‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 139 sur 159 · III. L opinion des philosophes que j'avai$ principalement · texte numérisé non relu

III. L opinion des philosophes que j'avai$ principalement

348 UÉPONSË DE MALEDRÂNCHE

dessein de réfuter, c'est que l'âme voit les objets par des espèces expresses, ou exprimées des impresses qu'impriment les objets j etc. Ne pouvais-je pas, leur parlant , commencer par cette proposition , « qu'on tombait d'accord que nous n apercevions point les objets qui sont hors de nous , par euxmêmes , » puisque ces philosophes la reçoivent?

IV. Mais, dira M. Arnauld , je n'en conviens pas : pourquoi le supposez-vous? Et moi je lui répondrai : Je ne vous parle pas encore. Attendez un peu , Monsieur, ou passez au chapitre 5 *, et vous y verrez que je prouve par d'autres principes, que « nos modalités ne sont point essentiellement représentatives. »

V. Vous croyez, Monsieur, que les bètes raisonnent, m«»i qu'elles sentent , et M. Arnauld qu'elles ne raisonnent ni nv sentent. M. Arnauld, pour vous convaincre, vous dit, par exemple : Tout le monde demeure d'accord, que pour raisonner, il faut être uni à la raison, etc. Sur cela je lui déclare qu'il se trompe, et qu'il avance une proposition qui ne fai* rien contre mon sentiment. Et je vas jusqu'à en conclure . que c'est une démonstration que les bétent sentent. Suis-jc en cela raisonnable? Car, Monsieur, prenez garde à la pnl)Osition à démontrer, que M. Arnauld s'est proposée, <* voyez s'il raisonne juste. Certainement, quand j'aurais <»t assez ridicule , pour supposer ce qui est en question ; quai . tout ce que j'ai écrit de la nature des idées, serait tout . fait impertinent, M. Arnauld n'aurait encore nul droit « prétendre avoir prouvé sa proposition à démontrer, qui i- « que notre esprit n'a point besoin , pour connaître les cb«^ matérielles, de certains êtres représentatifs distingués r - (>erceptions. » Car il se pourrait faire fort facilement qi: autre plus habile que moi, convaincrait M. Arnauld, ou moins toute la terre , que les a modalités de l'âme ne ?^ point essentiellement représentatives , » et qu*il faut des mV •

' Livre Uoisièmo , partie dcuxit^inc de la Recherdie de la VèriU .

distinguées de ces modalités, afin d'avoir la perception de quelque objet. Enfin , quand personne ne pourrait donner de preuves qu'il ne réfutât , c'est une nouvelle manière de cîewwn/rer les propositions, qu'on ne recevra jamais, que de conclure qu'une chose n'est pas, à cause que la preuve qu'on en donne ne vaut rien.

VI. Comme M. Arnauld a une idée de l'àme j)lus claire * que celle que les géomètres ont de l'étendue et des figures , que ne démontre-t-il par cette idéej que ses modalités sont essentiellement représentatives ? Rien ne lui est plus facile. Car'rien n'est plus facile à comprendre à celui qui a l'idée de rétendue , que toute figure en est une modification. Et personne, que je sache, que M. Arnauld, n'a jamais compris clairement que l'idée d'un cercle, ou de l'infini, fût une modification de son esprit.

M. Arnauld dira tant qu'il voudra, que pour lui il en est convaincu : <( Que rien ne peut être plus clair, pourvu que l'on ne s'arrête qu'à ce que l'on voit clairement dans soimême , et qu'on n'y mêle point d'autres choses que l'on n'y voit point, mais qu'on s'est imaginé faussement y devoir être. Que si je m'étais consulté moi-même , si j'avais considéré attentivement ce qui se passe dans mon esprit , j'y aurais vu clairement, etc. «C'est à de semblables affirmations que toutes ses démonstrations se réduisent. Car pour moi je lui répondrai que je ne vois rien de clair sans idées: que je me sens , et que je ne me connais' pas : que lorsque je pense à un cercle , ou que je connais quelque chose par une idée, je le vois comme séparé de moi. Je lui donnerai des preuves , que je n'appellerai point démonstrations, parce qu'on ne démontre que les propriétés des choses dont on a des idées claires; mais des preuves dont on ne fera jamais voir la fausseté.

Vil. Au reste , Monsieur, ma proposition, que nous n'aper-

Voyez les chap. 23, 24 cl 25.

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350 RÉPONSE DB MALËORAKCIIE

cevons point les objets par eux-mêmes, n'est équivoque qu en ce qu'elle est générale. Elle marque seulement, que Tobjet qu'on regarde n'est point l'idée, ou selon M. Arnauld, la modalité qui en est représentative. De sorte qu'elle est vraie au sens même de M. Arnauld : et je ne vois pas pourquoi il ne lui plait pas de la recevoir. Mais de dire , que cette première phrase , ou cette entrée de discours dont je me sei^ pour venir à la définition du mot à' idée, soit le principe do ce que je veux prouver de la nature des idées, assurément c'est du moins ne prendre pas garde à ce qu'on dit. Car quand je n'aurais point marqué le sentiment de M. Amaukl dans rénumération que j'ai faite des diverses manières dont on peut voir les objets ' : quand je n'aurais point réfuté sob sentiment dans le chapitre 5 de la deuxième partie du troisième livre et dans l'Éclaircissement sur ce sujet; il devrait avoir cette équité de croire , que je ne suppose qu'on ne peut voir les objets en eux-mêmes ( ce qui néanmoins est certain , que parce que je veux réfuter des personnes qui en conviennent.

CHAPITRE XJI. — Réponse à la deuxième el troisième prétendu* DémoDsiraUon de M. Arnaold.

Ne trouvez pas mauvais. Monsieur, si je vous arrête à la lecture de choses qui n'ont nulle utilité, ni nul agrément. La réputation de M. Arnauld m'oblige, à cause de la vériiô . à faire remarquer ses méprises , et qu'il a bien désappris a faire des démQjastrations. Voici comme il commence sa seconde.

11" Démonstration de M. Arnauld. — I. « Cen'est pas philcsopher avec justesse, en traitant d'une matière imporlanit* que de prendre d'abord pour un principe général , dont or. fait dépendre tout ce quon dit dans la suite, ce qui noa^^seuliment n'est pas clair, mais tout ce qui est contraire à ce qu.

' Cliap. 1 do la deuxii'iiic parlic du IroÏMème ti>rc.

nous est bî clair et di évident qu'il nous est impossible d*en douter. » (C'est ce qu'il devrait prouver, et qu'il a mis dans sa proposition à démontrer, qu'apparemment il a oubliée. ) « Or c'est ce qu'a fait l'auteur de la Recherche de la Vérité dans son Traité de la Nature des Idées,

tt On ne -^peut donc philosopher avec moins de justesse qu'il a fait dans cette matière , ni d'une manière plus op« posc^e à celle qu'il a suivie dans presque toutes les autres. 11 n'y a que la mineure à prouver.

« Ce qu'il a supposé d'abord comme un principe clair et indubitable, est que notre esprit ne pouvait connaître que les objets qui sont présents à notre âme. Et c'est ce qui lui fait dire : nous voyons le soleil , les étoiles, et une inflnité d'objets hors de nous. »

RÉPONSE. — II. M. Arnauld a mis pour le titre de son huitième chapitre, aussi bien que des trois suivants, Démonstration. Mais vous voyez bien. Monsieur, que c'est la même méprise que dans le chapitre précédent. C'est là un moyen court et facile de faire des démonstrations à peu de frai:^. Mais aussi de ma part, je ne veux pas faire les frais d'une seconde réponse. Car ce que je viens de dire dans le chapitre précédent, suffit pour réfuter celte seconde démonstration. Je vous prie , Monsieur, d'y prendre garde.

III. Après que M. Arnauld, content de sa prétendue démonstration , s'est un peu égayé , il continue :

cf Mtis raillerie ù part , il est certain que notre ami a sup* posé , par ce qu'il dit en cet endroit et dans tout le reste de ' son Traité de la Nature des Idées, que notre âme ne peut voir ni connaître, ni apercevoir (car tout cela est la même chose) les objets éloignés du lieu où elle est, tant qu'ils en demeurent éloignés. » Or, non-seulement je doute de ce prétendu principe, mais je Soutiens qu'il est faux de la dernière fausseté.

RÉPONSE. — IV. Sans doute ce principe est faux de la dernic^re fausseté, je l'ai toujours cru tel : il faudrait rtro bien

t}.p:iiu*^ yjve •*a tiur*^. M. JLnaniiL a inwS M^ de me fatvrjiftr. *n ii» tL** < qi i ■*« .mTmJizl -rne )e le so^ipose dans

S\ La *<irx».*i»t-;i^ - j.r^Tïïfr .fr iî? ûîî? îe premier chapitre »*? ^î Sié'-'vf*. A*^ />«'* • - <!«* jîir.ws =«{< ce h'jît lipies après ^ r.JiiiVr.e : t L iè lî Lii»a ptssar^ijiÇT. qn'afin i}iie Fesprit c *ç««rtr»:r.i'*^ 7j^'7j*^ '-^^/^r ï^ est abti'AîïHùenl nëcessaiie que t * ï'-jrif: f> f^ co.** 1^. Ktî a»rfic«çi>!iienl présente: il o'est • pâé poM^r.ij^ ri ri ^î^.iliçr je n'examine point là ce que 1 fi*^ «1* yj^ ; K-ai? ii a'fe2« pis iircesëaire qu'il y ait au '< rV-Vjf» qi;**r. ; j? Cu/jhe «ie setti labié a cette idée. Car il ar- ^ fi'*e tf«î>^.'«n«?tit q^ie l'on aperroit des choses qui ne 5t»iit «i |#>fot. ti qui n fynf. pjffaU Ht^. » Remarquez, Monsieur, cts jiar>î*^. et «rîiïfji3rez4e? arec ceUe&-ci de M. Arnauld : f Miiis raillerie a part , ii est certain que notre ami a sup> H potâif . par ce qu li dit en (rei endroit et dans tout le reste de « sOD traité, que notre âme ne peut voir les objets éloigné> « rJu lieu ou elle est , tant qu'ils en demeurent éloignés. »

H S\m\ , continuf'-je, l'on a souvent dans Fesprit des idées « réelles de choses qui ne furent jamais. Lorsqu*un homme . « par exemple , voit une montagne d'or, il est absolument né- « cesâaire que l'idée de cette montagne soit réellement présente » â son esprit; mais cette montagne n'est point réellement. •> Hn(^ire un coup , je n'examine point dans ce chapitre ce qnr c*(^t qu' idée, et je n'établis mon sentiment, qu'après avoir prouvé, que toutes les diverses manières d'expliquor comment on voit les objets, sont fausses , excepte la mienne.

VI. M. Arnauld a-t-il pu croire que j'ai « supposé qu'on n*- ])0uvait voir le»ot3Jets lorsqu'ils étaient éloignés, » après It^ re[)rochcs qu'il me fait en tant d'endroits , que je dis qu'en no loH voit pas : que le soleil, par exemple , quon regarde. n'oHt pas celui que l'on voit ; que ce qu'on voit, c'est W- U'nduo intollij^ihlo jointe avec la couleur, etc.? A-t-il j«

' I iv. ni, pnri. II.

croire que j'ai supposé « dans cet endroit et dans tout le reste du Traité ds la yature des Idées , ce sentiment ridicule ; lui qui sait et combat cette pensée que j'ai , que nous pourrions voir le monde tel qu'il nous parait, quoiqu'il n'y eût rien de créé, et que je ne suis parfaitement assuré que' par la foi qu'il y a des corps? Certainement, si je puis voir des corps, quoiqu'il n'y en eût point, je puis en voir quoiqu'ils soient éloignés. Il n'est donc pas certain que je suppose cette extravagance comme « un principe sur lequel j'établis tout ce que je dis de la nature des idées; » et M. Arnauld n'a pas pu avoir ce sentiment de moi. Cela est encore évident par sa quatrième et cinquième prétendue démonstration.

VII. Mais quoi ! j'ai dit « qu'il n'est pas vraisemblable que l'àme sorte du corps pour voirie soleil. » Donc j'ai cru qu'on ne pouvait voir les objets lorsqu'ils étaient éloignés.

RÉPONSE. — L'équitable conséquence ! Lorsqu'on parle aux hommes selon leurs idées , les approuve-t-on? N'est-il pas visible que ce que je dis est plutôt une espèce de raillerie qu'un principe sur lequel j'établis ces sentiments qui renversent ce même principe? Mais qu'ai-je prétendu lorsque j'ai dit que l'ame ne s'allait pas promener dans le ciel pour y contempler les astres? J'ai prétendu qu'il fallait une idée pour les voir, et faire faire réflexion à une^vérité , dont ceux que je voulais combattre tombent d'accord , mais à laquelle ils ne font pas toujours assez de réflexion. J'ai prétendu seulement qu'il fallait quelque chose de différent du soleil pour le représenter à l'ame. Que ce soit une modalité de l'àme , selon le sentiment de M. Arnauld , ou une espèce expresse , selon certains philosophes, ou une entité créée avec l'àme , ï^clon d'autres , ou enfin de V étendue intelligible rendue .sensible par la couleur ou la lumière, selon mon sentiment, c'est ce que je n'examinais point encore. En vérité, Monsieur, je n'ose appeler la conduite de M. Arnauld par son nom : ce que je puis dire de plus. honnête , c'est que, ou il n'a pas entendu ce qu'il critique , ce qui fait pitié, ou, ce qui est

du moins fort vraisemblable , il a voulu le rendre ridicule . ce qui est indigne et ne peut exciter que Findignation deî^ honnêtes gens. Si vous pouvez lire, Monsieur, les sept ou huit pages de discours qui restent de ce chap. 8 de M. Arnauld , sans indignation ou sans compassion à Tégard de notre ami , il faudra , ce que je ne crains nullement , que lui et moi , et la vérité nous vous soyons des choses fort indifférentes.

Il ne faut point, Monsieur, d'autre réfutation de sa troisième démonstration que celle que fai donnée de la première. Souvenez-vous, s'il vous plaît, de ce que j'ai dit dans le chapitre 44, et lisez ensuite le neuvième chapitre du livre de M. Arnauld.

CHAPITRE Xlir. — Réponse n la quAlrièmool A la dcrniiTC prôK'mlm» Démoiisiraiion de M. Arnaulti.

I. Comme mon dessein n'est pas de troubler incessamment l'état de la question, ce qu'il est évident que fait M. Amayld dans tout son livre , je ne m'arrêterai pas à le réfuter page à page. Un volume in-folio ne suffirait pas pour faire remarquer toutes ses méprises et l'inutilité de ses citations et de ses longs et enniiyeux discours. J'espère seulement fairr imprimer quelque jour (après l'examen du Traité de la Salure et de la Grâce ) , son livre avec mes remarques. Car quoique mes remarques ne soient pas si propres à éclaimr ce sujet, que la manière dont je m'y suis pris, et que je vais continuer, la réputation de M. Arnauld demandera peut-èlrr que pour l'établissement de la vérité je mette tout à fait certaines gens hors d'état de se prévaloir de son livre pour la détruire.

II. Ce que je prétends donc faire dans ce chapitre , c os: d'expliquer mon sentiment par rapport aux idées toutes nou-

lies de M. Arnauld , et faire en sorte que cette réponse -* ^?e lire avec quelque utilité pour les lecteurs, et sans o

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A M. ARNALLD. 355

(logoiit qui en serait inséparable si je ne pensais qu'à justifler quelques façons déparier, par lesquelles M. Amauld prétend triompher dans Tesprit de ceux qui ne conçoivent point clai» rement mes sentiments.

III. J'ai déjà dit plusieurs fois que dans la perception que nous avons des objets matériels il se trouvait deux choses : sentiment confus et idée claire. Que dans la perception que j*ai , par exemple , d'une colonne de marbre , il y a l'idée de retendue , qui est claire, et le sentiment confus de blancheur qui s'y rapporte. Car, selon l'opinion dont M. Ârnauld convient , et maintenant presque tous les philosophes , la couleur n'est qu'un sentiment ou une modification de l'Ame. Supposé que cette colonne soit dépouillée de sa couleur, ou que le sentiment de couleur qui s'y rapportait ne s'y rapporte plus, certainement je n'y verrai plus son étendue, car il est certain qu'on ne voit l'étendue que par la couleur. Cependant , comme je sais que la couleur n'est point essentielle à ce marbre , j'y concevrai.toujours son étendue quoique invisible ; et alors l'idée de mon esprit sera une colonne intelligible. Ainsi on voit la couleur, et par la couleur l'étendue. Mais la couleur est un sentiment confus qu'on sent sans savoir ce que c'est ; et l'idée de l'étendue une idée claire , par laquelle on peut connaître la matière et les propriétés dont elle est capable.

IV. Il y a donc idée claire et sentiment confus dans la perception qu'on a d'une colonne de marbre ; j6 dis idée claire de l'étendue et non du marbre. Car je connais la nature et les propriétés de l'étendue ; mais je ne connais pas la configuration intérieure des parties du marbre ; ce qui fait que du marbre est ce qu'il est , et non pas de la brique ou du plomb. De sorte que , quoique j'aie une idée claire de l'étendue, qui m'est rendue sensible ou visible par la couleur, je ne connais pas pour cela distinctement ce qui fait que le marbre est marbre.

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