CHAPITRE XXIV. — Réponse au viDgt-sixiéme chapitre
I. Toute l'adresse de M. Arnauld, dans ce chapitre, consiste à faire l'embarrassé , pour embarrasser des lecteurs qui ne se croient pas assez habiles pour démêler ce qu'il n'entend pas. J'ai dit expressément dans le lieu où j'explique les quatre différentes manières dont on voit les choses , qu'à régar î de l'infini on le connaissait par lui-même et non par une ûl*^ parce que je sais qu'il n'y a point d^archétijpe sur lequel Ditait été formé , et que rien ne peut représenter Dieu que h-: Vpi'be qui lui est consubstanliel. « On ne peut concevoir <l-
« jo en cet endroit*, que quelque chose de créé puisse repré- (( scnter l'infini; que l'Être sans restriction, l'Être immense, « l'Être universel , puisse être aperçu par une idée , c'est-àa dire par un être particulier , par un être différent de l'Être « universel et infini. Mais pi>ur les êtres particuliers, il n'est a pas difficile de concevoir qu'ils puissent être représentés (f par l'Être infini qui les renferme d'une manière très-spiri- « tuelle, et par conséquent très-intelligible. Ainsi, il est « nécessaire de dire que l'on connaît Dieu par lui-môme, quoi- « que la connaissance qu'on en a en cette vie soit très-inj- « parfaite; et que l'on connaît les êtres corporels par leurs « idées , c'est-à-dire en Dieu , puisqu'il n'y a que Dieu qui « renferme le monde intelligible où se trouvent les idées de (( toutes choses. » Cela est assez formel. Néanmoins , c'est ce que M. Arnauld prend pour prétexte de son embarras ; car voici comme il commence ce chapitre 26 :
II. « On a de la peine à découvrir les vrais sentiments de l'auteur de la Recherche delà Vérité, touchant l'idée de Dieu ; car , d'une part, il l'admet en plusieurs endroits, et en fait même le principe des plus belles démonstrations de son existence; et en d'autres il la nie si positivement, et soutient si expressément que nous connaissons Dieu sans idée , et que rien de créé ne le peut représenter, que l'on ne sait comment il a pu avancer des choses si opposées sans se contredire. » M. Arnauld rapporte ensuite cinq endroits, où, en parlant de la connaissance que nous avons de Dieu , je me suis servi du mot d'idée, et continue ainsi : « Voilà donc bien des endroits où l'auteur de la Recherche de la Vérité reconnaît que nous avons Vidée de Dieu. Mais en voilà d'autres où il le nie, et où il semble ruiner en même temps ce qu'il en avait conclu ; que c'était sur cette idée de Dieu qu'était fondée la plus belle preuve de son existence. Car , dans le
' tiecherchelde la Vérilc, rhnp. 7 di» la doiixiéme parliedu Irolsif^mc livre.
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même livre UI, chapitre 7, il veut que ce soit le propre de Dieu d'être connu par lui-même et sans idée.
RÉPONSE. — III. J'ai deux choses à répondre à M. Amauld. La première, qu'il ne se fait pas d'honneur de s'embarrasser pour si peu de chose ; et la secoiyle , que la preuve de l'existence de Dieu est si claire dans mon sentiment , qu'il suffît de penser à Dieu afin qu'il soit.
Quoi ! Monsieur , j'ai dit qu'il faut « consulter avec beaucoup d'attention et de respect l'idée vaste et immense de lËtre infiniment parfait, lorsqu'on prétend parler de Dieu avec quelque exactitude , etc. » Donc , je me con« tredis, puisque j'ai dit ailleurs qu'on ne voit point Dieu par une idée qui le représente. L'admirable et l'équitable conséquence! M. Arnauld ne doit-il pas juger que je prends quelquefois le mot d'idée généralement pour ce qui est Tobjet immédiat de Tesprit quand on pense? Je veux néanmoins qu'on voie l'infini : qu'on connaisse Dieu par une idée ; mais certainement cette idée sera Dieu même ; car il n'y a point d'autre idée de Dieu que son Verbe. Le Fils de Dieu est l'expression et la ressemblance parfaite de son Père. Je veux bien qu'on voie Dieu ou l'inCmi par une idée, mais une idée qui lui soit consubstantielle , une idée qui renferme toute sa substance , une idée qui ne représente point l'Être divin en tant qu'il peut être participé imparfaitement par ses créatures. Enfin, je nie qu'on puisse voir Tincréé, l'infini, FËtre universel dans un être créé , fini , particulier , en un mot . dans quelque chose qui ne le renferme pas. Je veux qu on voie l'infini dans la raison universelle , mais non pa< dan> les modalités de l'âme , ni dans aucune idée particulière et finie.
IV. A l'égard de la preuve de l'existence de Dieu, à quoi je vous prie , pense encore M. Arnauld, lorsqu'il dit: « quisemble que ce sentiment, qu'on ne peut voir Dieu qu en lu même, ruine ce que j'ai conclu à l'égard de son e^istence^ Quoi ! n'cst-il pas plus clair que le jour , que supposé qu'œ
A M. ARNAULD. ft27
ne puiflôe voir Tiofiiii, connaître Dieu qu'en lui-même , il est nécessaire qu'il existe, si seulement on y pense ou si on en a Vidée, bien loin que cette supposition ruine la preuve de son existence? Voici, Monsieur, comme j'ai conclu ma preuve de l'existence de Dieu ' : « Lorsqu'on voit une créature , on a ne la voit point en elle-même, ni par elle-même; car on a ne la voit, comme on l'a prouvé dans le troisième livre, (( que par la vue de certaines perfections qui sont en Dieu , « lesquelles la représentent. Ainsi on peut voir l'essence de « cette créature sans en voir l'existence : on - peut voir en a Dieu ce qui la représente sans qu'elle existe. C'est à cause <i de cela que l'existence nécessaire n'est point renfermée « dans l'idée qui la représente , n'étant point nécessaire « qu'elle le soit , afm qu'on la voie. Mais il n'en est pas de a même de l'Être infiniment parfait : on ne le peut voir qu'en « lui-même , car il n'y a rien de fini qui puisse représenter « l'infini. L'on ne peut donc voir Dieu qu'il n'existe ; on ne V peut voir l'essence d'un Être infiniment parfait sans en « voir l'existence ; on ne le peut voir simplement comme un a être possible : rien ne le comprend , et si on y pense il faut « qu'il soit. » Jugez , Monsieur, si ce sentiment qu'on ne voit Dieu, ou qu'on ne connaît Dieu qu'en lui-même, et les créatures en Dieu , peut ruiner la preuve de son existence qu'on tire de Vidée qu'on en a. ,
V. M. Arnauld cherchant le dénoûment de cette grande difficulté, de m'accorder avec moi-même sur la manière dont on connaît l'infini , rapporte que j'ai dit dans quelques endroits que nous avons une idée de Tàme, et que dans d'autres je l'ai nié ; mais qu'il n'y a pas d'apparence que je voidusse me servir de la même solution , car je crois que l'idée do l'a me est confuse, et que celle de Dieu est claire, puisque j'ai dit dans le Traité de la Nature et de la Grâce, qu'il la faut consulter lorsqu'on prétend parler dignement de Dieu.
• nechfrche de /o Vérité , liv. IV, cbap. 10.
/Î28 RÉPONSE DE MALERRÂNCHE
« Comment donc, continue-t-il, accorder cela avec ce qu'il établit comme un des principaux dogmes de sa philosophie des idées , que de toutes les choses que nous œnnatssons , il ny a que Dieu que nous connaissions par lui-même et san» idée ? Ce ne peut être que par une autre équivoque du mot à'idée, que j'ai remarquée dès le commencement de ce Traité;
a Car dès rentrée du livre de la Recherche de la Vérité, il prend le mot ^Hdée dans son vrai sens pour la perception d'un objet ; et il y reconnaît, que cette perception d'un objet est une modification de notre esprit. Or il est clair , qu'on ne peut nier raisonnablement, en prenant le mot d'idée dans cette signification, que nous n'ayons une idée de Dieu. Aussi est-ce dans ce sens-là , qu'il avoue que nous en avons une, comme il parait par le passage du chapitre 6 de la deuxième partie du troisième livre , où il prend pour la même chose Yidée de l'infini et la notion de l'infini ; car le mot de notion n'est point équivoque, et n'a jamais signifié autre chose que fiercepion ;
(i Mais dans le troisième livre, il donne tout un autre sens au mot &idée; car il entend par ce mot, un être représentatif distingué des perceptions, lequel il s'imagine être nécessaire pour mettre les objets qu'il a supposé n'être pas intelligibles par eux-mêmes, en .état d'être connus de notre âme. De sorte qu'il y a trois choses qu'on doit distinguer, selon lui, dans la connaissance de ces sortes d'objets : l'objet qui doit être connu, et qui n'est pas intelligible par lui-même ; l'être représentatif qui le met en état d'être connu , et la perception de notre esprit par laquelle il est actuellement connu. Or prenant le mot d'idée en ce sens, iL a dû dire, selon son système, que nous voyons Dieu par lui-même et sans idée. Car cela veut dire seulement, que Dieu étant intelligible par lui-même , et intimement présent à notre âme , elle n'a pas besoin ^qu'il soit mis en état de lui être connu par un être représentatif distingué de lui-même. C'est-à-dire que nous
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ne pouvons pas distinguer trois choses dans la connaissance que nous avons de Dieu , comme nous faisons dans la connaissance des choses matérielles ; mais seulement deux : l'objet qui est Dieu, intelligible par lui-même et la perception par laquelle nous le connaissons, sans avoir besoin d'un être représenicUif distingué de la perception de l'objet. » Et c'est ce qu'il a marqué, quand il dit, chapitre 7 de la deuxième partie du troisième livre, « qu'on ne peut concevoir que l'Être sans restriction . l'Être immense , l'Être uni* versel, puisse être aperçu par une idée , c'est-à-dire par un être particulier , par un être différent de l'Être universel et infini. »
« Mais outre les preuves par lesquelles j'ai fait voir que cette dernière notion du mot d'idée n'a aucun fondement raisonnable, on y peut ajouter celle-ci : qu'elle ne sert qu'à embrouiller les plus claires et les plus naturelles notions que nous aurions sans cela de nos plus claires connaissances, etc. »
RÉPONSE. — VI. M. Arnauld est assurément Thonmie du monde le plus singulier dans son sentiment sur la nature des idées, et fort injuste dans sa manière de critiquer un ouvrage. Quoiqu'il soit fort singulier dans son sentiment, il s'en fait honneur dans plusieurs endroits ; car il traite les philosophes comme des gens qui se sont laissé surprendre aux préjugés , dans lesquels l'expérience des miroirs et des tableaux les a engagés. Et tout ce qu'il dit ici et dans la suite de ce chapitre , n'est que pour soutenir l'opinion la plus insoutenable qui se puisse imaginer : savoir que la nmîalHé de son âme est actuellement représentative de Dieu même et de Vin fini; et cela essentiellement, et parce que sa nature est de penser. Car M. Arnauld demeure d'accord dans ce chapitre , dans le chapitre27 et ailleurs, qu'on connaît l'infini, et qu'on a une idée de Dieu ; et il prétend que cette idée de Dieu n'est autre chose que la perception de léme en tant que modalité essentiellement représentative. 11 prétend qu'on ne voit point
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' Dieu en lui-même, ou dans la raison universelle , qui seule en est l'expression , mais uniquement en contemplant sa propre modalité. En un mot, selon M. Arnauld, pour découvrir la vérité , quelle qu'elle puisse être , ou du moins pour avoir l'idée de Dieu présente à l'esprit, on a besoin que Dieu modifie notre âme par sa puissance : mais on n'a nul besoin que Dieu l'éclairé par sa sageMe ; parce que, selon lui, quoique l'homme ne soit point à lui-même la cause de sa lumière, ses propres modalités sont réellement et formellement une lumière, qui découvre et représente à l'esprit les créatures et le Créateur, le fini et l'infini, ce que c'est que l'esprit et tout ce qui lui est connu, et cela par cette raison admirable, et qui n'est point appuyée sur des préjugés, que l'esprit a h facmllé dépenser, et que c'est là sa nature,
VU. Je crois dans les chapitres 5, 7 et 8, avoir suffisamment prouvé que les modalités de l'âme ne peuvent pi» même être représentatives d'un cercle, d'un. nombre, de quelque vérité que ce soit. Mais qu'elles puissent l'être de rinOni , c'est ce que ma religion , aussi bien que ma raison, ne peuvent souffrir. Ma raison , car rien ne me parait plus clair qu'une modalité finie , créée , particulière, ne peut être représentative de l'Être universel , de l'Être infini, de TÊlrr éternel et nécessaire , pnrce qu'enfin il est visible , qu'en ne contemplant qu'une modalité finie et particulière, on ne peut rien voir d'infini et a' universel. Et n>a religion , car je favoue, ce sentiment , que f âme soit à elle-même formellement et réellement sa lumière, et sa lumière infinie, puisque les modalités de M. Arnauld sont représentatives de TiDÛni ; ce sentiment, qu'on puisse voir autrement que dans le Verbe. qui est notre lumière, la lumière de l'Être divin, c'eaâ un sentiment qui me blesse et qui me soulève. Saint Augustin . comme j'ai fait voir dans le chapitre 7, soutient qu'on oe peut découvrir qu'en Dieu aucune vérité, un nombre, un cercle, en un mot, tout ce qui est intelligible. Et M. Amaukl, qui se dit disciple de ce grand saint, veut trouver dans le*
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modalités qui ne sont que ténèbres et sentiment confus, la représentation de TÊtre infiniment parfait ; l'idée la plus lumineuse, la plus féconde et la plus nécessaire que nous ayons : celle dans laquelle on peut découvrir tous les principes de nos connaissances, et toutes les règles de notre conduite, pourvu que, méprisant nos propres modalités, nous la contemplions dans le silence de nos sens, de notre imagination et de nos passions. Voilà, Monsieur, [jour la singularité du sentiment de M. Arnauld dans ce chapitre : voyons un fiea rinjustice de sa critique.
VIII. Il me reproche dans ce chapitre, ce qu'il m'avait déjà reproché injustement dans plusieurs autres, que j'avais changé de sentiment sur la nature des idées : que « dès rentrée de la Recherche de la Vérité, j'avais pris le mot d*idée dans son vrai sens pour la perception d'un objet ; » mais que dans le troisième livre , « tout d'un coup j'ai perdu de vue les idées prises pour des perceptions, et sans y prendre garde, j'ai substitué à ce mot d'idée, ma notion bizarre d'êtres représentatifs, que je me figure comme des tableaux et des images que notre esprit doit envisager, etc. » Ce sont là ses termes ; mais prenez, s'il vous plait , la peine de lire son troisième chapitre.
RÉPONSE. — IX. Afin que vous jugiez, Monsieur, de la justice de ce reproche , je vous prie de vous souvenir, que mon dessein dans la Recherche de la Vérité, c'est de délivrer J*esprit de ses préjugés ; ce que j'ai fait en partie dans les cinq premiers livres , et de donner la méthode la plus courte et la plus sûre pour découvrir la vérité, et perfectionner les sciences, ce que je crois avoir exécuté dans le sixième. Mais avant toutes choses, j'ai dû chercher l'origine de l'erreur, pour y remédier dans sa cause ; j'ai dû établir une règle infaillible pour l'éviter , et sur' laquelle je pusse examiner les préjugés et mes anciennes opinions. C'est ce que j'ai tâché de faire dès l'entrée de l'ouvrage.