactement , que la couleur ou que soi-même , on peut dire qu'on voit un arbre. Et parce qu'un arbre est étendu , et que la couleur ne Test pas (je ne me fais pas de nouvelles difficultés : je parle à M. Arnauld selon ses principes et selon les miens), il faut que l'esprit ait l'idée de l'étendue , afin qu'il y attache , pour ainsi dire , le sentiment de couleur : de même qu'il faut une toile à un peintre , afin qu'il y applique les couleurs.
XIV. Je crois , pour moi , que cette étendue intelligible est en Dieu. Je crois même que c'est une impiété que de le nier: et je suis persuadé qu'on ne peut la voir qu'en lui. Ainsi, en parlant philosophiquement , on peut dire , selon mon sentiment, qu'on voit en Dieu toutes ses créatures. On peut dire en un sens, qu'on ne voit immédiatement que Dieu, et qu'on ne sent que soi. Mais il le faut prendre avec équité; et comprendre qu'on ne le voit, qu'en tant que sa substance a rapport à ses créatures. Car quoique tout ce qui est en Dieu soit Dieu, on ne le voit pas, à proprement parler, lorsqu'on ne le voit que selon Vidée qu'il a de ses ouvrages , ou que selon qu'il peut être participé par les créatures. Mais il mplait pas à M. Arnauld d'avoir de l'équité pour ses ami^ lorsqu'ils ne donnent pas dans ses sentiments. Il y a >i\ ans que j'avais raison : il approuvait la Recherche de la^'rite. Mais aujourd'hui, il ne dit pas seulement d'un ton chiv grin, que ma nouvelle philosophie des idées apprend qu*o' voit en Dieu les corps : mais encore , qu'on voit « Dieu r' voymit un soleil, un cheval, un arbre. Que les fouîmes voicr'
A M. AHiNAULD. 337
Dieu y lorsqu'elles se regardent dans un miroir, parce que le visage qu'elles y voient n'est pas le leur, mais un visage qui lui ressemble; que je spirituqlise — et que je divinise les objets des sciences humaines, et que j'en donne trop d'estime. » Quoi 1 M. Arnauld humanise-i-il son cheval , à cause qu'il ne le voit que par la couleur, modification de sa propre substance ; ou par ses propres modalités essentiellement représentatives? Rien ne me parait. Monsieur, ni plus injuste, ni plus ridicule que ces façons de critiquer les gens.
XV. Plût à Dieu que M. Arnauld fût venu, du temps de saint Augustin, et lui eût appris son ancienne philosophie des inodalités essentiellement représentatives , bien différentes de ces vérités éternelles, immuables, nécessaires, que renferme la raison universelle * I Ce saint docteur ne m'aurait point trompé , par l'attachement qu'il parait avoir dans plusieui*s de ses ouvrages pour ce sentiment, qu'on ne peut voir qu'en Dieu les vérités des nombres, comme que deux et deux font quatre; et celles de géométrie, comme que de toutes les lignes droites terminées par la circonférence d'un cercle, celle qui passe par le centre est la plus grande. Car j'avoue que c'est principalement son autorité, qui m'a donné l'envie de pousser la nouvelle philosophie des idées. Mais puisque saint Augustin m'a trompé, que M. Arnauld lui repriiche à lui , « de dire qu'on voit Dieu , lorsqu'on pense à un cercle , » ou qu'on connaît que deux fois deux font quatre; qu'il l'accuse (( de spiritualiser et de diviniser les sciences humaines , et d'en donner trop d'estime ; que son sentiment bien loin d'unir à Dieu les esprits , les unit à de l'étendue et à des nombres. » Qu'il lui dise à lui dans le mouvement qui le transporte, « je ne veux point de cette union ; j'y renonce de bon cœur; je ne connais point pour mon Dieu, ni les nombres , ni l'étendue intelligible dans laquelle on peut distinguer diverses parties, quoique toutes de même nature.
* Voye* le dctuiémc livre du Libre arbitre de saint Augustin , depuis» le huitième cliapilrc jusqu'au quinzicmc.
338 RÉPONSE UE MAUUaANCHË
ce n'est point le Dieu que j'adore. » Et q\i'il me laisse en repos; car je n'adore point d'autre Dieu que l'Être inûniment parfait , dont la puissance seule me donne l'être , dont la sagesse seule m'éclaire l'esprit , et dont l'amour, amour seul substantiel et nécessaire, me donne tout le mouvement que j'ai pour le bien.
CIU pitre; X. ---M. Arnauld suppose cinq ou sïk foif seulcmcoi ce qui est en queslion, dans les définitions qu'il met avant ses prétendues démonslratlons.
I. Supposé, Monsieur, que j'aie bien détruit 0 les modalités essentiellement représentatives de M. Arnauld, » il faut selon ce que j'ai dit dans le quatrième chapitre, qu'il demeure maintenant d'accord que le sentiment que j'ai sur la nature des idées est incontestable, puisque dans la page 33 il avoue que rénumération que j'ai faite des cinq diverses manières dont on peut voir les objets , est exacte ; et qu'il assure de plus, page 407, « qu'il n'y a nulle apparence de vérité dans les autres manières. » Néanmoins , je crois devoir encore renverser ses prétendues démonstrations, et faire' voir que tout ce qu'il avance pour prouver son sentiment, n'a rien de solide ; quoique je ne doute pas que vous n'en soyez déjà ag|sez persuadé par le peu que je viens d'écrire.
H. Il serait fort à désirer que M. Arnauld , qui se gioritie d'avoir une idée de l'âme , aussi claire que celles que les géomètres ont de l'étendue , nous apportât des preuves que les modalités de l'âme sont essentiellement représentatives , aussi bonnes et aussi courtes que celles qu'on peut donner, que la rondeur n'est autre chose que la modification delà matière : il convaincrait assurément toute la terre de son sentiment. Mais il est étrange que tout ce qu'il dît l»dessus n'est qu'une pure pétition de principe; à quoi néanmoins, comme géomètre, il donne un certain tour géométrique, dont je doute que les autres géomètres soient contenu
Voici, Monsieur, comme il s'y prend.
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DÉMWTïoN». — ï. « J'appelle Ame ou eiprit la ftubslanco qui penie.