X. M. Arnauld ne yoit-il pas que si nous avions une idée
^16 RÉPONSE DE MALEBRANCflË
claire de rame , absorbés daDS la contemplation des perfections de notre être , nous mépriserions tout le reste ; car si les géomètres se plaisent si fort à comparer les rapports des lignes dans Vidée de l'étendue, qu'ils oublient leurs devoirs et le soin de leur santé et de leur famille; quel usage ferionsnous du temps , si notre âme , créature infiniment plus parfaite que la matière , nous était connue par son idée ? Pourrions-nous penser à nos devoirs ? pourrions-nous les remplir ? pourrions-nous veiller à la conservation d'un corps qui troublerait incessamment le doux plaisir d'admirer les perfections inconcevables d'une nature intelligente? Mais Dieu ne nous a pas faits pour nous admirer : il nous a faits pour lui. Il ne nous fera connaître la grandeur et l'excellence de notre être que lorsque nous verrons en lui cette beauté essentielle et universelle qui efface toutes les beautés créées et particulières, en la présence de laquelle on ne peut se considérer sans se mépriser, on ne peut rien estimer, rien aimer , rien regarder avec plaisir. Mais présentement, bien loin « qu'il nous soit beaucoup plus important de connaître notre âme dans son idée que les coq^s, '^ comme se l'imagine M. Arnauld ; que rien ne serait plus propre à nous donner un orgueil et un amour-propre de démon : néanmoins nous devons avoir l'idée des corps , parce que sans elle nous ne pouvons ni les connaître, ni les sentir. Mai< quand cela serait possible , cette idée nous est nécessaire pour découvrir que notre âme n'est point matérielle ni mortelle , par les raisons que j'ai données dans la Recherche de la Vèritr , chap. 7 de la deuxième partie du troisième livre, et chap. i du quatrième livre.
XI. J'ai dit , dans la Recherche de la Vérité, que la manior-* dont nous voyons en Dieu ses ouvrages, « nous mettait dan- « une très-grande dépendance de Dieu , et dans la plus gran î. « qui puisse être. » Cela suffit à M. Arnauld pour prouver «]» • ,j'ai dû dire qu'on avait l'idée de l'âme. « Pourquoi , dit--il si cela était vrai de tous les êtres, ne le serait-il pas de noirâme? pourquoi l'excepter d'une proposition si pi:énéral«»
A M. ARNAULD. Uil
pourquoi youdra*t-on que Tesprit créé soit dans une entière dépendance de Dieu pour connaître le soleil , un cheval , un arbre, une mouche , et qu'il ne scfit pas dans la même dépendance pour se connaître soi même ? »
RÉPONSE. — Que voilà , Monsieur , de petites armes pour un grand homme ! Comment s'en peut-il servir ? C'est qu'une épine suffît ^our percer un moucheron. Je vous avoue que ces raisonnements-là me désolent ; car je ne puis y répondre sans qu'on s'imagine que je prenne plaisir à rendre ridicule celui qui les'fait. En effet, Monsieur, je vous prouverais que vous êtes eD»pereur, s'il y avait quelque solidité dans le raisonnement de M. Arnauld ; (Tar la raison qui vous fait penser que , vous tenez de Dieu tout ce que vous possédez , c'est que cela vous met dans une entière dépendance de lui. Je vous prie donc , pourquoi exceptez-vous de cela l'empire ? Quoi ! vous voulez dépendr'fe de Dieu pour dix mille livres de rente , plus ou moins, car je n'ai pas compté avec vous ; et n*en pas dépendre pour tout l'empire du monde? Si vous étiez ambitieux, vous me répondriez que vous voudriez bien en dépendre à cet égard. Et moi je dirai à M. Ârnauld que je voudrais bien aussi dépendre de Dieu quant à Tidée de l'âme; que je ne l'ai pas à ma disposition comme j'ai celle de l'étendue ; que j'en suis bien fâché; que je dépends de Dieu en toutes les manières possibles, quoique je n'en dépende point pour des connaissances que j'ai et qu'a M. Ârnauld aussi réellement que vous possédez l'empire.
XII. L'article qui suit mériterait une réponse semblable à celle que je viens de donner ; mais ce chapitre serait long. Il suffit pour éclaircir cet article d'avertir que M. Arnauld suppose que je ne doute point que l'âme ne se connaisse , quoique j'aie dit plusieurs fois qu'elle ne faisait que se sentir ou se connaître par le sentiment intérieur qu'elle a de ce qui se passe en elle; car, comme on ne peut se sentir qu'en soimême et non pas en Dieu , quoique l'âme , pour ainsi dire , soit l'objet de son sentiment , on ne peut pas dire à cause de
618 RÉPONSE DE MALEBRANGHE
cela qu'elle soit faite pour se connaître, et non pas pour connaître Dieu.
XIll. Pour juger du quatrième article , il faut observer que M. Arnauld donne une petite contorsion à mon sentiment pour le rendre difforme et réjouir son chagrin. Lorsque j*ai dit qu'on voyait en Dieu ses ouvrages , j*ai expliqué comment cela se devait entendre ; mais M. Arnaulc^ne le marque point pour raison. Voici seulement en deux mots son objection. Selon l'auteur de la Recherche de la Vérité, « ce qu'on voit en Dieu, on en a une idée claire ; on le voit par lumière : la connaissance qu'on en a est très-parfaite. Or, selon 4e même auteur, on voit en Dieu les ouvrages dé Dieu. Un paysan voit en Dieu le soleil , son âne , son blé , sa vigne. Donc un payf^n a . une connaissance très-parfaite du soleil , de son âne, etc. » Ensuite M. Arnauld prouve bien sérieusement que rien n'est plus insoutenable que cette pensée , qu'un 'paysan ait une connaissance très-parfaite de son âne , et que les philosophes mondes n'ont point une connaissance parfaite de la nature; a car si cela était , dit-il , d'où vient que tous les philosophes , avant M. Descartes, n'ont point eu la même notioji du soleil, des étoiles, du feu, de l'eau , du sel , des nuées, de la pluie, de la neige, de la grêle, des vents, et de tant d'autres ouvrages de Dieu qu'en a eu ce philosophe ? Si les autres les ont vus en Dieu aussi bien que lui , il les ont dû voir comme lui , puisque les idées des choses qui sont en Dieu , renferment toutes leurs propriétés. Or ce sont ces idées, etc. »
RÉPONSE. — XIV. M. Arnauld s'étend volontiers à de grands discours, pour réfuter les sentiments chimériques qu'il attribue à ses adversaires. Il prend un extrême plaisir à vaincre; car sans cela il n'aimerait point tant à se battre. Et alors il demeure victorieux, du moins dans son imagination. Comme cela le réjouit, il s'arrête un peu trop longtemps au combat de son fantôme. Mais s'il était équitable, il devrait penser que les gens ne sont peut-être pas si extravagants qu'il les fait : et s'il était prudent ou retenu , il appréhenderait que le
A M. ABNAULD. &19
ridicule dont il couvre leur fantôme , ne retombât sur sa propre réalité. Car pour répondre en deux mots à son a|2:réable raisonnement, qu'est-ce que voit un paysan lorsqu'il regarde son âne? voit-il la construction de la machine? voit-il comment le sang circule dans les artères et dans les veines, et de quelle manière les esprits se répandent dans les muscles de cet animal ? Il me semble que le paysan et ie philosophe ne voient autre chose en regardant un âne, que de rétendue rendue sensible par la couleur. Et il me semble encore , que le paysan , aussi bien que le philosophe , connaît clairement qu'on peut couper son âne en quatre parties, et qu'il peut changer de place. Il sait donc que la matière est divisible et mobile : il en a donc une idée claire, puisqu'il en découvre les propriétés en la considérant. Je dis de plus, que s'il s'applique sérieusement à examiner les différentes figures dont l'étendue est capable, l'idée qu'il en a lui fournira de quoi découvrir sans cesse de nouvelles vérités. L'idée de l'étendue est donc claire. La connaissance de oe qu'on voit en Dieu est donc très-parfaite , au sens que j'ai expliqué dans la Becherche de la Vérité, Mais on n'a qu'une connaissance très-imparfaite de l'âme. On ne connaît aucune de ses propriétés que par le sentiment intérieur et confus âo ce qui se passe en soi-même. Si on sait qu'on est capable de sentir la douleur et le plaisir, le goût d'un melon, celui des pois verts, si on sait même, qu'on est capable d'aimer, ou d'être agité de diverses passions , c'est qu'on a sentiment intérieur de ce qui se passo en soi-même, sentiment confus cjiii se fait sentir, sans se faire connaître ; sentiment dont on ne peut découvrir la nature , en contemplant l'idée qui représente à Dieu que l'âme est capable d'en être touchée. Je ne crois pas que tout ceci soit fort ridicule. Ainsi, Monsieur, jugez de l'admirable critique de M. Arnauld.
/!i20 RÉPONSE DE MALËBRANCHE
CIIAPITRK WIII. — On a une idée claire de l'élendue. On ne connaît ràrac que par sentiment. — L'idée qu'on a des corps stiflii pour démontrer que Tâme est immortelle. Il ne faut que cela pour répondre en général aux vingt-troisième et ringt^quatriéme cbapitro».
I. Je ne crois pas , Monsieur, qu'il soit nécessaire que je réponde à tout ce que dit M. Arnauld dans les deux lon^-^ chapitres qui suivent, savoir dans le vingt-deuxième et le vingt-troisième. Je suis persuadé que ceux qui concevront distinctement' ma pensée , n'auront aucune peine à décoiivrir ses méprises et ses sophismes continuels. Et si, dans In suite du temps, j'apprends que ce qu'il a écrit soit capable d'ébranler les gens et de leur donner le moindre soupçon désavantageux à la vérité, (pie je crois avoir sufBsammnU prouvée, je réfuterai pied à pied, dans un autre ouvra;:»' toutes les réponses qu'il a faites à mes preuves. Mais alin qu'on s'instruise facilement de mon sentiment, le voici encore en peu de mots :
II. Vnr idées, ou idées claires , j'entends la même choM\ Je pourrais les distinguer en plusieurs manières : mais ioi cela serait fort inutile.
On connaît une chose par son idée , lorsqu'on cohUmuplant cette idée , on peut connaître de simple vue ses pn • priétés générales , ce qu'elle enferme, et ce qu'elle exclut et lorsqu'on s'applique à contempler ses propriétés grm^ raies , on y peut découvrir des propriétés particulièn*s «• l'infini.
Par sentiment, j'entends ce que chacun sent en soi-mén:t' Cela ne peut s'exprimer par des paroles, parce que nos >* timents no dépendent point de nos volontés, comme la pr * sence des idées. Je puis penser à un cercle, dès que jo veux , et y faire penser un autre par mes paroles ; maine puis faire sentir à personne mon plaisir, ma douleur, <
III. Je connais Vétendue; et si par étendue on ent corps , jo^connais la nature du corps en général par son i*
car en contemplant l'idée de l'étendue , je vois qu'elle est divisible et mobile, et par conséquent que le corps est capable de toutes sortes de figures. Je vois de plus, qu'il n'est capable que de cela ; parce que l'idée de l'étendue , je ne dis pas d'une c/to^e étendue, pour éviter toute équivoque, exclut toute pensée , tout sentiment , la douleur, la couleur, la saveur, etc. Ainsi, en considérant l'idée de l'étendue, je vois, ou je puis voir de simple vue ses propriétés générales. Je vois ce qu'elle renferme et ce qu'elle exclut; car elle exclut tout ce qu'elle ne renferme pas. Je puis même découvrir une infinité de propriétés particulières en examinant les diverses figures que cette idée me fournit, et cela avec une telle abondance , que je sais certainement , que si je ne suis pas aussi savant qu'Archimède ou que le plus éclairé des esprits du premier ordre dans les vérités géométriques , ce n'est nullement le défaut de clarté et de fécondité, pour ainsi (lire, de l'idée que Dieu me donne de l'étendue, mais uniquement celui de capacité que j'ai de penser et de me rendre attentif.
IV. Je ne connais point l'àme , ni en général, ni la mienne en particulier, par son idée. Je sais que je suis, que je pense, que je veux, parce que je me sens. Je suis plus certain de l'existence de mon âme que de celle de mon corps ; cela est vrai ; mais je ne sais point ce que c'est que ma pensée , mon désir, ma douleur. Nous connaissons notre foi ceriissima scientia , clamante conscientta ; je l'accorde à M. Arnauld, puisqu'il cite saint Augustin ; mais nous ne connaissons point sa nature , sa grandeur, sa vertu, et même nous ne la connaissons que lorsqu'elle est excitée, parce que nous ne la connaissons que par sentiment intérieur. Nous ne pouvons point découvrir si l'âme est ou n'est pas capable de plaisir, en contemplant l'idée prétendue qui la représente : c'est Je sentiment ou l'expérience qui nous l'apprend d'une manière confuse et nullement intelligible. Il n'y a point de ligures que l'idée de l'étendue ne présente à l'esprit de
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ceux qui les cherchent. Mais nous avons beau nous consulter, nous ne voyons ni ce que nous sommes, ni aucune des modalités dont nous sommes capables.
y. A l'égard des corps, ou étendues particulières, oomme par exemple, d'un triangle, j'en ai une idée claire, parce que je sais que c'est un espace terminé par trois lignes. Que je sache ou non ses propriétés, cela n'empêche pas que l'idée que j'en ai ne soit fort claire. Si je sais ses propriétés, c'est que j'ai considéré cjKe idée : et si je ne les connais pas , c'est une preuve que je ne l'ai pas assez consultée , pour en être éclairé. Car il est certain , que si on considère bien celle idée du triangle, on découvrira que ses trois angles sont égaux à deux droits ; qu'il est égal au rectangle fait de sa base et de la moitié de ^a hauteur, etc.
VI. Mais pour les âmes particulières , ou leurs modifications , comme par exemple la douleur de la goutte , le gqàt d'un tel fruit, je ne le connais que par sentiment : je ne pui> découvrir les propriétés de ce goût en me contemplant. quelque effort que je fasse pour cela. Je sens bien que je ne le connais que confusément. La douleur est fort vive et fort sensible, mais elle n'est nullement intelligible. Je penae qoe cela seul bien conçu suffira pour ne pas se laisser surprendrr aux sophismes de M. Arnauld. Cela même n'était pas nécessaire , si l'on a bien compris ce que j'ai dit auparavaal sur cette matière.
Comme j'ai avancé qu'on tirait la preuve de Timmortablc de l'àme de l'idée du corps, et non de celle de Tàme. ei que M. Ârnauîd prétend que cela se contredit, et cooclut . page 274 : « Que si nous n'avions paaune idée claire de l'âme , nous n'en pourrions démontrer ni Fimmorlalilé , d la spiritualité, ni la liberté , » je crois devoir faire voir qu i se trompe , car la question est de conséquence.
Démonstration de l'immortalité de l'âme. — VI]. Pv êlefidue ou corps , j'entends une même chose; car je |wr aux cartésiens que M. Arnauld défend , qui croient que l'iiV*
A M. ARNACLD. 423
de l'âme est plus claire que celle de retendue , et qui demeurent d'accord que corps et étendue n'est qu'une même chose.
Toutes les modifications dont l'étendue est capable ne consistent qu'en diverses figures, ou , si Ton le veut, en des figures et en des mouvements. La pensée , le désir, la douleur ne sont donc point des modifications de l'étendue. Or, je sens que je pense , que je veux , que je désire , que je souffre. Donc mon âme, quoi que ce puisse être, n'est point la modalité de mon corps ou de l'étendue dont il est com- ))osé. Donc mon âme n'est point matérielle.
Cela supposé , il est évident qu'elle est immortelle; car il* n'y a que les modalités qui périssent : les substances ne peuvent point rentrer dans le néant, de même que les substances ne peuvent point se tirer du néant ; le passage de l'être au néant, et du néant à l'être , étant également impossible aux forces ordinaires de la nature.
De plus , les substances n'étant telles que parce qu'elles subsistent en elles-mêmes , l'anéantissement de l'une ne peut contribuer en rien à Tanéantissement d'aucune autre. Donc, la destruction du corps, ou son anéantissement, s'il était possible, n'emporterait point l'anéantissement de l'âme, mais seulement de toutes les modifications du corps. Je prétends que cela est une démonstration de la spiritualité et de rimmortalité de l'âme, et même que c'est la démonstration la plus simple et la plus directe qu'on puisse former. Que M. Arnauld en cherche de plus simples, et qu'il marque te défaut de celle-ci.
VIH. A l'égard de la liberté , le sentiment intérieur qu'on en a suffît pour la démontrer. Rien n'est plus sûr que le sentiment intérieur, pour prouver qu'une chose est; mais il ne sert à rien pour faire connaître ce que c'est. J'ai sentiment intérieur que je souffre de la douleur : rien n'est plus sûr que je suis malheureux , mais je ne cx)nnais point ce que c'est que ma douleur : Dieu la connaît sans la sentir, et
UHU RÉPONSE DE MALEBKANCHE
moi je la sens sans la connaître. De même , j'ai sentiment intérieur que je ne suis point invinciblement porté à Tamour des biens particuliers : je sais donc que j'ai la liberté de les aimer ou de ne les point aimer. Mais je ne comprends point clairement ce que c'est que mon amour : je le sens vivement et sensiblement, mais je ne le connais point intelligiblement. Le sentiment intérieur suffit donc pour prouver la liberb^. Mais on peut encore la démontrer en consultant l'idée de Dieu ; car on sait qu'il nous a faits pour lui , parce quMl ne peut agir que par sa volonté , laquelle n'est ^que Tamour qu'il se porte à lui-même. Et qu'ainsi , il peut bien nous •portier invinciblement à aimer le bien en général , c'est-àdire à l'aimer lui-même , seul bien qui renferme tous les biens ; mais il ne peut pas nous porter de la même manière à aimer les biens particuliers. Cependant, il est inutile de chercher des preuves de la liberté , plus fortes que celles que fournit le sentiment intérieur qu'on a de soi-même ; car rien n'est plus sûr que tout ce qu'on sent , on le sent ; mais rien n'est plus faux qu'on le connaisse ; parce qu'il y a autant de différence entre les idées et les sentiments , qu'il y en a entre la lumière et les ténèbres. Vous pouvez, Monsieur, maintenant lire les chapitres 23 et 24 de M. Arnauld , et je no pense pas que vous y trouviez rien de solide.