‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 153 sur 159 · CHAPITRE XXVI. — RépoDse au dernier cbapiire · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI. — RépoDse au dernier cbapiire

I. Le dernier chapitre du livre des Vraies et des Fausses Idées contient diverses réflexions sur ce que j'ai avancé dans ta Recherche de la Vérité*^ que M. Descartes n'avait point démontré l'existence des corps ; et que même on ne pouvait en donner une véritable démonstration. Je prends, comme vous pouvez bien juger, ce mot de démonstration dans toute la rigueur et l'exactitude géométrique; car ce serait être fou que de douter qu'il y eût des corps. Comme cette matière est fort abstraite, M. Arnauld Ta peut-être jugée encore assez propre pour préoccuper le lecteur, à la faveur de sa réputation et de ses amis, contre l'auteur du Traité de la Nature et de la Grâce. Mais peut-être que le monde ne sera pas toujours la dupe de l'opinion ; qu'il y aura des gens qui ouvriront les yeux pour se conduire dans leurs jugements , et que les autres auront l'équité de ne pas condamner ce qu'ils n'entendent pas assez.

II. La première réflexion de M. Arnauld tend à persuader le monde , que je n'ai point démontré les principes du Traité de la Nature et de la Grâce, D'où il conclut que n'ayant pas écrit ce Traité pour ne persuader personne, il sera inutile » selon ce principe, qu'on ne doit se rendre qu'aux raisonne* ments démonstratifs. Ainsi je « n'ai rien fait , selon lui , dans ce nouveau livre, ni pour l'Église en général, ni pour ceux que j'ai eus en vue ; car je n'ai point entrepris de prouver par l'Écriture mes grandes maximes. » C'est M. Arnauld qui parle. Voici ma réponse :

RÉPONSE. — Je suis persuadé qu'il y a une ville qu'on ap* pelle Constantinople, mais je ne le crois pas comme une vérité démontrée. Je mets chaque chose dans son rang , comme on ie doit. Et celui qui croit avoir une démonstration que Constantinople existe , est dans l'erreur, et ne sait point dis* cerner entre simple preuve, et démonstration. Je crois donc

' Éclaircissement sur le dixième chapitre du premier livre.

UUk RÉPONSE DE MAUBRANCHE

qu'il y a des corps, mais ce n'est point par la prétendue démonstration de M. Descartes, ni par les huit preuves de M. Arnauld. Ce sont néanmoins de bonnes preuves, mais de fort méchantes démonstrations. Je le crois comme bien prouvé, et mal démontré. Je le crois même comme démontré, mais en supposant la foi; car croyant a FÉcriture parla foi, c'est une conséquence que je croie que Dieu est Créateur, que le Verbe s'est fait chair, et le reste. Il n'y a pas là grande finesse. Au reste, pourvu qu'il y ait autant de gens qui croient les vérités que j'ai prouvées dans le Traité de la Nature et de la Grâce, qu'il y en a qui, sans démonstration, sont convaincus qu'il y a des corps, assurément a je n'aurai pas fait un ouvrage inutile à l'Église. » Presque tout ce que je dis dans ce Traité est fondé sur l'Écriture sainte; parce que ceux que j'ai eus en vue sont des philosophes chrétiens : et il est faux, « que je n'aie point entrepris de me servir de son autorité. » C'est elle qui me conduit, c'est sur elle que j'appuie mes raisonnements : c'est un fait dont il est facile de s'éclaircir. M. Arnauld m'impose encore, lorsqu'il dit que j'ai prétendu démontrer ( en prenant ce mot en rigueur ) les vérités qui sont dans le Traité de la Nature et de la Gréa. Il y a dans cet ouvrage des vérités démontrées , et d'autres qui ne le sont pas , quoique solidement prouvées pour des personnes qui ne sont point tellement prévenues ou dévouées qu'elles ne soient encore en état d'entendre raison. Mais il faut attendre la réfutation de ce Traité. J'espère que M. Arnauld ne pourra plus se dispenser d'y travailler. Je le prie surtout , qu'il ne la fasse pas aussi négligeomient que son livre des Vrais et des Fausses Idées, afin que sa critique exacte me donne le courage de faire une réponse plus travaillée que celle que je viens de faire à'son livre.

III. M. Arnauld, dans sa seconde réflexion et dans les huit preuves qui la suivent , qui ne disent rien d'extraordinaire et qui ne vienne dans l'esprit de tous ceux qui examinent cette question , s'il y a des corps, prétend que Dieu serait

A If. ARMAULD. UU5

trompeur si lorsqu'on croit parler à des hommes , voir dés corps, etc., il n'y avait que des apparences, j'entends des idées ou perceptions de corps.

RÉPONSE. — Je lui réponds, que Dieu ne serait point trompeur : parce que la raison nous apprend que nos sens sont trompeurs , et qu'on ne peut voir les corps que par les organes des sens. Rien n'est plus certain qu'on peut voir des corps sans que Dieu en ait créé ; car la raison démontre que ce ne sont pas les corps qui se font voir à l'dme , mais Dieu seul qui agit en elle , et lui en fait voir, et cela même souvent, quoiqu'il n'y en ait point : car en dormant on voit des corps qui ne sont point, et aussi lorsque l'imagination est échauffée.

IV. Mais, dira M. Arnauld, pourquoi Dieu nous donne* raitril une suite de pensées par rapport à des corps , s'il n'y en avait point? Car c'est à cela que tous ses huit arguments se réduisent.

Je pourrais répondre que je n'en sais rien , et attendre en patience, pour voir comment M. Arnauld tirerait de cette réponse une démonstration de l'existence des corps. Néanmoins je lui réponds, que je ne vois pas encore de contradiction que Dieu ne puisse donner à un esprit une suite de pensées semblable à celle qu'il a prévue qu'aurait M. Arnauld , par exemple , en conséquence des lois de l'union de l'esprit et du corps. Peut-être même qu'on pourrait encore , pour embarrasser M. Arnauld , lui dire que Dieu ne fait rien d'inutile, et qu'il est inutile de créer des corps , puisque les corps n'agissent point sur les esprits , et qu'à proprement parler, l'esprit ne voit point les corps , mais selon lui , des modalités représentatives des corps, que Dieu seul cause ou peut causer dans les âmes , sans qu'il y ait aucun corps. V. Mais quoi 1 Dieu peut-il nous donner immédiatement des pensées déshonnétes et impies ? Cela étonne davantage l'imagination que les objections précédentes. Néanmoins je réponds , qu'il est certain (|ue le corps n'agit point immé-

diatement sur l'esprit, et qu'ainsi c'est Dieu seul qui metimmédiatement dans l'esprit toutes les pensées bonnes et i vaises ; comme c'est lui seul qui remue le bras d'un ; et d'un impie , aussi bien que le bras de celui qui fait Faumône; et que la seule chose que Dieu ne fait point, c'est le péché , c'est le consentement de la volonté. H est vrai que Dieu ne met dans l'esprit de l'homme des pensées inutiles et mauvaises , qu'en conséquence des lois de l'union de rame et du corps , et du péché qui a changé cette union en dépendance. Mais comment M. Arnauld démontrer€t4-'U, j'entends démontrer, qu'il n'a point fait quelque péché il y a dix ou vingt mille ans; et qu'en punition de ce péché il a oe$ pensées fâcheuses , par lesquelles Dieu le punit et le veut faire mériter sa récompense , en combattant contre ce qu'il appelle les mouvements de la concupiscence? M. Arnauld démontrera-t-il que Dieu , qui a pu permettre le péché el toutes ses suites, qui l'obligent, en conséquence des lois naturelles qu'il a établies , à mettre dans l'esprit tant de sales pensées etdesentimemts impies, n'apas pu permettre qu'il ait péché lui-même il y a vingt mille ans? Démontrera-t-il que Dieu ne peut sans corps lui donner les pensées qui rinconi* modent : et cela en conséquence des lois de l'union de Vàme et du corps , qu'il a prévues et qu'il peut suivre , sans avoir formé aucun corps? Mais qu'il raisonne tant qu'il voudra, je romprai sans peine la chaîne do ses démonstrations , en lui disant que Dieu peut avoir eu des desseins dont il ne lui a point fait part.

YI. On dira sans doute que je parle en l'air; que tout ceci n'est point solide : et je le prétends bien aussi. Mais cela suffit pour faire voir qu'on peut bien prouver, ei non point démontrer, qu'il y a des corps. Car il faut que M. Xrnauld fasse deux choses : la première qu'il prouve démansfrn' tivement, qu'il y a contradiction dans ce que je réponds : la seconde , qu'il n'y a point de meilleures répcmses que œll^ que je viens de donner. 11 pourra peut-être démonirtr la piv-

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mière ; mais je ne crains pas qu'il démontre la seconde ; car je crois que voici une démonstration fort simple , qu'on ne peut s'assurer de l'existence du monde que par révélation soit générale , soit particulière , et qu'on n'en peut donner de démonstration exacte.

Vn. Le monde n'est point une émanation nécessaire de la Divinité : il dépend des décrets divins, fort libres à cet égard et fort indifférents. L'existence du monde n'est point néoes* sairement enfermée dans l'idée de l'fitre infiniment parfait. Or une vérité n'est démontrée, que lorsqu'on a fait voir clairement qu'elle a un rapport nécessaire à son principe. Donc les saints même, qui contemplent l'essence divine^ ont besoin que Dieu leur apprenne par révélation , s'il a créé, ou s'il conserve le monde.

Vm. M. Arnauld , dans sa troisième réflexion , prétend qu'il n'y a jamais eu dexercle plus vicieux que dans ce que je dis , que , la foi supposée , on a démonstration qu'il y a des corps, a Dieu, dit-il, m'a aussi bien représenté ce que je me suis imaginé avoir lu dans l'Atcoran , que ce que j'ai cru avoir lu dans un livre appelé la Bible , et par conséquent on ne doit pas plutôt croire à la Bible qu'à l'Alcoran. »

RÉPONSE. — Je ne conclus pas que les choses soient précisément à cause de l'apparence que j'en ai ; mais je conclus que les choses sont, par la foi , jointes aux apparences que j'ai. Ainsi , j'ai autant l'apparence de l'Alcoran que celle de la Bible; mais la foi me fait recevoir la Bible et rejeter l'Alcoran. Je suis donc certain qn'il y a des corps , puisque l'Écriture me l'apprend. Or je rejette l'Alcoran et je reçois la Bible , à cause des apparences que Dieu , qui n'est point trompeur, m'a données d'apôtres , de miracles et d'autres motifs de crédibilité par rapport à la Bible, et qu'il ne m'a point donné de semblables motifs de crédibilité parles appa- "ences que j'ai eues des livres qui traitent de l'histoire de ^(ahomet , et par plusieurs autres raisons. TX. Enfin M. Arnauld, dans sa quatrième réflexion, pré-

t\f\H BÊPONSE DE MALEBRANCHE

tend , des principes du Traité de la Nature et de la Grâct, démontrer qu'il y a des corps. Sa première preuve est tirée de ce que je dis que Dieu n'agit que pour sa gloire , et que sans Jésus-Christ Touvrage de Dieu n'est pas digne de loi. Voici sa démonstration :

« Si Dieu veut agir au dehors, c'est qu'il veut se procurer «t un honneur digne de lui. » ( Ce principe est tiré du Traité de la Nature et de la Grâce, ) « Or, d'une part , je suis assuré qu'il a voulu agir au dehors , puisque je ne puis douter que je ne sois son ouvrage, et, de l'aulre, je sens bien que je ne suis pas capable de lui rendre un honneur digne de lui.

« ])onc, il faut qu'en agissant au dehors il ait eu en vue quelque autre chose que moi qui lui ait pu rendre un honneur digne de lui. Donc, je ne puis croire qu'il y ait seulement Dieu et mon esprit. »

Je réponds qu'à peine cela f»*out^-t-il, bien loin que cela dénuonlre, quMl y a des corps ; car ce n'est point la matière qui rend à Dieu un honneur digne de lui , c'est l'incamatioD de son Fils. Or, le Verbe pourrait s'unir à un homme, quoiqu'il fût seul , et par là le tirer de son état profane et le rendre digne d'honorer Dieu.

Je prétends même que c'est une pensée qui doit venir naturellement dans l'esprit , que les anges ont eu cette pensitv de la nécessité de Tunion du Verbe à l'ouvrage de Dieu piMir le sanctifier, et qu'apparemment Eve n'a été tentée que s:: ce fondement , qu'elle jugeait bien que Thomme devait ètiv sanctifié et rendu digne d'honorer Dieu par son union a^t^* le Verbe, lorsqu'elle écouta le démon qui lui disait : qu>i deviendrait semblable à Dieu au moment qu*eUe mangera du fruit défendu ; car il n'y a nulle apparence qu'elle ait r qu'elle pût devenir semblable à Dieu d'une autre manien Mais, quoi qu'il en soit, il est visible que la dêtmnsiraiioH M. Arnauld ne vaut rien. Voici sa seconde :

X. « Il n'est pas digne de l'Être parfait d'agir ordioai-* « mont par des volontés particulières ; mais il est plus th.

« de lui d'agir comme cause universelle , dont les volontés « sont déterminées à des eflets particuliers par des causes « occasionnelles. » Gela est encore du Traité de la Nature et de la Grâce,

<x Or, si je n'avais point de corps, et que mon esprit fût sa seule créature, comme Dieu m'aurait créé par une volonté particulière , il ferait aussi mille et mille choses en moi par des volontés particulières, sans avoir de causes occasionnelles, surtout dans tout ce qui me parait regarder un corps que je n'aurais point, et d'autres corps qui ne seraient point aussi.

« Donc, il n'est pas vrai que je n'aie point de corps, et que mon esprit soit la seule créature de Dieu. »

Je réponds 4®. Que Dieu doit agir par des causes occasionnelles , mais c'est supposé qu'il y ait des êtres qui puissent servir à ce dessein. Ainsi, M. Arnauld suppose ce qui est en question , et ce qui n'était nullement en question dans le Traité de la Nature et de la Grâce, qui a été composé pour ceux qui croient qu'il y a des corps.

Je réponds 2^. Que Dieu ne laisserait pas en un sens d'agir par des lois générales et non point par des volontés particulières, s'il réglait son action sur la connaissance qu'il a des effets qui devraient suivre naturellement d'un monde qu'il aurait formé.

Enfin je réponds 3®. Que quoique j'aie dit dans le Traité que Dieu doit agir par des lois générales, dans la supposition qu'il y ait des corps , je ne prétends pas qu'il soit évident qu'il ne puisse agir d'une autre manière dans d'autres suppositions. Ainsi, selon les principes mêmes du Traité, M. Arnauld ne démontre rien.

Sa troisième Démonstration se renverse par les mêmes réponses, et je ne suis pas assez prodigue de mon temps et de celui des autres pour m'arréter sans nécessité à la réfuter. Au reste, je ne prétends point démontrer les vérités qui sont dans le Traité de la Nature et de la Grâce, Mais M. Arnauld

A50 RÉPONSE DE MAIEBRANGHE

s'eBt obligé de démontrer en toute rigueur qu'il y a des corps. Quand il me réduirait sur cela à ne point répondre i ses demandes, il ne sait pas ce que c'est que démonttroHm ou ce que j'ai voulu dire lorsque j'ai rejeté la dénumitraHom de M. Descartes , pour conclure de là que je n'ai pas eu raison de dire qu'on n'avait point démontré l'existence de la matière. Au reste, je ne me suis point arrêté à faire voir la difficulté qu*il y a de démontrer l'existence des corps poor chicaner inutilement les hommes sur leursT préjugés, nais uniquement pour tâcher de leur faire comprendre « qu'il n'y a que la sagesse éternelle qui puisse les éclairer, et que toutes les connaissances sensibles auxquelles notre corps a quelque part , sont trompeuses ou du moins qu'elles ne sont point accompagnées de cette lumière qui force l'esprit à s'y soumettre, » ainsi que j'ai dit en ce même endroit , car rica n'est plus propre que cette vérité pour donner à Tespril quelque force et quelque élévation.

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