CHAPITRE XXV. — Réponse au vingt-seplièmc chapitre
I. Si je m'arrêtais à débrouiller toutes les brouilleries de M. Arnauld , je me donnerais une peine assez inutile, et je ferais un livre fort ennuyeux. Je ne sais si j'ai déjà dit cela; mais, à tout hasard , c'est une vérité que je puis bien dire deux fois. Il n'y aurait guère de gens assez de loisir el assez sottement curieux pour lire un gros livre dont le principal dessein serait de justifier que je ne suis pas le fantôme que M. Arnauld met en pièces. C'est pour cela que je passe légèrement certaines vétilles qui ne tendent qu'à me déguiser, et à me faire passer pour un auteur incapable d'avoir rien dit de solide dans le Traité de la Nature et de h Grâce : car c'est de cela dont il s'agit. L'auteur de la Recherche de la Vérité ne serait point travesti tout d'un coup en ridicule dans l'imagination et dans le livre de M. Arnauld : il serait encore fait comme un autre homme , s'il n'était point l'auteur de ce méchant livre qui a fait quitter avec éclat Iw bons sentiments à quelques personnes. Je passe donc les premières pages de ce chapitre, où M. Arnauld réfute sérieusement cette pensée, que la comparaison que j*ai faîte de l'esprit avec la matière ne prouve pas que l'entendemenî n'est qu'une faculté passive ; comme si j'avais prétendu prouver par là ce sentiment, et que je ne l'eusse pas fait par tou< les chapitres, où je montre que nos idées nous viennent uniquement de Dieu , en conséquence néanmoins de notre attention et de nos désirs. Je passe encore d'autres jolies chosse-
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qui pourraient peut-être ennuyer un lecteur difficile et chagrin , et je viens à la page 305, où il dit :
II. « Je ne vois pas, que si ce qu'il y a d'actif dans Tâme ne s'étendait à quelques perceptions, aussi bien, qu'à ses inclinations, l'auteur de la Recherche de la Vérité pût expliquer ce qu'il troit nécessaire afin que nous soyons libres. Il ne faut pour cela que l'entendre parler dans le premier chapitre du premier livre : »
a L'esprit considéré comme poussé vers le bien en généa rai , ne peut déterminer son mouvement vers un bien parce ticulier (en quoi il fait consister la liberté), si le même esprit, <c considéré comme capable d'idées, n'a la connaissance de « ce bien particuUer. Je veux dire , pour me servir des tera mes ordinaires, que la volonté est une puissance aveugle, « qui ne peut se porter qu'aux choses que l'entendement lui « représente. De sorte que la volonté ne peut déterminer di- « versement l'impression qu'elle a pour le bien, et toutes ses « inclinations naturelles, qu'en commandant à l'entendement « de lui représenter quelque objet particulier. La force qu'a « la volonté de déterminer ses inclinations , renferme donc « nécessairement celle de pouvoir porter l'entendement vers (( les objets qui lui plaisent. »
a II a bien vu qu'il s'ensuivait de là , que notre esprit se pouvait donner de nouvelles perceptions, afin qu'il pût agir librement. La preuve en est démonstrative.
« Car, selon lui , l'esprit considéré comme poussé vers le bien en général , ne peut déterminer son mouvement vers un bien particulier (en quoi il fait consister la liberté) , que par le pouvoir qu'il a de faire en sorte , que, comme capable d'idées, c'est-à-dire de perceptions, il ait la connaissance de ce bien particulier qu'il ne connaissait pas auparavant.
a Or, il est impossible que notre esprit connaisse un objet qu'il ne connaissait pas auparavant, que par une perception qu'il n'avait pas auparavant.
« Il s'ensuit donc , que l'esprit ne saurait être libre , selon
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lui, s'il n'a le pouvoir de se donner de nouvelles perœplioDS, aussi bien que de nouvelles inclinations. »
RÉPONSE. -^l\ est visible, qu'en supposant ce que M. Arnauld sait fort bien être mon sentiment, savoir que nos volontés sont les causes occasionnelles de la présence des idées à Tentendement, il n'y a aucune difficulté à faire voir que sa prétendue démonstration ne prouve rien; car, quoique rame ait le pouvoir de penser à diverses choses, il ne s'ensuit pas que Tentendement soit une faculté active; il suffit que la volonté le soit, et que par ses divers désirs, causes occasionnelles de la présence des idées , en conséquence de la loi générale de Tunion de l'esprit avec la raison, elle rende l'entendement capable de diverses perceptions.
ni. Après deux pages de discours superflus, M. Arnanld continue, et prétend qu'on ne peut soutenir cette réponse, qu'on ne s'engage dans un cercle. Voici ses termes : « L'àme comme volonté ne peut désirer de connaître le bien , que comme entendement elle n'eu ait la perception; puisque la volonté étant une puissance aveugle, ne peut se porter qu'aux choses que l'entendement lui représente. Il faut donc qu'elle ait la perception du bien A , pour désirer de l'avoir. Or, c'est son désir qui la lui fait avoir. Il faut donc qu'elle ait ce qu'elle désire d'avoir, pour être en état de désirer de l'avoir. »
Comme il voit bien que la réponse n'est pas difiBcile, il continue ences termes, qui ne l'avancent pas davantage : « Que si on dit que cette perception du bien A , qu'elle a déjà , n'en est qu'une perception obscure enfermée dans ce désir, et qu'elle en désire une plus parfaite : donc ce désir dépendant de nous, et étant une modiCcation que notre âme se peut donner, il faut qu'elle se puisse donner ce qui est essentieUement enfermé dans ce désir, et sans quoi on ne pourrait dire qu'elle eût ce désir sans une contradiction manifeste. Or ce désir enferme nécessairement une perception au moins imparfaite du bien* A , puisqu'il est manifestement impossible que j'aie
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aucun désir au regard du bien A , si je n'en ai aucune perception : Ignoti nulla cupido. Il est donc clair qu'on ne peut dire raisonnablement que je me puis donner le désir de connaître le bien A, et qu'en cela consiste ma liberté, qu'on ne reconnaisse en même temps que je me puis donner quelque perception du bien A. »
RÉPONSE. ** IV. Gomme M. Amauld voit bien que son grand discours ne l'avance guère et que la réponse saute aux yeux, il la donne de bonne foi en ces termes, que j'approuve : a On dira peut-être que cela prouve seulement qu'il faut que j'aie déjà une perception obscure et confuse du bien A, avant que mon âme puisse désirer de le connaître plus parfaitement. » C'est là ma réponse.
« V. Mais qu'entend-on , continue-t-il , par cette perception obscure et confuse du bien particulier, que j'ai appelé A? Est-ce une idée ou une perception qui représente si confusément le bien A , qu'elle peut représenter également à notre âme le bien B , le bien C , le bien D , et une infinité d'autres biens particuliers vers lesquels mon âme peut déterminer son mouvement qu'elle a de Dieu vers le bien en général? »
RÉPONSE. — Je réponds qu'oui , et de plus, que cette demande est fort inutile , parce que tout le -monde sait bien qu'on peut connaître un objet confusément, et qu'à force d'attention il s'éclaircit à l'esprit. On sait bien qu'on s'approche, pour ainsi dire, des idées par le mouvement de l'âme qui sont ses désirs, comme on s'approche des objets éloignés par le mouvement des jambes et des pieds.
VI. « Mais, reprend M. Amauld, il s'ensuivra que cette dce ne donnera pas plus de pouvoir à mon âme de désirer le lien A , que de désirer le bien B, le bien C , le bien D, et une nfinitë d'autres choses semblables, à moins qu'elle ne choiisse le bien A dans cette confusion : ce qu'elle ne peut faire ue par une perception du bien A , qui soit plus distincte et loins confuse que celle des autres biens. » KÉpoysE- — Je nie à M. Amauld que l'âme ne puisse dé*
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siror le bien A , sgns en avoir une perception plus distincte et moins confuse que celle des autres biens. M. Arnauld passe cette proposition avec la même assurance que si on ne pouvait la lui contester; et elle est visiblement fausse. S*il pouvait la bien prouver , il renverserait mon sentiment dans son principe ; mais cela n'est pas fort à craindre. Car chacun sait assez par le sentiment intérieur qu'on a de soi-même, qu'on peut avoir un fort grand désir de connaître distinctement ce qu'on ne voit que fort confusément ; et même qu'on cesse presque toujours de désirer d'avoir actuellement la perception d'un objet lorsqu'on l'a épuisé , et que la perception en est très-distincte.
YII. Je sais clairement que deux fois deux sont quatre, qu'il m'est avantageux d'entendre la messe ; et je n'ai pa> pour cela toujours un désir actuel de ne penser à autre chose. Je puis penser à mes affaires temporelles, qui m'empêcheront peut-être de rendre à Dieu mes devoirs. Je ne sais qw*' confusément qu'il me soit avantageux de lier ou de rompre un tel commerce. Je ne sais point du tout quel est le nombn? dont le carré est égal à quatorze , joint au produit de ce mêni» nombre par cinq ; et cependant je puis former le désir de connaître ces choses. Tout cela est incontestable. Ainsi, labonofoi qui a obligé M. Arnauld à reconnaître que ces raisonnements précédents ne concluaient rien, devait enoore lefain demeurer d'accord que cette proposition à laquelle il ^ymeure tout court, comme si sa merveilleuse analyse Vn\à. fait remonter à un principe certain , est une erreur grossifn? dont chacun peut être convaincu de l'absurdité par le son" ment intérieur de sa propre expérience.
VIII. Mais peut-être M. Arnauld reconnaît-il que tous * raisonnements qu'il a faits depuis la page 305 jusqu à 311 . : valent rien , par ces paroles de la page 3U , dont le sens ebarrassé marque bien qu'il ne sait à quoi s'en tenir. 1 ^ voici : « Il me suffit d'avoir montré qu'on n'a point de rat» de croire que notre âme n'étant point purement paâ6i%<*
regard de ses inclinations, elle le d»ive être au regard de ses perceptions ; ce qui n*empêche pas qu'on ne puisse dire que notre âme n'est peut-être active qu'en tant qu'elle est volonté, parce que ce n'est peut-être qu'en le voulant que nous nous pouvons donner diverses perceptions. » J'ai peine , Monsieur, à accorder le commencement de cette période avec la fin ; car je ne comprends pas comment notre âme n'est active qu'en tant qu'elle est volonté; et que néanmoins elle n'est pas purement passive , en tant qu'elle est entendement : ce que j'avais avancé dès l'entrée de la Recherche de la Vérité, et que M. Amaùld a prétendu combattre dans ce chapitre. Mais quoi qu'il en soit , « si on peut dire que notre âme n'est peut-être active qu'en tant qu'elle est volonté, parce que ce n est peut-être qu'en le voulant que nous nous pouvons donner diverses perceptions; » pourquoi n'ai-je pas pu dire que l'entendement est une faculté passive? N'est-ce pas là reconnaître l'inutilité de ses raisonnements précédents , et par un remords de conscience, venir charitablement me délivrer d'un cercle où j'étais embarrassé, et d'où je ne pouvais sortir, ainsi que vous avez vu ?
IX. Il n'y a rien , Monsieur , dans le reste du chapitre, qui me regarde, à quoi je n'aie pas déjà répondu. M. Arnauld fait là un partage avec Dieu. Il reconnaît humblement et religieusement qu'il tient de lui l'idée de l'âme et de l'infini , les idées les plus simples et les perceptions des qualités sensibles ; mais il croit « qu'il y a bien de l'apparence que notre âme se donne à elle-même les idées ou perceptions des choses qu'elle ne peut connaître que par raisonnement, » et finit ainsi : « Mais de quelque manière que nous ayons ces idées , nous en sommes toujours redevables à Dieu ; tant parce que c'est lui qui a donné à notre âme la faculté de les produire , que parce qu'en mille manières qui nous sont cachées, selon les desseins qu'il a eus sur nous de toute éternité , il dispose par les ordres secrets de sa providence toutes les aventures de notre vie , d'où dépend presque toujours que nous connais-
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sons une infinité de chos^ que nous n'aurions {ms connues s'il les avait disposées d'une autre sorte; »
RÉPONSB. •-*- C'est bien de cela , Monsieur , dont il est question. Assurément ce détour, qui pourra contenter les ignorante et les simples, parce qu'il favorise l'amour-propre, ne contentera pas les personnes exactes et qui ont appris une métaphysique un peu plus solide et plus chrétienne que cdle de M, Arnauld, Car ceux qui sont bien convaincus que notre faculté de penser ou de connaître la vérité , ne consiste qu'en ce que nos volontés ont été établies causes naturelles ou occasionnelles de la présence des idées, en conséquence des kùs générales de l'union de Pesprit avec la raison universelle; de même que nous n'avons la faculté de remuer nos membres, que parce que nos volontés ont été établies causes occasion* nell^ de leurs mouvement , en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps ; ceux, dis-je, qui sool convaincus de cette métaphysique , que Dieu seul est cause véritable , auront horreur du partage que M. Âmauld bit avec Dieu. Mais ils auront encore bien plus d'horreur de cette pensée , que si l'homme a l'idée de Dieu et la connaisaance de quelques vérités, il a eu besoin que Dieu même agi! en loi par sa puissance ; mais qu'en cela il n'a eu aucun besoin quil l'éclairât par sa sagesse , parce qu'enfin l'idée de Dieu n'est, selon M. Amauld , que la propre modalité de aon àme. a Car, dit-il, pourvu que l'auteur de la Recherche de la yérilt veuille n'entendre que perception par le mot d*ùle». je n'aurai pas de peine à consentir à ce qu'il dit dans le chapitre 6 de la deuxième partie du troisième livre : s II est coa- « stant que l'esprit aperçoit l'infini, quoiqu'il ne le compreoM a pas , et qu'il a une idée très-distincte de Dieu , qu'il ne peut « avoir que par l'union qu'il a avec lui , etc. »
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