‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 155 sur 159 · LA RÉPONSE AU LIVRE DES IDÉES · texte numérisé non relu

LA RÉPONSE AU LIVRE DES IDÉES

Je viens présentement, Monsieur, de recevoir la Réponse au livre des Idées, par le libraire qui Ta imprimée, qui me témoigne , par un billet fort civil , du 25 décembre , que je n'ai reçu que le 6 de janvier, que c*est un ouvrage de M. Malebranché, qui lui a ordonné de me le faire tenir.

Ck>mme c^estvouS) Monsieur, à qui j'ai adressé le livre auquel on répond par celui-là , la première pensée qui m'est venue, en lisant la lettre du libraire, qui me l'envoyait de la part de Tauteur, a été de vous prier d^avoir la bonté de faire à notre ami mes remerctments pour son présent. Mais dès que j'eus ouvert le livre , et que j'en eus lu les premières lignes , je vis tout d'un coup que ce n'était plus cela *.

Benâi medios delapsus in hosted.

Iinprovisuin aspris vcluti qui sentibus angueiii Pressit huroi nitens , trepidusque repente refagit Attollentem iras et cacrula colla tumentem.

J'aurais été satisfait si j'y avais au moins trouvé quelques marques de notre ancienne amitié. Quand elles auraient été entremêlées de quelques plaintes honnêtes ^ s'il avait cru

avoir lieu d'en faire , comme cela peut arriver aux meilleurs amis, entre lesquels il peut survenir de petites dissensions. Mais, loin de cela, j'ai été surpris d'y rencontrer d'abord, pour toute civilité , et encore plus dans la suite , lorsque je l'ai parcourue , des reproches personnels , aigres et envenimés, tout à fait hors de propos, qui ont aussi peu de rapport à la matière des idées qu'à la guerre contre le Turc, et qui ne sont fondés que sur les jugements du monde les plus téméraires, et qu'on devait le moins attendre de la piété d'un prêtre , et de l'honnêteté d'un ami qui aurait encore quelque respect pour une amitié passée , à laquelle il aurait voulu renoncer.

Il débute par fouiller dans mon cœur , et il prétend y avoir trouvé que je n'ai fait ce livre des Idées que par le chagrin que j'ai contre lui. II conclut de là, qu'il ne me répond que parce que je suis un trop illustre critique ; mais que, sans cela, il n'en aurait pas pris la peine , parce qu'il y a longtemps qu'il a protesté qu'i7 ne répondrait point à tous ceux dont les discours lui donneraient quelque sujet df croire qu'il y a quelque autre chose que Vamour de la vérité qui les fait parler. On ne voit pas que cette protestation soit fort raisonnable : car si l'éclaircissement de la vérité demande que nous satisfassions aux difficultés qu'on nous propose, qu'est-il nécessaire de deviner les intentions de celui qui les propose , pour lui répondre , s'il le fait par l'amour de la vérité , et ne lui répondre point , si quelque chose nous fait croire que ce n'est pas cela qui le fait parler? Mais, que cette protestation soit raisonnable ou non , il en a eu besoin pour faire entendre qu'il me faisait grâce en me répondant . parce qu'il avait sujet de croire que ce n'était pas Tamour de la vérité qui m'avait fait faire ce livre , mais que c'était W chagrin que j'avais conçu contre lui.

. On pourrait s'imaginer que cela lui est échappé dan^ '.. première chaleur de la composition , et pour n'avoir su coument entrer en matière. Mais il a donné bon ordre qu'on c

CONTRE LA RÉPONSE DE MALEBRANCHE. kôl

pût avoir de lui cette pensée. Il serait fâché que Ton crût q^p ses injures ne fussent pas bien préméditées. C'est pourquoi il a employé son premier chapitre à chercher des preuves de mon chagrin ; et ce n'est pas sans raison qu'il a voulu qu'on ne doutât pas de cette grande vérité , qui lui était si nécessaire pour bien soutenir sa bizarre philosophie des êtres représentatifs ; car ce reproche de chagrin lui est pour cela d'un merveilleux usage : c'est le plus grand fondement de toutes ses autres injures , et le sel qui assaisonne toutes ses solutions. S'il se trouve convaincu de variations, de contradictions et d'absurdités manifestes , le plus fort de sa réponse est que je suis un ami piqué , qui lui fait dire à tout moment des extravagances, pour contenter fnon chagrin. S'il ne peut se défaire autrement de ce que je lui ai fait voir être insoutenable dans son système des idées , qu'en prétendant que ce ne sont pas ses vrais sentiments que j'ai combattus , il croit l'avoir bien prouvé en disant que je ny ai poinf donné la moindre atteinte , faute de les bien concevoir, et d'écouter trop mon chagrin , qui m'en empêchait, Enûn , ce chagrin revient à tout , remédie à tout , et rétablit heureusement tout ce que j'avais renversé dans ce palais fantastique des êtres représentatifs.

Mais il n'a pas jugé que ce filt assez de m' accuser de ce chagrin, qui pourrait n'être qu'un mouvement passager, qui ne me décrierait qu'au regard du livre que j'ai fait contre ses idées, il a pensé qu'il était bon de m'attribuer une disposition permanente opposée à l'attachement inviolable qu'un théologien et un prêtre doit avoir à la vérité, préférablement à toutes choses. C'est ce qu'il fait , en me représentant comme possédé de l'amour d'un rang qu'il me donne dans un parti , engagé, à ce qu'il prétend, dans des sentiments dangereux ; comme on parlerait d'un ministre, que l'on croirait être incapable de se convertir , parce qu'il ne pourrait se résoudre de déchoir de l'autorité qu'il aurait acquise parmi ceux de sa religion. Il donne de moi la même idée ,

oogle

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quand il témoigne qu'il avait raison de craindre que je ne me rendisse pas à ces grandes vérités que le Verbe étemel lui a révélées; parce qu'il savait bien ce que pouvait sur mon esprit la considération où je suis, dans un parti qui m'a toujours regardé comme le généreux défenseur des sentiments contraires auœ siens. Et c'est ce qu'il dit encore, d'une manière plus claire, plus dure, plus outrageuse, et d'un style qui ne conviendrait qu'à un prophète envoyé extraor* dinairement de Dieu , pour soumettre tous les théologiens de l'Église à de nouvelles lumières touchant la grâce, «r En vérité , dit-il , Monsieur , je plains notre ami s'il est di fort vendu à l'amitié de certaines gens, ou tellement esclave dn rang qu'il tient dans l'esprit de ses disciples , qu'il sacrifie la vérité pour conserver la place qu'il a dans leur esprit et dans leur cœur. Quoiqu'il écrive utilement contre les hérétiques, il travaillerait bien plus utilement pour la religion, et pour ceux qu'il abuse depuis si longtemps, si, quittant ses préjugés, il examinait de ntuveau ses sentiments sur la grâce , par les ouvrages de saint Augustin et des autres Pères , par le concile de Trente , et par le secours des livrés qu'on a faits , pour lui montrer qu'il se trompe, » Je laisee là , pour le présent , les autres égarements de ce discours : j'en pourrai parler ailleurs. Je m'arrête seulement à ce qu'il prétend que la cause de ce que je ne me rends pas à la force invincible de ses beaux livres , qui m'ont montré que je me trompais; c'est-à-dire de son Traité de la Nature et de la Grâce, et de ses Méditations chrétiennes , c'est que je suis si fort vendu à V amitié de certaines gens , ou tellement esclave du rang que je tiens dans V esprit de mes diacipleê, que je sacrifie la vérité, pour conserver la place que foi dans leur esprit et dans leur cœur.

Vous jugez bien sans doute, Monsieur, aussi bien que moi , qu'il ne pouvait déclarer plus hautement qu'il voulait bien que je susse qu'il renonçait à mon amitié , et que , s'il m'avait fait donner sa Réponse par son imprimeur, ce n'était

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pas conune un présent , mais comme une déclaration de guerre ouverte.

Cependant, ii n'en est pas demeuré ià. Gomme il s'est figuré qu'il avait en moi deux ennemis à combattre , ma personne et ma réputation , et que ce dernier ennemi lui était le plus redoutable , c'est celui aussi qu'il a pris plus à tâche de détruire. Ce ne sont point des Actions pour le rendre ridicule , ce sont ses propres pensées. C'est ce qu'il vous dit, Monsieur, en ces mêmes termes, en la page 45 : « Vous devez , Monsieur, prendre garde que j'ai sur les bras deux puissants adversaires, M. Arnauld et sa réputation. M. Arnauld, la terreur des pauvres auteurs , mais qu'on ne doit pas néanmoins craindre beaucoup lorsqu'on défend la vérité; et sa réputation, qu'on a grand sujet d'appréhender, quelque vérité qu'on soutienne ; parce que c'est un fantôme épouvantable qui le précède dans les combats , qui le dé« ciare victorieux , et par lequel je suis déjà , depuis trois ans , au nombre des vaincus. » Il ne faut donc pas s'étonner s'il a fait ses plus grands efforts contre l'ennemi qu'il a le plus craint, s'il a mis tout en œuvre pour empêcher que ma réputation ne dominât dans l'imagination d'une infinité de gens , et ne les fit entrer m/ochinalemeni dans mes pensées , et s'il s'est imaginé qu'il rendrait un grand service à Dieu , s'il ruinait cette réputation nuisihk à la vérité; c'est-à-dire à Bes nouvelles visions qu'il a entrepris de faire adorer par toute la terre, comme la vérité même.

Voilà ce qui lui a fait prendre, pour me flétrir et pour me perdre de réputation, le conseil le plus malhonnête et le moins sage, le plus mal concerté et le plus mal exécuté qui fût jamais.

Ce conseil a été de me faire passer pour un dogmatiste, et de m'en attribuer tous les caractères.

Il ne fait point de fgçon de me donner cette qualité : lui, dit-il, qui dogmatise; comme si c'était la chose du monde la plus connue et la plus constante.

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Il m'en attribue aussi les caractères , dont le premier est d'avoir des disciples qu'on fasse entrer dans des sentiments particuliers à celui qui dogmatise. Et c'est ce que je vous ai déjà fait voir qu'il assurait avec une hardiesse incroyable, jusqu'à dire , que c'est parce que je suis esclave du rang que je tiens dans l'esprit et dans le cceur de mes disciples, que je sacrifie la vérité à ces vues d'orgueil et d'ambition : et il passe plus loin , en un autre endroit , où il ne craint point de dire, qu'il y a bien des gens qui vivent tranquiUfment dans une opiniâtreté malheureuse, sous VautorUé infaillible de M, Arnauld,

C'est déjà marquer ce qui restait pour achever le portrait d'un dogmatiste, qui est, que ce qu'il enseigne à ses disciples soit tel, que ce soit vivre tranquillement dans une opiniâtreté inalheureuse , que d'y demeurer attaché. Mais que faut-il pour cela? H a eu soin de le marquer, en disant que, dogmatiser, c'est faire de nouveaux dogmes. Lui, dit-il, 7U1 dogmatise : car c*est dogmatiser que de faire des dogfmesnouveaux. Et c'est aussi ce qu'il n'a pas manqué de m'attribuer dès le troisième chapitre de sa réponse.

Mais où trouver ces dogmes nouveaux, dont M. ArnauM ait fait des leçons à ses disciples, et des dogmes qui me soient particuliers, et si certainement méchants, qu'ils ai«iiét«frappés d'anathème par le concile de Trente. L'auteur de U Réponse n*a pu prendre le dessein de les chercher, et den faire un épisode de son ouvrage , sans faire voir à tout !<• monde, qu'il n'avait guère de bon sens ; car rien en pou^*aitil être plus éloigné, et marquer une passion plus maligne que de mêler cette accusation de nouveaux dogmes tbéoky giques dans une dispute de philosophie, où on l'avait ci-^tivaincu de beaucoup d'absurdités ; que de quitter le liyre auquel il avait à répondre, pour aller chercher dans un auir une récrimination odieuse, et de choquer le jugement pahlv en prétendant avoir trouvé ce sujet de récrimination dans ' ri^ponse ù M. Mallet, que Ton sait avoir été ^n^lement es*

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mée en France, au Pays-Bas et à Rome? II devait au moins réserver cela pour le temps où l'on aurait pu être en contestation avec lui sur le sujet de la grâce. Mais on ne de* vait pas s'attendre qu'il exécutât avec sagesse ce qu'il avait entrepris avec si peu de lumière ; car tout autre que lui ne se serait jamais fatigué l'esprit pour trouver, dans les livres que j'ai faits touchant la grâce, des erreurs frappées d'anathème par le concile de Trente. La proposition de la chute de saint Pierre avait été trop bien défendue pour pouvoir de nouveau être mise en jeu. Les jésuites mêmes, dans le plus fort des contestations, ne s'y sont pas arrêtés. Et , faute d'autres hérésies à nous objecter, ils ont été réduits à ne nous reprocher que celle du fait de Jansenius.

Mais pour le P. Malebranche , cela ne lui a pas été difficile. Il a trouvé dans la réponse à M. Mallet, que la grâce efficace par elle-même , qui fait que nos mérites sont des dons de Dieu, est le fondement de la prédestination gratuite, fen ai été surpris, dit-il, je l avoue. On ne s'en étonne pas ; car on sait qu'il a plus de soin de méditer sur des questions abstraites et métaphysiques, que de s'informer de ce qui se lit dans l'Écriture et dans les Pères, et de ce qui se passe dans l'Église. Il n'est donc pas étrange qu'il n'ait pas su que ce qui lui a paru un nouveau dognu, est une vérité aussi ancienne que I Église ; qu'elle se soutient tous les jours en Sorbonne, et que je l'y ai soutenue il y a près de cinquante ans, dans un acte dédié à l'assemblée générale du clergé de France de l'année 4 635 ; et qui fut honoré de la présence de la plupart des évéques de cette assemblée ;

Qu'il n'ait pas su, que je l'ai encore soutenue et j'ose dire démontrée par saint Augustin, il y a quarante ahs, dans une analyse du livre de la Correction et de la Grâce, imprimé en latin et en français ;

Qu'il n'ait pas su que, pendant les dernières contestations, nous avons toujours posé, comme un chose indubitable, dont

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nous avons fait convenir nos adversaires ' , que la prédestination gratuite,' et la grâce efiScace par elle-même, opposée à celle qui a effet, ou n'a pas d'effet, selon qu'il plait a la v(h lonté, sont des doctrines certainement orthodoxes , et qu'on ne peut accuser d'aucune erreur. Ce qui est si vrai, que ces deux vérités se soutiennent encore par de savants jésuites, dans leurs plus fameux collèges , comme il paraît par une thèse de leur collège romain , de l'an 1674 , dont je mettrai l'extrait à la fin de cette lettre;

Qu'il n'ait pas su , que , dans sa propre congrégation, le P. Âmelotte , qu'il ne mettra pas sans doute au nomln^ de mes disciples , n'a pas seulement enseigné ces deux mêmes vérités dans son abrégé de théologie, dédié à monseigneur l'archevêque de Paris, mais qu'il a même soutenu , après le cardinal Bellarmin, qu'elles ne devaient pas être regardées comme l'opinion de quelques docteurs , mais comme faisant partie de la foi de l'Église catholique ;

Qu'il n'ait pas su , pour sortir de la France, qu'il y a pns de cent ans que les deux savantes facultés de théologie de Louvain et de Douai , les ont prises pour le fondement dr leurs célèbres censures contre Lessius, sur lesquelles les docteurs de Louvain , dans leur dernier voyage à Rome, apn'. demandé le jugement du Saint-Siège , il leur a été répondu, après un sérieux examen, qu'il n'y avait rien dans ces censures qu'ils ne pussent soutenir ;

Et enfin, qu'il n'ait pas su que non-seulement tout Fonin de Saint-Dominique, mais plusieurs autres encore, ne soufrent point qu'on enseigne parmi eux d'autre doctrine, comi étant certainement et incontestablement celle de saint A gustin et de saint Thomas ;

Mais ce qui est plus étrange à l'égard de ce dernier e-' qu'ayant pris occasion de la réponse de M. Malle! *, de r

'Gela paraU par les aveux du P. Annat, qu'on Irouvera dan^

DisquisiUons de Paul Ircnce.

* Liv. lX,chap. l".

CONTRE LA BÊPONSB DE MALEBRANGHE. &63

Iraiter de dogmatiste, qui avance des dogmes nouveaux, il ait oublié ce qu'il doit avoir vu dans cette réponse, que le général des augustins , qui est toujours à Rome et sous les yeux du pape, a fait, il y a peu d'années, un décret publié, imprimé et envoyé partout, par lequel il ordonne à tous les théologiens de son ordre « de ne point enseigner d'autre doctt trine que celle de saint Augustin touchant la prédestination « à la gloire avant la prévision de nos mérites, comme étant la « source, l'origine et la cause de tous nos mérites, et touchant « la grâce efficace par elle-même , par laquelle Dieu opère « en nous non-seulement de vraies révélations , mais aussi « toutes nos bonnes volontés , depuis le commencement de « notre conversion jusqu'à la persévérance finale, selon cette « parole de l'Apôtre : Cest Dieu, qui opère en nous le vouloir « et Vaction, selon quil lui plaft. »

C'est donc lé peu de soin qu'il a pris de s'instruire des matières de la grâce qui lui a fait croire que j'ai avancé un dogme nouveau, et qui m'est particulier, sur la grâce et la prédestination.

Et on ne peut encore attribuer qu'à la même négligence, la hardiesse qu'il a eue , de faire frapper d'anathème ce prétendu nouveau dogme par le concile de Trente , n'ayant à alléguer pour cela qu'un canon falsifié par le retranchement de ces paroles : sed velut inanime quoddam , nihil omnino agere, mereque passive se hahere, qui font voir manifestement qu'il n'y est rien défini que contre les luthériens qui, au commencement de leur secte, niaient entièrement le libre arbitre dans les œuvres de la grâce • ; parce qu'ils prétendaient que c'était Dieu qui faisait tout et que nous ne faisions que pâtir , comme aurait fait une chose inanimée. Un écolier en théologie de deux ou trois ans n'aurait pas ignoré cela. Mais ceux qui sont un peu instruits de ce qui s'est passé à Rome dans la célèbre congrégation de auxiliis, auraient su en-

< SOTO, de Nat. et Crat., lib. I, chap. 15.

U6k DÉFENSE D*ARNAULD

core, que les jésuites ayant allégué ce canon en faveur do leur grâce molinienne , qui a effet ou qui n'a pas d'effet selon qu'il plaît à la volonté, les dominicains firent voir, qu'ils abusaient du concile ; et cette vaine prétention de leurs adversaires fut rejetée par les consulteurs.

Enfin, je n'ai eu garde d'être surpris de voir lancer contre moi cet anathème du concile, par ce nouveau protecteur de la grâce molinienne, puisqu'il y a quarante ans que ce même canon, tronqué et falsifié de la même sorte, m'ayant été objecté par M. Habert, théologal de Paris, et depuis évéque de Vabres , je fis voir, dès ce temps-là , dans la seconde apologie pour M. l'évêque d'Ypres, liv. 3, chap. 29 , que rien ne pouvait être plus faible que cette allégation du concile, contre l'efficacité de la grâce de Jésus-Christ , soutenue unanimement par toute l'école de saint Thomas , et par les plus savants théologiens de l'Église.

Mais quoi ! pour savoir ces faits , il faut avoir lu : et les méditatifs ne lisent guère; parce qu'ils négligent les Mis. pour ne s'occuper que des vérités éternelles et immuables.

Ces deux points, Monsieur, l'un qui regarde mes mœurs, et l'autre ma foi, font à mon égard la plus considérable partie de ce nouveau livre, parce que dans le rang qu*il a plu a Dieu que je tinsse dans son Église , de prêtre et de docteur, ce ne serait pas une patience chrétienne , mais une négligence blâmable , de souffrir qu'une diffamation , si publique et si mal fondée , pût faire impression sur l'esprit de ceu\ qui ne me connaissent pas , ou donner occasion aux hén'tiques de Hollande, qui font livres sur livres, pour me déchirer avec des emportements furieux , d'ajouter à leurs autm> injures , les reproches , qu'ils diront que me fait mon am. même, en me représentant comme un dogmatiste, qui n*<M attaché à ses sentiments que par la secrète ambition d'ètn^ le chef d'un parti, et qui n'écrit que par chagrin, et sans aa* cun amour pour la vérité.

Je pourrai faire sur cela deux sortes d'apologies. L'une

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pour justifier la droiture de mon cœur contre les injures personnelles de cette réponse ; Vautre , pour effacer la tache honteuse d'un dogmatiste qui soutiendrait de nouveaux dogmes frappés d'anathème par les conciles.

Cela m'a paru plus important que de lui répliquer aussitôt sur la matière des idées. Mais comme il a fait connaître , par sa réponse, qu'il est d'humeur à prendre avantage de tout, pour ne pas lui donner lieu de chanter de vains triomphes de ce qu'on ne se serait attaché qu'aux incidents de son dernier livre, sans l'attaquer dans le fond, je vous supplie, Monsieur , de trouver bon que je m'arrête ici un peu plus longtemps que je n'avais eu dessein quand j'ai commencé à vous écrire , et que ce soit comme une seconde partie de cette lettre, dans laquelle je vous ferai voir, par trois considérations, qu'il sera si facile à toutes les personnes d'esprit de reconnaître la faiblesse de sa Réponse, avant même qu'on en fasse une entière réfutation , qu'on jugera sans peine que le public s'en pourra passer, ou au moins l'attendre sans impatience. Première considération. — La première considération est que ce qui est dans la réponse sur cette matière , est si embarrassé et si confus , et laisse tellement ce que j'en ai dit dans toute sa force , que toute la grâce que je demande à ceux qui voudront lire ce nouveau livre est que ce soit en le conférant avec le mien , et qu'ils prennent garde de ne se pas laisser éblouir par la fierté et la confiance que l'auteur de la Réponse témoigne lorsqu'il se sent le plus faible ; mais de considérer avec attention à quoi il avait à répondre, et comment il y répond ; car je suis assuré que pour peu qu'on y fasse attention , on trouvera qu'il a été dans l'impuissance de rien opposer aux endroits les plus importants du livre des Idées, Lisez, je vous prie, le chapitre 4. Le seul titre fait voir la nécessité qu'il yavaitd'y répondre, puisqu'on promet d'y montrer que ce qu'il dit de la nature des idées n'est fondé que sur les préjugés de l'enfance. Cependant il n'y répond rien du tout. Lisez le sixième. La manière dont nous voyons les choses

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dans les idées y est très-nettemeiit expliquée. Il déclare, qu'il le passe , parce que le dégoût Va pris de répondre à des discours qui ne prouvent rien. Lisez le dixième , qui est la quatrième démonstration. Il Ta jointe à la cinquième , afin qu'on ne s'aperçût pas si aisément qu'il n'avait rien à dire sur la quatrième, qui est la plus convaincante. Lisez le vingtunième. Il le laisse là tout entier, ensuite d'une petite préface injurieuse, où il reproche à M, Arnauld, que, s' étant mis un peu sur le tard à philosopher, il n'est pas étrange qu'il ne prenne pas bien le sens de ceux qui méditent. Lisez les chapitres 23 et 24, qui contiennent quarante-cinq pages, parce qu'on y réfute toutes les méchantes preuves qu'il avait apportées dans /a Beoherohe de la Vérité, pour montrer que nous avons une Idée claire de l'étendue , et que nous n'en avons point de notre âme. Au lieu d'y répondre, il promet en l'air qu'il réfutera cela dans un autre ouvrage. Lisez aussi le vingt-cinquième , et vous jugerez s'il l'a dû passer sans en dire le moindre mot.

On trouvera qu'à l'égard des chapitres mêmes auxquels il prétend avoir répondu , il le fait si cavalièrement, comme il dit lui-même, qu'il ne satisfait solidement à aucune difficulté, et que souvent , de cinq ou six choses importantes , traitée;: dans un chapitre, il n'a parlé que d'une ou deux, et encore fort légèrement. On peut voir, par exemple, le chapitre M des Idées , qui marque cinq ou six de ses variations ou coih tradictions en choses importantes. Il prétend y répondre dan> son quatorzième chapitre. Il dit un mpt de la première et la résout fort mal. Après avoir proposé la difficulté sur la se* conde, toute la réponse qu'il y donne est qu'tï croirait sr rendre ennuyeux et ridicule de répondre sérieusement â f'< vétilles, -

Et pour toutes les autres, la réponse est encore plus courte . car elle ne consiste qu'en ces paroles : Le reste du chapitre f<t de même force. On peut voir aussi le chapitre 1 1 , qui est ri<* vingl-deux pages, réfuté en sept pages par son seizième cha-

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kM OÉr£NS£ d'aanauld

corps ne peuvent être intimement unis à notre âme, en étant même souvent trés-éUrignés , comme le soleil et les étoiles , il a été réduit à nier qu'il eût pris cela pour principe , en disant tantôt , qu'il n*en avait parlé que selon le sentiment des philosophes qu'il voulait réfuter, et tantôt, que c^avait été par raillerie qu'il avait dit : que notre âme ne sortait pas du corp» pour aller voir le noleil. Mais rien n'est moins sincère que cett« dénégation, comme on le voit sans peine, par les deux passages de son livre de la Becherche de la Vérité, que j'avais rapportés dans le chapitre 4 , page 195 et 496 , et surtout par le dernier, où, en voulant établir le l)esoin que nous avoM d'^/fe« représentatifs pour voir les corp» , il se sert de deui raisons : l'une qu'ils m peuvent Hre unis à notre âme ; l'autre , qu'il exprime en ces termes ; Outre que nos âmes ne sortent point du corps pour mesurer la grandeur des cieux, et que par conséquent [NU) elles m peuvent voir les corps de dehors que par des idées qui les représentent. Cest de quoi tout le monde doit tomber d'iutatrd. Kst-ce ne parler que selon le sentimeot des autres? Kttt^ce là ne point prendre Téloignement des corps |)Our un principe qui nous oblige d'admettre des idées qui les représentent , c'est-à-dire des êtres représentatilii distingués des perceptions?

On trouvera que sa mauvaise foi ne lui sert de rien, e( n'em|>éche |)oint (fue je n'aie fort bien fait voir la fausseté de sa proposition générale rfu'il a prise t>our fondement de fa philosophie des idées : que^ nms avons besoin, jtour voir fci corps, d'Hres représentatifs distingués des perceptions; car je ne me suis engagé, sur cela, à la Hn du sixième chapitiv, qu'à montrer deux choses : l'une, que tous les principes et toutes les ftreuves sur lesquels on a bâti cet édifice des êtres représentatifs n'ont rien de solide ( et c'est ce que j'ai fait voir dans les deux premi(*res démonstrations); l'autre, que nom n'en avons nulle néi:essité pour connaître les choses que Dieu a rtfuluque mus connussions; et c'est ce que j'ai traité dan» le» troirtderuicres. Or, il n'a osé nier que je n'aie bien détruit-

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U6H UtnHM I>'A«IIAIJU>

cûr\m m peuvml être irUimêmêni unis à mire âftte, m ét««i Uihm ÊummrU Iren-éhiiffiéê , cornim Is mUil et len éùHU$ , à « été réduit k mtr i[H'ï\ eût |^»« mSia (mmit \wïfm\m , m ^mai UinlAi , i\u'iï H'mi avait |>»rlé <|u« œU^ti k mnUnm^i 4k»« fé^ Umf\f\mi qu'il voulait réfutt^, et tanUH) qui^ «/tfvdit éié fim fiMkrk qu'il avait dit -, //ue fi/ziff/' 4f//^ ne nortail pan du t^prp pour aller ruir le noleil, Miàîn lian n*tmi wmm énmr^ ^wi éoeitu défiéji^iunî t iummm on k voit imu* irnïm , imr kn dem fm^ m^^ d« mm livre d» la Recherche de ta Vérité, qu« jf^vm rH{tlH)riéê daiM 1^ dmiAtre i , im^ iiètieiêi^tei mrUMipm k dwnkff aUf m voulant éMïr k ïmmAu ({tm mm mom A*élre$ reprémnlatifu |>our voir \m ejor\>%^ ï\ m mri é» ém% raMODi ; l'um qu'iltt m fteuvenl être unlu à mire âms ; Vmàn • qu'il ^x^xvm m om \m%ntm ; CMre i^m mm âme$ m amt^m/i point du corpit jMmr nmurfirla (/randeur de» ckuj:,elffmp(Êr mnuéquenl ^ N It i elle$ ne fmamnt mir le» c//rp» de d£hMr$ ^ fHir de» Ui^eu t/ui lea reitrémnlml, (TeM de r/iud ttmi le mmée Ml limdMtf dtumrd, VMh'a* m \mtier f\m mUm k mttiimmi dt^ autre»? K^t-c^f là m |K>iut |>iendre VéUti^rmumniémem^ fiour un ^rimim qui nom oïÀr^ti ^H^umUre (im uUtm qm i» rti[n(i*^n\m\i , c'ertt-à-dire de* éUe* f^)rémniHt4k ômUtki^ dat \mm\»Uomi*f

On trouvera que i»a luauvaitie (oi m lui amt Ats r'ym , ^ n'mn\Mïa [mini ^\m je n'aie fort hïm Uïi yiÂr k îmmm^dtt m |»ro|K>i»ition ^kiktuk qu'il a \Hm* \Hmf fonéetneot tik m l>|iilot»o|ilue de*î uU*t*^ : f/ue^ mm» artm» lje»oin , fMmr t;^f te^ mrp», dé'trn reftré»ent4itif» dktinnué» de$ j^reejdémiM; eu >e ne nm m^ <^u$^a^f mr ^ela, à la (In An m%kum é!^$t^àPi . qu'à montrer «Ji^u* dio^eu : l'une, (pie ton» le» prineipeêtt toute» k» fmurtm »ur lemtml» ott a bâti cet édifiée de» Hre» te* pr/mntatif» nonl rien de mdide Uti c*e#t ce que j ai îmi %m dan» k^ikn% {>remiere>»défnont^ationii); l'autre, if ne mm H m urtm» nulle n/u:f»»ité fmur nmfmilre le» elum» tpue IHem ê rfrtdut/ue noua amumuiottu; et efmi ee que J'ai Umùèàm» ttfe troié dernii'ie>^. Or, il n'a o^ niet que je n'ai« inm àéintâ

^^wi^.- im ^^. ^r m^ &MÂ i/M t^ f\m i m \^êi*miH^ ^ *^4, itOH ym ^^m M, Ufmtp^, ^f^n ^ im% ptm^pm # fpii

^i^^ Ht imi^ f\Htfh (^ *^*^A , ¥^i Ui'^^H'^^ 4 '4p-

*^yçi^M^**49hm. ff'fi M tftm n^tt^^.y (\^i4 t^f^H f^^^, /Ik-^t ^

f^ti^m^, H m Uft P^ftmi \^m fm* 4^ *\h*n ^rnl^^mft ^ ^^«^^ ^^mlv^ i^^/tf!,p^, ^ ^int k^ t/0^ /fcrtH tHm4m htUiU^i^, f^-^m ff^ ^ ih^ i*fhm\ t/mtHiH ^ tmmim pfmiM pm

/p* ft^fmd^H Wfim ii^t'f^»^if¥, Ut f^téfm'4 tMi^ f^fm^^ M^Mt *^n iip*^H tft^fth fk tMfff^ nn h^mim (p*i , 4nfH *i# W>fH HihtiH (P^ite f/4m^ %it^^y * ^ff* ft^h^^té^ in, f'foit iMr <^ hti i iHfkt^f fk Ut U^/ff^ mn i^U^ ^ 4^^A'

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U6S DÉFEJSSE D'ARNAULD

corps ne peuvent être intimement unis à notre âme, en étant même souvent très-éloignés , comme le soleil et les étoiles , il a été réduit à nier qu'il eût pris cela pour principe , en disant tantôt , qu'il n'en avait parlé que selon le sentiment des philosophes qu'il voulait réfuter, et tantôt , que c'avait été par raillerie qu'il avait dit : que notre âme ne sortait pas du corps pour aller voir le soleil. Mais rien n'est moins sincère que cette dénégation , comme on le voit sans peine , par les deux passages de son livre de la Recherche de la Vérité, que j'avais rapportés dans le chapitre 4 , page 195 et 496 , et surtout par le dernier, où , en voulant établir le besoin que nous avons d'êtres représentatifs pour voir les corps , il se sert de deux raisons : l'une qu'ils ne peuvent être unis à notre âme ; l'autre , . qu'il exprime en ces termes : Outre que nos âmes ne sortent point du corps pour mesurer la grandeur des deux, et que par conséquent [N B) elles ne peuvent voir les corps de dehors que par des idées qui les représentent, Cest de quoi tout le monde doit tomber d'accord. Est-ce ne parler que selon le sentiment des autres? Est-ce là ne point prendre l'éloignement des corps pour un principe qui nous oblige d'admettre des idées qui les représentent , c'est-à-dire des êtres représentatifs distingués des perceptions?

On trouvera que sa mauvaise foi ne lui sert de rien , et n'empêche point que je n'aie fort bien fait voir la fausseté de sa proposition générale qu'il a prise pour fondement de sa philosophie des idées : r/ue nous avons besoin, pour voir les corps, d'êtres représentatifs distingués des perceptions; car je ne me suis engagé, sur cela, à la On du sixième chapitre, qu'à montrer deux choses : l'une, que tous les principes et toutes Us pi^euves sur lesquels on a bâti cet édifice des êtres représentatifs nont rien de solide (et c'est ce que j'ai fait voir dans les deux premières démonstrations) ; l'autre , que nous nen avons nulle nécessité pour connaflre les choses que Dieu a rouluque nous connussions; et c'est ce que j'ai traité dans les trois dernières. Or, il n'a osé nier que je n'aie bien détruit.

CONTRE LA. RÉPONSE DE AULERRA.>CHE. k09

dans les doux premières, et à la fin de la cinquième, ce qu'on a pris pour principe de la nécessité de ces êtres représentatifs, mais il dit seulement, que ce n'est pas sur cela qu'il s'est appuyé. J'ai donc de mon coté tout ce que j'ai prétendu, et tout ce qu'il gagne du sien est de jwuvoir dire qu'il a avance cette proposition générale de la nécessité des êtres représentatifs, non pour avoir été trompé par de faux principes , qu'il aurait pris pour vrais, mais en ne s'appuyant sur aucun principe : ce qui est encore plus indigne d'un philosophe.

On trouvera enfin , pour passer bien d'autres choses , que, dans une dispute philosophique , il s'avise de vouloir faire le théologien , après avoir fait le philosophe dans une matière aussi Ihéologique qu'est la conduite de Dieu dans la dispensation de ses grâces, et qu'il paie le monde de spiritualités nm\ entendues et de passages de saint Augustin , qui, do quelque mjniere qu'on les entende, sont très-éloignés d'a^)- /)uyer son opinion de la vue des corps dans une étendue intelligible infinie , qui est Dieu môme, qu'il nous paie, dis-Jc , (le fausses spiritualités, lorsque la raison lui manque au besoin ,. et ne lui fournit plus rien do quoi soutenir sa prétendue nécessité de voir les corps dans l'étendue intelligible infinie qui est Dieu môme; comme si on ne lui pouvait pas dire ce que le saint homme Job disait à ses amis : Numquid IJeus indiyet vestro mendacio, ut pro illo loquamini ddos.

Deuxième Considération. — La seconde considération, qui peut rendre moins nécessaire la répfiqueà cette réponse, est qu'on n'a guère besoin de réfuter un homme qui , dans son livre môme , donne cause gagnée à son adversaire. Or, c'est ce que fait l'auteur de la Réponse aux idées en déclarant, en plusieurs endroits, que j'ai gagné mon procès contre lui , et qu'il n'a plus rien à dire , si je puis montrer que les perceptions que notre âme a des objets sont essentiellement représentatives de ces objets.

. I[ le fait principalement dans son chapitre 10, où il examine deux définitions do mon cinquième chapitre , la sixième

et la septième. Voici la sixième : « J'ai déjà dit que je prenais pour la même chose la perception et Vidée, Il faut néanmoins remarquer que cette chose, (luoique unique, a deux rapports: Tun à l'âme qu'elle modiûe , l'autre à la cliose aperçue , en tant qu'elle est objectimment dans l'âme , et que le mot de peroeption marque plus directement le premier rapport, et celui d'idée le dernier. Ainsi [^perception d'un carré, marque plus directement mon âme comme apercevant un carré, et Vidée d'un carré , marque plus directement le carré , en tant qu'il est objectimment dans mon esprit. »

Écoulons maintenant ce que l'auteur de la Réponse dit sur cela : Certainement il faut êtte étrangement préoccupé de .<"" sentiment et lavoir bien peu examiné, pour ne fxts voir qu on k suppose, lorsqu* on prétend faire des définitions |X)Mr en cotivaincre les autres. C'est-à-dire qu'il avoue que ce qui est dit dans celte sixième définition , que nos perceptions ont deit-r rapports; l'un à lame, quelles modifient, et l autre à loKjrt. qu'elles représentent, ne saurait être vrai, qu'il ne soit vrai, que mire esprit na point besoin, pour connaître les cAo^< matérielles , de certains êtres représentatifs , distingués d' * perceptions; mais que j'ai tort de supposer comme vrai, or quGj'ai mis dans cette sixième définition, au lieu que je le devais prouver, comme étant ce qu'il me contestait.

Ce qu'il dit sur la septième définition est encore bien plu* net. Voici cette septième définition : <r Ce que j'entends pj: des êtres représentatifs, en tant que je les combats comoK des entités superfiuos , no sont que ceux que Ton s'imaiiin'être réellement distingués des idées prises pour des perct'ttionë ; car je n'ai garde de combattre toutes sortes d'êtres . ' de modalités représentatives, puisque je soutiens qu'il e-' clair» à quiconque fait réflexion sur son esprit, que toutes r. peixeptions sont essentiellement représentatives, »

Il faut remarquer qu'il y a une faute d'imprimeur ou ■" copiste dans l'endroit de la Réponse où ce passage est r«iiportéj car il vu, que toutes nos modalités sont trpré^i*'

iives, co qui n'est pas vrai, au lieu qu'il y a dans le livre des Idées que toutes nos perceptions sont représentatives.

Voyons maintenant ce qu'il répond à cola. Rien n'est plus décisif pour me donner gain de cause.

a Vous voyez, dit-il, qu'il suppose ce qui est en question; (( car, s il est clair que nos perceptions sont essentiellement « représentatives, sa proposition à démontrer n'a pas besoin « de preuves ; il sera clair que notre esprit n'a pas besoin , a pour connaître les choses matérielles, de certains êtres (( représentatifs distingués des perceptions. »

Je n'en veux pas davantage. Il ne pouvait mieux faire pour prononcer son arrêt contre lui-même. C'est comme si un géomètre avait réduit son adversaire à parler ainsi : Quand vous dites qu'il est clair quil ny a point de tout qui ne soit plus grand que sa partie, vous supposez ce qui est en question ; car j'avoue que , s'il était clair qu'il n'y eût point de tout qui ne fi\t plus grand que sa partie , ce que vous protendez contre moi serait clair aussi. Que dirait-on d'un géomètre qui en serait réduit là ? no passerait-il pas pour un homme qui aurait l'esprit si bouché, qu'il n'y aurait plus rien à lui dire? Je soutiens que c'est où s'est réduit le P. Malebranche; car il n'y a point d'homme raisonnable qui ne reconnaisse , s'il veut y faire un peu d'attention , qu'il n'est pas plus clairement enfermé dans la notion du /ou/, d'être plus grand que sa partie, qu'iLest clairement enfermé dans la notion des perceptions que notre Ame a des objets , qu'elles sont essentiellement représentatives de ces objets.

Ce ne sont pas là des choses qu'on ait besoin de prouver , maison les peut rendre plus claires, et y faire faire plus d'attention, par l'explication des termes,

Jo n'ai que deux choses à faire voir, pour gagner mon procès contre lui, par sa propre confession. L'une, que quand notre esprit aperçoit un nombre, un carré, son propre corps, l'être .parfait, ces perceptions sont des modifications de notre âme. L'autre , que ces perceptions , qui sont

^12 DÉFENSE n'ARNArm

des modifications de notre âme, sont représentatives de leur> objets; que la perception d'un nombre est représentative d'un nombre; celle d'un carré, représentative d'un carré. L'un et l'autre sera bien facile. Commençons par le premier.

Quand une chose ou une substance, demeurant substantiellement la même , est tantôt d'une façon , tantôt d'une autre, on appelle ce qui la détermine à être d'une telle façon, plutôt que d'une autre, manière d'être , modalité , ou modif' cation; car ces trois mots ne signifient que la même chose. Cela se comprendra mieux par un exemple. J'ai un morceau de cire dans la main, que je fais tantôt rond, tantôt cam', ou d'une autre figure : quoique ce morceau de cire demeure toujours le même morceau de cire , j'appelle donc , être rond, être carré, ou d'une autre figure , une manière d'être, une modalité, ou une modification de ce morceau de cire.

Or mon âme demeurant la même , pense quelquefois à un nombre ; d'autres fois à un carré, d'autres fois à son propre corps, d'autres fois à Dieu. Il faut donc que, penser à un nombre , à un carré , à son propre corps, à Dieu, soient de> manières d'être, des modalités, des modifications de notre âme.

Penser à un nombre ou à un carré , apercevoir un nombr-ou un carré, avoir la perception d'un nombre ou d'uncarnn'est que la même chose , différemment exprimée.

Puis donc que, penser à un nombre ou à un carré, eune modification de notre âme, il s'ensuit évidemment q.' la perception d'un nombre ou d'un carré, est aussi une nidification de notre âme; et, par conséquent, on ne p>> ' douter de la première chose que j'avais à faire voir, qui i^* que toutes nos perceptions, comme est la perception dinombre ou d'un carré, sont des modifications de notre an.-

La seconde no sera pas plus difficile à montrer. On • peut penser qu'on ne pense à quelque chose , et penser rien, c'est ne point penser du tout; c'est-à-dire, qu'il n » point de ponsop qui n'ait son objet.

CONTRE LA RÉPONSE DE MALERRANCHE. /il 3

Il s'ensuit de là, que toute pensée a essentiellement deux rapports : l'un à TAme qu'elle modifie, ou dont elle est une modification , comme je viens de le faire voir, l'autre à la chose qu'elle a pour objet. Et ainsi, quand je pense à un carré, mon âme est modifiée par cette pensée, et le carré est l'objet de cette modification de mon ame , qui est la pensée d'un carré.

Or, comme j'ai déjà dit, penser à un carré, apercevoir un carré, et avoir la perception d'un carré, sont la même chose. Donc nos perceptions ont aussi deux rapports : l'un à Tàme, qu'elles modifient; l'autre aux choses qu'elles ont pour leur objet. Et par conséquent, je n'ai rien dit dans la sixième définition , qui ne soit clair et évident. Car, pour avoir dit que , ne prétendant marquer que la même chose, par le mot d'idée et par celui de perception, il me semblait néanmoins que le mot de ftercepiion marquait plus directement le premier rapport, et celui d'tcfee le second , ce ne peut être un sujet de dispute ; puisque d'une part, ce n'est que fixer un mot à une notion particulière, ce qui est arbitraire comme tout le inonde le reconnaît et que, de Tautre, j'ai suivi en cela l'usage des plus habiles philosophes. Quoi qu'il en soit, ne m'arrétant pas au mot d'idée, pour ne pas choquer votre ami, on ne saurait nier, je le redis encore une fois , que toutes nos perceptions ne se rapportent en même temps à notre âme , comme en étant des modifications; et aux objets, comme étant ce par quoi nous les apercevons : id quo inteU ligimus : id quo percipimus objecta.

Or ce sont des façons de parler qui , sous divers termes , signifient la même chose, de dire de la perception d'un carré , que c'est ce par quoi j'aperçois un carré , que c'est ce par quoi un carré çst objectivement présent à mon esprit , que c'est ce qui représente un carré , ou que c'est une modification de mon âme qui est représentative d'un carré. 11 n'est iionc pas plus clair que le tout est plus grand qm sa partie-, qu'il est clair que nos perceptions, qu'on ne peut

LiiU DÉFENSE D'ARNAULD

nier être des modifications de notre âme, sont représentatives de leurs objets.

On peut dire même que c'est la clarté du dernier qui fait la clarté du premier, c'est-à-dire qu'il n'est clair que le tùui est plus grand que sa partie, que parce que cela noua al ainsi représenté par nos perceptions ou par nos idées prises pour des perceptions. C'est ce qu'on a fait voir dans \Ari de penser, partie iv, chap, 6. On le peut voir.

£n voilà assez, ce me semble, pour convaincre leg plus opiniâtres, et néanmoins je ne m'attends pas que votre ami s'y rende; car il n'a garde de m'en croire, quoique Je lui puisse dire , puisqu'il ne craint point de me reprocher, p, 295, que je suis assurément V homme du monde le plus singulier dam mon sentiment sur la nature des idées, c'est-à*dire que, si on l'en croit, je suis le seul au monde qui ose soutenir, ce qui parait un gran(} paradoxe , que nos perceptions sont essentiel' hment représentatives des objets.

Il faut donc, Monsieur, lui faire voir que je ne suis pas Y homme du monde le plus singulier dans ce sentiment, iiiai< que c'est lui qui est l'homme du monde le plus hardi à assurer les choses les plus certainement fausses.

Je pourrais lui objecter tous les philosophes de Técole et ceux mêmes qui, par un préjugé de l'enfance, ont recoure à des êtres représentatifs gour connaître les choses aba^ites: car, nonobstant cela, ils ne laissent pas d'avouer que nos per- * ceptions sont représentatives des objets, puisqu'ils disent tou» que concepius sunt signa formai ta rerum.

Mais parce qu'il les pourrait récuser comme n'étant p»»-^ instruits de la véritable philosophie, ou chicaner sur la manière dont ils entendent cela, je ne m'y arrêterai pas, et j* ne lui en alléguerai que de ceux qui sont dans les mtoe^ principes que lui.

J'ai devant mes yeux la thèse d'un très-habile philoaopli' de Louvain, soutenue au mois de juillet do Tannée derniiMt- 11 fait un article exprès de cette difficulU^. Je ne le rapfof

terai qu'en latin , parce que les lermes en sont si forts , que j'aurais peur qu'il n'en fût trop blessé si je les mettais en français :

« Quomodà inexiensa et indwisibilis mens concipit exiensum et divifiibile spcUium ? Ubi et in qm percipit absentia ac procul ilmtta CQTpora? Indubie in ideis ipsarum, Sed cave, ne recentioris cujusdam somnio delectatu» ideas ipsas, aliquid a perceptionibus diversum cogite», et nescio quem mundwn inteUigibilem menti sic appUcatum ineptias, ui in eo quasi spécula rel imagine potins cuncta conspiciai, Siquidem ideœ rerum formaliter sunt earum perceptiones, nec per intuitum ab idea diversum res ut in hac expressa videtur, sed per imaginem, geu ideam» formaliter res ipsa fiercipitur : quamvis tVfea refle.ro cognosci, et ita perceptionis perceptio dari possit, »

Mais il dira peut-être que ce philosophe est trop dur, et il pourra s'imaginer que je l'ai gagnt\

Il lui en faut donc trouver un autre sur qui ce soupçon ne puisse tomber, et pour qui aussi il ne puisse avoir du mépris. Il avouera sans doute que ces deux conditions se rencontrent en M. Descartes; il sera donc propre à lui faire voir qu'il y en a d'autres que moi qui , prenant les idées pour des perceptions, ne doutent jmnt qu'elles ne soient représentatives des objets; ce qu'il avoue être le i)oint décisif de notre différend. Je crois sans exagération qu'on en pourrait alléguer cinquante passages de ce philosophe. Mais en voici un qui est si clair, ot qui dit si expressément tout ce que j'ai dit dans mes deux définitions, que je ne crois pas avoir besoin d'en rapporter d'autres. C'est dans sa troisième Méditation où il parle fort au long des idées en les prenant toujours pour nos percep* tions. Or, voici comme il entre en discours sur cette matière ;

« L'ordre , dit-il , semble exiger que je distribue toutes mes pensées en de certains genres. Il y en a quelques-unes qui sont comme les images des choses auxquelles seules convient proprement le mot d'idée; comme lorsque je pense à un ])Ommo, à une chimère, au ciel, à un ange, à Pieu. » Rt,

/il 6 DfiFtNSE D'ARNACLD

]}U\9> bas : « Q^and je considère les idées comme étant simplement des modifications de ma pensée, je ne reconnais entre elles aucune inégalité ; mais, en tant que Tune représente une chose et l'autre une autre, elles paraissent fort différentes les unes des autres ; car celles qui me représentent des substances sont quelque chose de plus grand, et pour parler ainsi , contiennent en soi plus de réalité objective que celles qui ne représentent que des manières d'être ou des accidents; et enfin, celle par laquelle je conçois un Dieu souverain, éternel et infini, qui connaît tout, qui peut tout, contient certainement plus de réalité objective que celle qui ne repré^ sente que des substances finies. »

Il y a dix autres passages dans cette seule Méditation qui font entendre la même chose.

On peut voir par là quel peut être Téblouissement d*espril de l'auteur de ]^ Réponse, qui lui a fait dire, en la pag. 450, que « personne que M. Arnauld n'a jamais compris que Tideo d'un cercle, ou de l'infini, fût une modification de son esprit : * et , en la page 259 , que « je soutiens l'opinion la plus insoutenable qui se puisse imaginer, quand je dis que la modalité de mon ame , c'est-à-dire ma perception , est représentative de Dieu même et de l'infini. »"I1 n'a qu'à lire encore une fois ce passage de M. Descartes pour y trouver, comme des vérités certaines et indubitables, que les idées sont des modalités de notre âme, et que, entre ces modalités de notre âme, il y en a qui sont représentatives d*un Dieu souverain, éternel et infini, qui connait tout, qui peut tout : ce que Fauteur de la Réponse a cru ridiculement être si absurde, qu'il lui a plu de s'imaginer que fêla ne pouvait tomber que dans un esprit comme le mien ; au lieu que M. Descartes l'a cru si certain et si important pour la religion, qu'il n*a pas fait difficulté de dire, comme je l'avais déjà rapporté dans le li\ rv des Idées, chap. 26, « qu'en prenant le mot d'idée , comme il )'a pris dans ses démonstrations, pour la perceplion que nous avons d'un objet, personne ne peut nier qu'il n'ait en

CONTRE LA RÉPONSE DE MALEIÎRANCHE. l\\l

lui ridée de Dieu , à moins qu'il no dise qu'il n'entend pas ce que veulent dire ces mots : la plus parfaite de toutes les choses que nous puissions concevoir; car c'est ce que tous les hommes entendent parle mot de Dieu. Or, dire que l'on n'entend pas des mots aussi clairs que ceux-là, c'est aimer mieux se réduire soi-même aux dernières extrémités que d'avouer qu'on a eu tort de combattre le sentiment d'un autre; à quoi je puis ajouter qu'on ne peut guère s'imaginer de confession plus impie que celle d'un homme qui dit qu'il n'a point d'idée de Dieu , dans le sens que j'ai pris ce mot d'idée ; car c'est faire profession de ne le connaître ni par la raison naturelle , ni par la foi, ni par quelque autre voie que ce soit ; puisque si l'on n'a nulle perception qui réponde à la signification du mot Dieu , il n'y a point do différence entre dire qu'on croit que Dieu est, et dire qu'on croit que rien e?t; et ainsi on demeure dans l'abime de l'impiété et dans l'extrémité de l'ignorance. »

J'avais encore rapporté, dans le quatrième cliapitre du livre des Idées, deux définitions de M. Descartes, qui contiennent la même chose. Mais c'est peut-être aussi à cause que votre ami se trouvait trop embarrassé de ces défmitions qu'il a laissé là tout ce chap. i, sans en dire un seul mot. Il s'est contenté , à la fin de son livre , de répondre cavalièrement à l'autorité de ce philosophe , en se gardant bien de rapporter ce qu'on lui en avait objecté, parce qu'il aurait été impossible d'y appliquer ses solutions. Je n'aurais pas daigné les rapporter, tant elles sont frivoles et déraisonnables , si ce n'est que j'ai cru important que le public en fût informé, afin que l'oji connaisse parla le génie de ces philosophes théologiens, et que l'on s'attende aux chicaneries qu'ils seront capables d'employer pour éluder les passages des Pères les plus manifestement contraires à leurs nouveautés. Car j'avoue que cela ne leur sera pas plus difficile que d'entreprendre de persuader le monde que ce serait faire tort à M. Descartes de vouloir qu'il ait cru que nos perceptions, qu'il appelle i(l(^pfi,

tilS DÊFEMSK D*ARNAULD

et qu'il reconnaît ei^pressément être des modifionUiom et notre dme, sont représentatives des objets. Je marquerai à part chacune de ses défaites.

Voici la première, « II est contre le bon sens et oontre l'équité de prétendre, comme fait M. Arnauld, que M, Descartes ait exclu les idées au sens ordinaire et prétendu, que les modalités de l'âme sont essentiellement représentatives »

RÉPONSE, — Il n'est point question d'exclure les idées au $m ordinaire. C'est un galimatias qui ne signifie rien ; mm U est plus clair que le jour que M. Descartes a dit expreisément que les idées dont il parlait , étaient des modifict^ioM (le notre âme , et que de ces modifications de notre Ame Tune représentait une substance, l'autre une manière d'être, et une autre l'Être parfait et infini. Je ne connais point ce bon sens et cette équité de l'école des méditatifs qui leur fait prendre la liberté de faire dire aux auteurs tout le contraire de ce qu'ils disent, lorsque cela ne s'accorde pas aveo les opinions de leur école.

Deuxième: défaite, — « U faudrait que M. Arnauld , pour s'appuyer sur l'autorité de ce philosophe, apportât quelcjues endroits de sa métaphysique contraires au sentiment com* mun, et ne se servît pas d'un terme qui a deux aena : tel que celui de perception d'un objet , ou de réalité ol^eûtivo , pour assurer que ce philosophe l'entendait comme lui, »

RÉPONSE, — Nouveau galimatias qui ne mériterait pua de réponse. M- Descartes a philosophé comme si jamaiii personne n'avait philosophé avant lui , et ainsi il n'a point regardé si ce qu'il disait était pour ou contre les sentiment» communs; mais il a eu le don de s'expliquer fort clairemeni. Et rien aussi n'est plus clair que les deux passagea de la métaphysique de ce philosophe , que j'ai rapporlôa dana k sixième chapitre du livre des Idées, aussi bien qu'au troisième que j'ai rapporté aussi dans le vingt-sixième chapitre. page 333. C'était donc à lui à faire voir qu'ils sont obscurs, et qu'ils peuvent avoir un autre sens que celui qi

est manifestement contraire à ces fausses imaginations des êtres représentatifs. Mais , comme il a trouvé que cela lui serait impossible, il n'a osé dire un seul mot de ces passages y ni faire mention des passages où je les ai rapportés , de petirque ses lecteurs, les y allant chercher, ne fussent entièrement convaincus de sa mauvaise foi. Rien enfln n'est plus ridicule que ce qu'il ajoute pour dernière chicanerie, «que Je ne me devais pas servir d'un terme qui a deux sens, tel que celui de perception d*un objet , ou de réalité objective , pour pouvoir assurer que ce philosophe Tcntend comme moi : » car, dire en Tair que des termes très-simples , tels que sont ceux de perception et de réalité objective, ont divers sens, sans oser dire quels sont ces divers sens, ni se mettre en peine de montrer que M. Descartes les a pris dans un autre sens que moi, cela s'appelle se sauver comme on peut, par des solutions d'écolier, qui exposent au dernier mépris* des honnêtes gens ceux qui n'ont rien de meilleur à dire.

Troisième défaite. — « Mais il' faut plutôt croire que M. Descartes n'a point eu sur cola de sentiment arrêté, ou qu*il n*a pas voulu le déclarer. »

Réponse. — C'est-à-dire que M. Descartes a travaillé avec grand soin pour nous donner des démonstrations certaines et inébranlables de l'existence de Dieu et de l'immortalité de rame, et qu'ayant fondé tout cela , comme il le déclare dans dû troisième Méditation, sur ce qui nous est représenté par nos idées , qu'il dit être des modifîcaliom de notre âine, nous devons néanmoins nous persuader, sur la foi d'un méditatif, qa*il ti'tt point eu sur cela de sentiment arrêté, ou qu'il na pas voulu nous le déclarer. Qui empêchera qu'on n'en dise autant de saint Augustin et de tous les autres Pères , quand on voudra éluder leurs passages les plus exprès?

QtTATRiisME DÉFAITE. — « Car je suis sur, autant qu'on le peut être de ces sortes de choses, que , s'il avait voulu donner à entendre qu'il croyait que les modalités de notre àme (pourquoi ne pas dire les perceptions?) sont essentiellement

420 DÉFEiSSE D'ARNAULD

représentatives , et exclure les idées au sens ordinaire , il n'aurait point parlé sur cette matière aussi obscurément et aussi généralement qu'il a fait. »

RÉPONSE. — S'il est sûr, autant qu'on le peut être de ce^ sortes de choses d'une aussi grande fausseté que celle de dire que M. Descartes n'a parlé qu'obscurément et génèrakinent , quand il a dit que ce qu'il prenait pour idées étaient les modifications de notre âms qui nous représentent différents objets, il ne faut pas s'étonner s'il croit avoir de quoi démontrer ce qu'il appelle les vérités qui lui sont particulières: puisque l'on voit par cet exemple que bien des choses lui paraissent certaines et assurées non par la lumière et la clarté qu'elles aient en elles , mais par la fausse lueur dont son imagination les revêt.

Concluons donc qu'il est clair à tout homme qui veut . prendre la peine de rentrer en lui-même , pour considérer ce qui se passe dans son esprit, que les idées prises pour des perceptions sont en -même temps et des modifications de notre a me, et représentatives des objets; les unes nous représentant des substances, d'autres des manières d'être ; les unes des esprits , d'autres des corps et d'autres l'Être parfait et infini.

Or, l'auteur de la Réponse est demeuré d'accord que, si cela est clair, il est clair aussi que nous n'avons poitU besoin d'êtres représentatifs, distingués des perceptions, pour faire voir les choses matérielles, •

Il est donc constant que j'ai gagné ma cause par sa prt^pre confession et que , .par conséquent , il n'est plus guènnécessaire de réfuter ses contredits.

Mais il faut. Monsieur, vous faire remarquer, en passant. en quels abîmes il se jette pour avoir de quoi couvrir en ai^ parence l'absurdité de sa doctrine. J'avais fait voir que . selon lui , nous ne voyons point les corps que Dieu a créés mais seulement des corps intelligibles , qu'il dit être Dioi: môme, et qu'ainsi nous ne voyons que Dieu. Il ne dit rior

CONTRE LA RÉPOINSE DE MALEBRANGHE. ^21

en répondant à cela , qui ne le confirme plutôt que de l'infirmer. Car, après avoir tâché d'adoucir cette absurdité par quelques expressions équivoques, enfin il déclare nettement, page 125, que, selon son sentiment, on ne sent que soi-même et on ne voit ou connaît que Dieu. Mais , pour empêcher qu'on ne trouve cela ridicule, il ose assurer que, dans le fond, on ne voit pas. plus les corps selon mon sentiment que selon le sien. Dans le fond, dit-il, selon le sentiment de M. Arnauld, on ne voit point les corps , on ne voit que soi. Car on ne voit que la couleur et ses propres modalités, c'est-àdire ses perceptions.

Et n'ayant que cette extravagance à m' opposer, il ne laisse pas de triompher, et de dire , page 123, quil a peine à répondre à mes puérilités , qui ne sont propres qu'à surprendre les enfants et les simples. Mais y eut-il jamais , Monsieur, do plus grande puérilité , et rien de plus contraire au bon sens, que cette instance , que , « selon mon sentiment , aussi bien que selon le sien, on ne voit point les corps? » Car peut-on s'imaginer que ce soit enseigner qu'on ne l'oit point les corps, mais qu'on ne voit que soi, ou que les modalités de son âme, que d'enseigner, comme je fais , que ces modalités de notre âme , c'est-à-dire les perceptions que nous avons des corps , sont esseniieUem£nt représentatives des corps ; que c'est ce par quoi notre âme aperçoit les corps, que c'est Ja cause formelle qui fait que notre âme aperçoit les corps et qu'elle sait en même temps qu'elle les aperçx)it , parce que c'est le propre des êtres intelligents d'être conscia suce operationis. La comparaison des miroirs ne nous peut faire entendre que fort imparfaitement ce qui se passe dans notre esprit ; et néanmoins ne serait-ce pas une chose ridicule , de dire à une femme qui se regarde dans un miroir, qu'elle ne voit que son miroir et qu'elle ne voit pas son visage, sous prétexte qu'elle ne voit son visage que par le moyen de son miroir?

Je pensais finir là celte seconde considération ; mais je m'avise que votre ami s'étant plaint que j'avais laissé sans

byvioogk

réponse ses grands arguments par lesquels il tjvait prétendu montrer, dans la Recherche de la Vérité, que nos perceptions, qui sont des modifications de notre àme, ne sauraient être représentatives des objets de dehors, comme est r«^tendue, et les ayant encore répétés dans sa réponse, pour m' obliger d*y satisfaire ou d'y donner les mains, il ne serait pas content si je n'en disais rien. Il faut donc les examiner. Mais, en vérité, si je n'avais peur de passer pour précieux, je croirais en pouvoir dire, avec plus de raison qu'il ne dit des miens en un certain endroit : Ces raisonnermnts-là me désolent; car je ne puis y répondre safis quon s'imagine que je prends plaisir à rendre ridicule celai qui les fait. On verra par la suite si c'est avec fondement que j'en pourrais parler ainsi :

PRKMIER ARGUMENT CONTRE LES MODIFICATIO'S REPRÉSEN- TATIVES.— « L'esprit humain peut connaître tous les êtres, el des êtres infinis..,.. L'esprit ne voit pas seulement tantôt une chose et tantôt une autre successivement, il aperçoit même actuellement l'infini, quoiqu'il ne le comprenne pas. Ainsi, n'étant point actuellement infini ni capable de modifications infinies dans le même temps, il est îibsolument impossible qu'il voie dans lui-même ce qui n'y est pas. Il ne voit donc pas .l'essence des choses en considérant ses propres perfections ou en se modifiant diversement, etc. »

RÉPONSE. — C'est le sophisme qui est appelé par Arislote : ignoratio elenchi , l'ignorance do ce qu'on doit prou%ercuntre son advereaire; car je n'ai jamais dit, ni M. Descarte* avant moi, que notre àme vît l'Être infini ou l'Être parfait dans ses propres perfections. Cela serait ridicule, puisqui! faudrait pour cela qu'elle fût toute parfaite. J'ai dit seuKment, comme M. Descartes l'a dit avant moi, qu'elle \v.:t l'Être infini ou l'Être parfait par la perpe[)tion qu'elle en a ce qui ne pourrait pas être si celte perception n'était roprsentative de l'Être parfait. Mais ce que Ton peut deinan '• est comment , n'étant point pmfaile, elle peut a\uir la |mî-

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ception de l'Être infini? Et M. Descartes répond à cela que c Cîît une preuve de l'existence do l'fitre parfait de ce que notre ûme en a la perception , parce qu'il serait impossible qu'elle l'eût d'elle-niôme si l'Klre parfait n'était pas. C'est la seconde de ses trois Démonstrations do l'existence do Dieu ; mais elles supposent loutos trois que nous avons en nous la notion ou la perception do lÊtre parfait.

Car la première est exprimée en ces termes dans ses Principes (le la Philosophie, livre I, article H : Qnon peut démontrer qu'il y a un Dieu de cela seul que la nécessité déire ou dexisier est comprise en la notion c^ue nous avons de lui.

Et il suppose, dans la seconde, article 17, ce que nous avons déjà rapporté de la troisième Méditation : « Que lorsque nous faisons réflexion sur les diverses idées qui sont en nous (par où il est visible qu'il entend nos perceptions), il est aisé d'apercevoir qu'il n'y a pas beaucoup de différence entre elles, en tant que nous les considérons comme des dépendances de notre âme et de notre pensée (c'est à-dire comme des modifications de notre ame); mais qu'il y en a beaucoup, en tant que l'une représente une chose, et l'autre, une autre ; et même que leur cause doit être d'autant plus parfaite, que ce qu'elles représentent de leur objet a plus de perfection. »

Voilà donc encore nos idées prises pour des perceptions qui étant, d'une part, dos dépendances et des modifications de notre àme, sont, de l'autre, représentatives des objets plus parfaits infiniment que n'est notre àme; car c'est par là qu'il prouve l'existence rie Dieu dans l'article 18, « Parce, dit-il , que nous trouvons en nous l'idée d'un Dieu ou d'un Être tout parfait, nous pouvons rechercher la cause qui fait que cette idée est en nous; mais après avoir considéré avec attention combien sont immenses les perfections qu'elle nous représente, nous sommes contraints d'avouer que nous ne saurions la tenir que d'un Être très-parfait, c'est-à-dire d'un Dieu qui est véritablement ou qui existe, pour ce qu'il est

UVl DÉFENSE D^ARNAULO

non-seulement manifeste, par la lumière naturelle, que le néant ne peut être l'auteur de quoi que ce soit, et que le plus parfait ne saurait être une suite et une dépendance du moins parfait ; mais aussi pour ce que nous voyons, par le moyen de cette même lumière, qu'il est impossible que nous ayons l'idée ou l'image de quoi que ce soit, s'il n'y a en nous ou ailleurs un original qui comprenne en effet toutes les perfections qui nous sont ainsi représentées. Mais comme nous savons que nous sommes sujets à beaucoup de défauts, et que nous ne possédons pas ces suprêmes perfections dont nous avons l'idée, nous devons conclure qu'elles sont en quelque nature qui est différente de la nôtre, et en effet très-parfaite. »

La troisième Démonstration suppose encore que nous avons la perception de Dieu, qu'il appelle l'idée des perfections de Dieu. Il l'exprime en ces termes, dans le même livre, article 20 : « Si nous recherchons qui est l'auteur de notre àme ou de notre pensée, qui a en soi l'idée des perfections infinies qui sont en Dieu (il n'a donc pas cru qu'il fût impossible qu'une modification de notre Ame, telle qu'est, selon lui, ce qu'il appelle idée, fût représentative des perfections infinies qui sont en Dieu), nous trouverons qu'il est évident que ce qui connaît quelque chose de plus parfait que soi ne s'est point donné l'être, à cause que, parce même moyen. il se serait donné toutes les perfections dont il aurait eu connaissance, et, par conséquent, qu'il ne saurait subsister i>ar autre que par celui qui possède en effet toutes ces perfections, c'est-à-dire qui est Dieu. »

J'ai cru devoir rapporter ces passages, quoiqu'un peu longs, parce qu'ils établissent parfaitement bien la venu que votre ami s'imagine avoir détruite par ses sophismes, f qu'ils démêlent en même temps ses brouilleries.

Deuxième argument. — « Certainement on peut assuré ce que l'on conçoit clairement. Or, on conçoit clair^mt^: (fuo l'étendue que l'on voit est une chose distinguée de >

CONTRE LA RÊPONSK DE MALEBRANCHE. ft25

On peut donc dire que cette étendue n'est point une modification de son être , et que c'est effectivement quelque chose de distingué de soi. »

RÉPONSE. — C'est le même sophisme, mais encore plus grossier que l'autre ; car il avait à prouver que la perception d'un carré, laquelle est certainement une modification de notre âme, n'est pas représentative de ce carré, et, au lieu de cela, il prouve que notre âme conçoit clairement que le carré qu'elle aperçoit est quelque chose de distingué de soi , et qu'ainsi il ne peut être une de ses modifications. Qui en doute? Qui a jamais cru qu'un carré fût une modification de notre âme? Mais s'ensuit-il de là que la perception qu'elle a d'un carré ne^oit pas une de ses modifications, et que cette modification, qu'on Appelle la perception d'un carré , ne soit pas représentative du carré? Y eut-il jamais de raisonnement plus misérable ? car, pour lui dire en un mot ce que l'on en pense , on lui accorde tout son argument , et on l'attend sur l'avantage qu'il tirera de cet aveu.

Troisième argument. — « L'âme aperçoit un triangle , un cercle en général, quoiqu'il y ait contradiction que l'âme puisse avoir une modification en général. »

Réponse. — C'est la majeure et la mineure d'un argument dont la conclusion est sous-entendue; car, voici comme il doit être pour être en forme : l'âme aperçoit un triangle en général. Or, il y a contradiction que l'âme puisse avoir une modification en général. Il est donc impossible qu'une modification de l'âme soit représentative d'un triangle en général ; mais cet argument est si peu concluant , que j'en nie la conclusion, après en avoir accordé la majeure et la mineure.

J'en dis autant d'un autre qu'il a joint à celui-là , et qu'il a mis tout à fait en forme.

« Il est évident que toute modalité d'un être particulier ne peut être générale. Or, je pense à un cercle en général : la réalité objective de ma pensée , c'est un cercle en général.

Donc la réalité objective , ou Tidée de ce cercle , ne peut être une modalité particulière de mon esprit. Je ne puis pas deviner ce qu'il plaira à M. Arnauld de nier dans cet argument. »

RÉPONSE. — Gela veut dire qu'il a cru cet argument si bon et si concluant, qu'il s'est imaginé qu'on n'y pourrait pas trouver de réponse. Mais c'est par une raison tout oppcMsée qu'il n'aurait jamais deviné la réponse que j'y ferais. C'est qu'il est si méchant, que, comme je l'ai déjà dit, j'en accorde la majeure et la mineure , et j'en nie la conclusion. Or, c'est ce qu'assurément il n'aurait jamais deviné : car il aurait fallu pour cela qu'il eût eu assez mauvaise opinion de lui-même pour se croire capable de faire de si pitoyables

. raisonnements , qu'on en puisse tout accorder en niant la conclusion , et en même temps d'en juger si mal que de les croire indissolubles. Mais, pour lui épargner la peine de se fatiguer inutilement pour mettre celui-ci en meilleure forme, afin de le rendre convaincant, je vous supplie. Monsieur, de l'avertir que ce qu'il voudrait montrer par là est incapable d'être prouvé par quelque argument que ce soit ; parce qu'il est si faux qu'un triangle en général ne puisse être représenté par une modification singulière de mon esprit, qu'il est impossible que cela soit autrement. Car un triangle en général ne peut être ailleurs que dans notre esprit , selon cette maxime commune des philosophes : Univermlia sunt tanlum in mente. Et il n'est en notre esprit que par la perception qu'il a d'un triangle en général qu'il s'est formée lorsqu'il a considéré un e9[>ace terminé p^r trois lignes droites, en faisant abstraction, si elles sont toutes trois égales, ou s'il y on a seulement deux d'égales, ou si

. elles sont toutes trois inégales ; et faisant aussi abstraction si tous les trois angles sont aigus , ou s'il n'y en a que deux d'aigus , le troisième étant droit ou obtus. Or, il n'y a que l'esprit qui puisse faire ces abstractions; et ainsi le triangle en général ne pouvant être dans la nature, il ne saurait élre

qu'objectivement dans l'esprit, c'est-à-dire dana la perception que Tesprit a d'un triangle en géni'ral. Or, notre esprit ne peut avoir que des perceptions singulières^ { comme votre ami le reconnaît). C'est donc dans des perceptions singulières que le triangle en gt^néral doit être objectivement contre ce qu'il soutient dans sa conclusion.

Quatrièm'e ARGUMENT. — Il cousisto à prouvor , par un grand nombrç do passages de saint Augustin , que nous ne sommes pas notre lumière * . Et voici comme il prétend démontrer par là que nos perceptions , qui sont des modifications de notre àmc , ne sont pas représentatives de leurs objets.

« Soutenant , comme vous faites , que les modalités de notre âme (c'est-à-dire les perceptions qu'elle a des objets) soi^l essentiellement représentatives , vous dites que vous êtes à vous-même votre lumière , votre sagesse, votre maître intérieur. Vous rendez à la puissance de Dieu l'honneur qui lui est dû , si vous reconnaissez que vous n'êtes pas la cause de votre lumière ; mais vous ne rendez pas l'honneur qui est dû à sa sagesse , en soutenant que vos modalités sont essentiellement représentatives do la vérité , en soutenant qu'elles sont réellement et formellement la lumière qui vous éclaire. » Ces deux mots , réellement et formellement, sont en italique, pour montrer que c'est sur cela qu'on fait fort. »

RÉPONSE. — Pour philosopher avec justesse , il ne faut point sauter de question en question , mais demeurer ferme dans celle qu'on examine. Et ainsi , comme il ne s'agit ici que de savoir si nos perceptions , qu'on ne peut nier être

• C'est inulilcmenl qu'il rapporic lous ces passages do salnl Augustin puisqu'ils ne regardcnl en aucune sorlc ce de quoi il s'ogll ici, qui est de savoir si Um perceptions que j'ai d'un nombre, d un carré, d'un corps, d'un esprit, de Dieu, qu'on no peut nier être des modifications de noire ame, sont roprésenlalivt s de ces objets. On prut voir saint Thomas, llb. I , q 84 à 5, où il préiend que ce que dit saint Augustin, que nous voyons les choses imin;itériellcs dans les raisons éternelles, se doit entendre oamalUer etmn objeciive.

^28 DÉFENSE D'ARNAUU)

des modalités de notre âma, sont représentatives des olJjets, on ne doit entendre par le mot de lumière, dans le reproche que l'on me fait très-mal à propos , de ne vouloir pas que Dieu soit notre lumière, que celle qui consiste dans la perception des objets; et il n'est point du tout question delà lumière qui consiste dans la connaissance des vérités complexes , qui ne se trouvent que dans les jugements qu'elle fait ensuite de la perception des objets , ni des vérités pratiques qui nous sont nécessaires pour la conduite de notre vie ; et à l'égard de ces deux dernières sortes de vérités , il serait aisé de montrer qu'il n'y a peut-être point de philosophe chrétien qui ôte plus à Dieu la gloire d'être notre lumière que celui qui fait ce reproche aux autres. . Gela étant supposé, voyons comment il prouvera qu'en soutenant, comme je fais, que la perception d'un nombre, d'un carré, d'un corps, d'un esprit, de l'Être parfait, est la représentation formelle d'un nombre, d'un carré, d'un corps, d'un esprit, de l'Être parfait, c'est-à-dire à Dieu : Vous nétes pas ma lumière , mais c'est moi qui suis ma lumière à moimême. Il n'ose pas nier que je n'avoue que cest Dieu qui eti la cause de ma lumière ; mais il prétend que cela ne suffit ' pas ; parce qu'il lui plaît de s'imaginer , qu'à la vérité c'est rendre à Dieu l'honneur qui est dû à sa puissance , que de reconnaître, par exemple, comme fait M. Descartes touchant la perception de Dieu , « que si nous venons à rechercher la cause qui fait qu'elle est en nous , après avoir considéncombien sont immenses les perfections qu'elle nous représente , nous sommes contraints d'avouer que nous ne saurions la tenir que d'un être très-parfait , c'est-à-dire de Dieu ; » mais que si nous en demeurons là , nous manquons à rendre l'honneur qui est dû à sa sagesse , qu'on ne lui peut rendre, si on l'en croit, tant qu'on pensera , comme l'a pensé M. Descartes , et comme le pensent avec lui lou*. ce qu'il y a de philosophes raisonnables dans le monde , que la perception de l'Être parfait que nous tenons de Dieu , es:

notre lumière formelle, en ce qu'elle est la représentation formelle de l'Être parfait, et que c'est ce par quoi nous apercevons réeUement et formellement ses perfections infinies, quoique nous ne les comprenions pas.

Est-ce donc que les philosophes méditatifs s'imaginent qu'ils n'auront qu'à revêtir d'un air de spiritualité les pensées les plus bizarres et les plus absurdes , pour les faire recevoir à tout le monde? Il prend lui-même, pour la même chose, que nos modalités (c'est-à-dirè nos perceptions) soient représentatives de la vérité (c'est-à-dire de leurs objets), et qu'elles soient réellement et formellement la lumière qui nous éclaire. Or , le premier est indubitable , comme je l'ai fait voir; le second l'est donc aussi. Il faut seulement prendre garde à l'équivoque de ces termes : la lumière qui nous éclaire, et se souvenir que c'est formellement et non pas causaiement , puisque lui-même a opposé l'un à l'autre. Souffrez donc , Monsieur, que je vous dise que cette grande preuve se réduit à un galimatias inintelligible ; car c'en est un sans doute de nous venir dire gravement, que ce nest pas renc(fe à la sagesse de Dieu l'honneur qui lui est dû , que de soutenir ce qui ne peut être nié sans extravagance , que la perception d'un carré est représentative d'un carré ; que la perception de l'Être parfait est représentative de l'Être parfait; et c'est y ajouter une nouvelle brouillerie, que d'exprimer la même chose en ces termes plus mystérieux : « Que c'est manquer à rendre l'honneur qui est dû à la sagesse divine, de soutenir que ces mêmes perceptions sont réelle-, ment et formellement la lumière qui nous éclaire ; » c'est-àdire qu'elles sont la cause formelle qui fait que notre âme aperçoit tels et tels objets : ce qu'on ne saurait nier sans abrutir notre âme , pour parler ainsi , et la priver d'intelligence ; puisque ce serait vouloir que ce ne fût pas elle qui aperçût les objets , mais que ce fût la sagesse divine qui les aperçût pour elle ( comme l'a cru Averroès de son Intellect universel) , u'étant pas possible que , si c'est notre âme qui les

ASO DÉFENSE D'AIINAULD

aperçoit, elle les aperçoive sans en avoir les perceptions, ni que ces perceptions soient autre chose que la cause formelle qui \e^ lui fait apercevoir.

Gela se comprendra mieux par la comparaison de ce que Dieu fait dans notre volonté, pour nous rendre saints, avec ce qu'il fait dans notre entendement pour nous éclairer; car ou n'oserait dire qu'il soit plutôt Vautour de notre lumière que de notre sainteté. Cependant, on ne peut nier que ce qui nous rend formellement et réeUemenI saints, ne soient les bonnes dispositions de notre volonté qu'il forme en nous par ta grâoe, et on ne pense pas que l'auteur de la Réponse fît difficulté d'avouer que ces bonnes dispositions de notre volonté 80Qt des modifications de notre âme. Qu'il cherche donc oe qu'il aurait à répondre à un homme qui lui ferait aur cela un argument semblable au sien et qui lui dirait : Vous rendez à la puissance de Dieu l'honneur qui lui est dû, si vous reconnaissez que vous n'êtes pas à vous-même la cause de votre sanctification , et que c'est Dieu qui vous sanctifie, en formant dans votre cœur, par l'efficace de sa grâce , ce saint amour qui fait toute la sainteté d]^ chrétien. Mais vous ne rendez pas l'honneur qui est dû à sa sainteté incréée, en soutenant, comme vous faites, que ce sont vos modalités qui sont votre sainteté réelle et formelle , c'est-àdire , qui sont la cause formelle de ce que vous êtes saint. Pourquoi donc n'avouez-vous pas, pour rendre un égal honneur â.la puissance de Dieu et à sa sainteté, que c*est sa puissance qui est la cause efficiente de votre sainteté, et que c'est sa sainteté infinie qui en est la cause formelle?

Je vous dirais. Monsieur, que j'attends la réponse qu'il ferait à cet argument pour y conformer la mienne , si je ne croyais avoir tellement renversé cette fausse spiritualité, que je ne saurais douter que toutes les personnes raisonnables n'en soient satisfaites,

TnoisiàMB coNSinsRATioN. — La troisième considération est d'une autre nature : c'est qu'on ne saurait proposer son

CONTRE LÀ RÊI>ONSE DE MALEBRANGHE. ASl

bizarre sentiment , de la vue des corps dans sa chimérique étendue intelligible infinie , tel qu'il est en effet , et qu'il le représente Iui-mèn(ie dans ce dernier livre , qu'il ne soit re* gardé, par tous les gens d'esprit de toutes sortes de conditions , hors quelques initiés dans les mystères de l'école des méditatifs , pour une des plus grandes absurdités qui aient jamais été proposées dans le monde. Pour le faire voir plus clairement, je n'ai , Monsieur, qu'à vous faire le récit d'une conversation qui m'a été rapportée en ces termes :

Un jeune abbé , grand disciple de l'auteur de la Reeherthe de la Vérité, étant allé rendre visite à un duc, qui a beau* coup d'esprit et de vertu , et que l'on sait avoir de la curiosité pour les nouvelles découvertes dans les sciences , il le trouve en conversation avec trois ou quatre de ses amis , entre lesquels il y avait un docteur de Sorbonne , qui passe pour être fort bon théologien , mais qui sait aussi fort bien la philosophie de M. Descartes. Le duc avait sur sa table le livre des Vraies et des Fausses Idées^ et l'entretien était tombé sur l'opinion du P. Malebranche , qui y est combattue , que nous voyons toutes choses en Dieu. C'est pourquoi , après les premiers compliments , le duc dit à l'abbé qu'il était arrivé fort à propos, et qu'il obligerait beaucoup toute la compagnie, s'il leur voulait expliquer la véritable doctrine du P. Malebranche sur cette question , parce que toutie monde ne convenait pas de son vrai sens : les uns l*entendent d'une manière , les autres d'une autre. Il s'excusa d'abord , mais enfin il se rendit aux instantes prières qu'on lui en fit, et commença de la sorte :

Pour vous bien faire entendre ce qui a fait croire à notre maître , que nous ne pouvons voir les corps qu'en Dieu , il faut reprendre la chose de plus haut, et établir en général la nécessité que nous avons de certains êtres représentatifs, distingués des perceptions, pour voir les choses matérielles ; or voici comment il rétablit.

« Je crois que tout le monde demeure d'accord que nous

/iS2 DÉFENSE D'ABNAULD

ne voyons point les objets qui sont hors de nous • en euxmêmes. Nous voyons le soleil, les étoiles, et une infinité d*objets hors de nous, et il n'est pas vraisemblable que Tâme sorte du corps, et qu'elle aille , pour ainsi dire , se promener dans les deux, pour y contempler ces objets. Elle ne les voit donc point en 'eux-mêmes, et l'objet immédiat de notre esprit . n'est pas le soleil , mais quelque chose d'intimement uni à notre âme.» C'est ce que nous appelons dans notre école, idée, ou être représentatif.

Mais il faut remarquer que, quand nous disons, « que nous ne pouvons apercevoir les choses qui sont hors de nous, que par le moyen des idées, c'est, apposé que ces choses ne lui puissent être intimement unies. H y en a de deux sortes : de spirituelles et de matérielles. Pour les spirituelles, il y a apparence qu'elles peuvent se découvrir à notre âme sans idée , et par elles-mêmes. » Mais si nous nous arrêtons aux choses matérielles , il («t clair qu'elles ne peuvent être vues que par des idées ; c'est-à-dire par des êtres représentatifs, distingués des perceptions. « Car certainement, elles ne peuvent s'unir à notre âme, parce qu'étant étendues, et l'amené l'étant pas, il n'y a point de proportion entre elles. Outre que nos âmes ne sortent point du corps pour mesurer la grandeur des cieux, et par conséquent elles ne peuvent voir les corps du dehors , que par les idées qui les représentent. C'est de quoi tout le monde doit tomber d'accord. »

Remarquez bien. Messieurs, ces deux raisons de la nécessité des êtres représentatifs pour voir les corps. L'une, qu'étant étendus, et l'âme ne l'étant point, ils ne peuvent êtreintimement unis à l'âme. L'autre, parce qu'il y en a de fort éloignés du lieu où est l'âme ; c'est-à-dire de notre corps, et que notre âme n'en sort pas pour les aller^voir.

Après avoir ainsi établi que notre âme ne peut voir les

' Il y a par eux-mêmes, dans la nectierclie de la Vérité, p. i8S : ro»i$ ce mot est équivoque, cl il reconnaît dans la page 173 et 203 de la Réponse que cela veut dire en eiix-mûmcs.

CONTRE LA BÉPOMS£ DE MALEBRANCHE. kZ^

corps que par des êtres représentatifs , voici comment cela nous a fait découvrir qu'on ne les pouvait voir qu'en Dieu. Nous avons considéré qu'il « fallait nécessairement que ces êtres rSprésentatifs, ou idées, fussent en nous en l'une de ces manières : 4°. ou parce qu'elles nous seraient venues de ces mêmes corps ou objets ; 2°. ou parce que notre âme a la puissance de les produire ; 3**. ou parce que Dieu les a créés avec elle en la créant; ou qu'il les produit toutes les fois qu'elle pense à quelque objet ; 4°. ou parce que l'âme a en ellemême toutes les perfections qu'elle voit dans ces corps ; 5*^. ou enfm , parce que notre âme est unie avec un être tout parfait, et qui renferme généralement toutes les perfections des êtres créés. »

Or nous avons trouvé des difficultés insurmontables dans les quatre premières manières : d'où nous avons conclu qu'il ne nous restait que la dernière, qui est, qu'il fallait que ce fût Dieu qui fût l'être représentatif, intimement uni à notre ame , dans lequel nous voyons toutes les choses matérielles.

Nous avons eu plus de peine à découvrir comment cela se faisait ; et ce que nous pourrions trouver en Dieu , qui pût être, à notre éeard, Vidée des corps; c'est-à-dire. Votre représentatif, dans lequel nous voyons les choses matérielles. Mais enfin , nous nous sommes déterminés à dire que c'est V étendue intelligible infinie : ce que nous expliquons en cette manière.

« Dieu renferme en lui-même une étendue intelligible infinie : car Dieu connaît l'étendue puisqu'il l'a faite , et il ne ]a peut connaître qu'en lui-même. Ainsi, comme l'esprit peut apercevoir une partie de cette étendue intelligible, que Dieu renferme, il est certain qu'il peut apercevoir en Dieu toutes les figures ; car toute étendue intelligible finie est nécessairement une figure intelligible , puisque la figure n'est que le terme de l'étendue. De plus, cette figure d'étendue intelKgible et générale, devient sensible et particulière par la couleur, ou par quelque autre qualité sensible., que ràmo y

attache ; car Tâme répand presque toujours sa sensation sur l'idée qui la frappe vivement. Ainsi, il n*est point nécessaire qu'il y ait en Dieu de corps sensibles, ou de figurç^ dans rétendue intelligible , afin que l'on en voie en Dieu , ou afin que Dieu en voie , quoiqu'il ne considère que lui-même. Si l'on conçoit aussi qu'une figure d'étendue intelligible, rendue sensible par la couleur , soit prise successivement des différentes parties de cette étendue infinie ; ou si ron conçoit qu'une figure d'étendue intelligible puisse tourner sur son centre, ou s'approcher successivement d'une autre, on aper» çoit le mouvement d'une figure sensible ou intelligible, sans qu'il y ait même de mouvement dans l'étendue intelligible.... Mais, quoique nous ne voyions que l'étendue intelligible, immobile ou non , elle nous parait mobile à cause du sentiment de couleur , ou de l'image confuse qui reste après lo sentiment, laquelle nous attachons successivement à diversosi parties de l'étendue intelligible , qui nous sert d'idée lorsque nous voyons, ou que nous imaginons le mouvement de quoique corps. On peut comprendre par les choses que je viens de dire, pourquoi on peut voirie soleil intelligible, tantôt grand, tantôt petit, quoiqu'il soit toujours le même à l'égard de Dieu : car ilsuflîit pour cela, que nous voyions tantôt une plus grande partie de l'étendue intelligible, et tantôt une plus petite , et que nous ayons un sentiment vif de lumière pour attacher à cette partie d'étendue. Or comme les parties de l'étendue intelligible sont toutes de môme nature , elle? peuvent toutes représenter quelque corps que ce soit. Il n«* faut pas s'imaginer que le monde intelligible ait un tel ra}*port avec le monde matériel et sensible, qu'il y ait, par exemple , un soleil, un cheval et un arbre ; et que tous ceux qc. voient le soleil, voient nécessairement ce prétendu soleil intçUigible. Toute étendue intelligible pouvant être conçue circulaire , ou avoir la figure intelligible d'un cheval ou d'ur arbre; toute étendue intelligible peut servir à représenter !•• soleil , un cheval , un arbre , et par conséquent être soloiî

CONTRE LA BÉPOMSE D£ MALEBRANGHE. hZ5

cheval, arbre du monde intelligible, et devenir même soleil, cheval, arbre visible et sensible, si l'âme a quelque sentiment, à l'occasion des corps pour attacher à ces idées. »

Vous nous dites-là d'étranges choses, M. l'abbé, s'écria un homme* d'esprit de la compagnie, qui n'avait point lu le livre de la Recherche de la yériié. Est-ce donc qu'il y a en Dieu une étendue intelligible infinie, dans laquelle on puisse distinguer différentes parties , les unes plus grandes et les autres plus petites , quoiqu'elles soient toutes de même nature? Cela peut-il être en Dieu, sans qu'il soit étendu, et être étendu, sans être corporel ? puisque j'ai ouï dire, que, selon vous autres cartésiens, l'essence du corps ou de la matière, consiste dans l'étendue, et qu'ainsi, corps , matière et étendue, ne signifient que la même chose.

Je pourrais, reprit l'abbé, vous empêcher de tirer ces conséquences, en vous disant que cette étendue intelligible infinie, n'est autre chose que l'idée que Dieu a de l'étendue ; et en effet, notre maître l'appelle souvent ainsi; car il dit, que cette étendue intelligible est V archétype, ou Vidée par laquelle Dieu connaît tous les objets matériels , et sur laquelle il les a formés. Il prend souvent pour la même chose, Vétendue intelligible, l'idée de l'étendue, et ce qu'il y a en Dieu qui représente Vétendue ; et c'est ce qui lui a fait dire, que Dieu roii les corps par les idées qu'il en- a, lesquelles idées sont Vessence même de Dieu, Mais, pour vous dire le vrai, car je suis sincère, si cela explique quelque chose de notre sentiment, il ne l'explique pas tout entier, et il me parait que, quand nous nous servons de ces expressions, c'est plutôt pour le cacher aux profanes qui en pourraient abuser, que pour le découvrir entièrement. Nous disons donc, quand nous voulons parler clairement, que , lorsque nous pensons à dire des espaces mmenses, tels que sont ceux que l'on conçoit ordinairement hors du monde quand on le conçoit borné , nous ne voyons pas seulement des modifications infinies , mais une substance tn finie. Or il ne peut y avoir hors du monde de substance

/j3f) DÉFENSE D*ARNAULD

créée; ces espaces immenses sont donc nécessairement la substance divine; c'est-à-dire, qu'ils sont Dieu.

Pour bien entendre cela , il faut considérer ce que la sagesse éternelle a répondu à notre maître à ce sujet • : a Tu dois distinguer deux espèces d'étendues ; l'une intelligible, l'autre matérielle. L'étendue intelligible est éternelle, immense, nécessaire : c'est l'immensité de l'être divin.... C'est par cette étendue intelligible que tu connais ce monde visible; car le monde que Dieu a créé est invisible par lui-même.... L'autre espèce d'étendue est la matière dont le monde est composé. Bien loin que tu l'aperçoives comme un être nécessaire qu'il n'y a que la foi qui t'apprenne son existence. Ce monde a commencé et peut cesser d'être ; il a certaines bornes qu'il peut ne point avoir. Tu penses le voir , et il est invisible : tu lui attribues ce que tu aperçois, lorsque tu ne vois rien qui lui appartienne. »

J'avoue , dit le duc , que cela me donne une notion bien plus nette de V étendue intelligible infinie, que je n'en avais eu jusqu'ici : car je reconnais par là que c'est une \t2lw étendue , une étendue formelle , qui n'est difiFérente de l'étendue que vous appelez matérielle , que parce que la première est nécessaire, immense , éternelle; au lieu que l'autre a |«i n'être point; qu'elle est bornée , et qu'elle a été créée dan^ le temps : si ce n'est qu'on y doit mettre encore cette diff»^ rence que la première , que vous appelez intelligible , e*-' pénétrable et immobile , au lieu que l'autre est impénétrabl** et mobile. Et ainsi je ne vois point que cette étendue intangible infinie , que vous dites être l'immensité de l'être divin, soit différente de l'espace des gassendistes , qu'ils disent au>>' être une étendue, nécessaire, immense, étemelle, pénétra^^' et immobile : mais ils ne disent pas que ce soit Dieu. Ils prétendent seulement , si je m'en souviens bien , que l'espace • le temps sont deux sortes d'êtres qui n'ont rien de comim *

' MWilalion IX, 9.

CONTRE LA RÉPONSE DE MALEBRANCHE. U^l

avec les autres. Quoi qu'il en soit, puisque vous nous avez appris que cette étendue intelligible infinie, est l'immensité (le Dieu , nous pourrons à l'avenir prendre indifféremment ces deux mots l'un pour Fautre.

Mais, laissant à M. le docteur que voici , à nous dire son sentiment sur cette nouvelle explication de l'immensité de Dieu, qui me paraît bien grossière et bien charnelle, je prie M. l'abbé^de nous dire, s'il croit de bonne foi tous ces par?doxes que son maître a* pris pour cfts réponses de la sagesse éternelle : « que nous pensons voir le monde matériel que Dieu a créé, mais que nous nous trompons, parce que le monde matériel est invisible , et que nous avons tort de lui attribuer ce que nous voyons , parce que nous ne voyons rien qui lui appartienne. »

Ne doutez point , repartit l'abbé , que je ne sois très-persuadé de ce que vous appelez des paradoxes : et ce n'est que faute d'attention que vous rejetez des vérités qui paraissent si claires à tous les esprits attentifs *. Car enfin, quoi que vous puissiez dire , si nous y prenons bien garde , le corps matériel que nous animons n'est pas celui que nous voyons lorsque nous le regardons; je veux dire, lorsque nous tournons les yeux du corps vers lui : c'est un corps intelligible que nous voyons. Il en est de même de tous les autres corps que Dieu a créés : car, comme je vous ai déjà dit : Le soleil, par exemple, que Von voit, n'est pas celui que l'on regarde. Le soleil, et tout ce quily a dans le monde matériel, n'est pas visible en lui-même. L'âme ne peut voir que le soleil auquel elle est immédiatement unie, qui est le soleil intelligible.

Le docteur prit la parole à cet endroit. Obligez-moi, dit-il à Tabbé , de nous dire encore une fois , ce que vous entendez par ces corps intelligibles, que nous voyons par les yeux de notre esprit, que vous distinguez des corps matériels^ vers lesquels nous tournons les yeux , mais que nous ne voyons

' nccherehe de la Vérité.

ïJoint, parce qu'ils sont, à ce que vous prétendez , invisibles et inintelligibles en eux-mêmes ?

J'entends, dit Tabbé , comme je vous Tai déjà marqué, une partie quelconque de l'étendue intelligible, taillée et formée comme elle le doit être pour être semblable au corps vers lequel je tourne les yeux, à laquelle mon âme applique la sensation de la couleur, que Dieu lui a donnée à l'occasion du corps matériel qui est devant moi. Voilà ce que nous appelons les €orps intelligibles, que'notre âme. peut seule apercevoir, parce que les autres ne lui peuvent être intimement unis.

Cela me donne , dit le docteur, une plaisante pensée. Je me représente l'effroyable armée des Turcs devant Vienne, et une autre fort nombreuse de chrétiens qui la vient attaquer. Nous autres grossiers , nous aurions cru que les chrétiens apercevaient les Turcs , et les Turcs les chrétiens ; mais M. l'abbé nous fait bien voir que c'est en juger comme le peuple qui n'a pas soin de rentrer en soi-même , pour écouter le maître intérieur. Il nous apprend que les chrétiens n'apercevaient qu'un nombre prodigieux de Turcs intelligibles couverts de turbans et de vestes intelligibles , dont plusieurs étaient montés sur des chevaux intelligibles, et le reste de même; c'est-à-dire, comme il nous le vient d'expliquer, un nombre innombrable de parties quelconques de retendue intelligible, qui est l'immensité de l'être divin, taillées et formées en Turcs, en vestes, en turbans, en chevaux, en tentes , auxquelles l'âme de chacun des spectateurs appliquait les sensations des couleurs convenables, qu'elle avait reçues de Dieu à l'occasion des Turcs invisibles , des turbans invisibles , des chevaux invisibles, des tentes invisibles, qui étaient devant ses yeux.

Il voulait poursuivre, mais M. l'abbé l'interrompit, ne trouvant pas bon qu'on tournât en raillerie une doctnne qui lui paraissait si avantageuse à la religion , en ce qu'elle montre , d'une manière admirable , l'union de nos esprit* avec Dieu , et la dépendance qu'ils ont, non-seulement de sa

puissance, mais aussi de sa sagesse. Cela suffit, Monsieur, lui dit-il , tout ce que vous ajouteriez ne serait que la même chose. Mais permettez-moi de vous dire que la doctrine que Je vous ai expliquée ' « me paraît si conforme à la religion , que Je me crois indispensablement obligé de la soutenir autant qu'il me sera possible. J'aime mieux qu'on m'appelle visionnaire , qu'on me traite d'illuminé, et qu'on dise de moi tous ces bons mots que l'imagination , qui est toujours railleuse dans les petits esprits, a de coutume d'opposer à des raisons qu'elle ne comprend pas, ou dont elle ne peut se défendre, que de demeurer d'accord » que notre esprit puisse apercevoir autre chose que des corps intelligibles; puisque les matériels sont incapables d'être connus en euxmêmes , ne pouvant être intimement unis à notre âme.

Hé bien! Monsieur (reprit le docteur un peu piqué de ce qu'on le traitait de petit esprit), Je le veux bien; ne raillons point, parlons sérieusement. On ne le peut faire davantage qu'en opposant à vos nouvelles pensées les oracles du Saint- Esprit. Vous nous voulez persuader que « le monde matériel est invisible ; que nous nous trompons quand nous pensons voir les ouvrages de Dieu , au lieu que nous ne voyons que l'étendue intelligible qui est Dieu même. » D'où vient donc que l'Écriture nous dit le contraire , et qu'elle nous parle toujours des créatures de Dieu comme étant visibles, et comme capables de nous servir de degrés pour arriver à la connaissance des grandeurs invisibles de Dieu? Saint Paul nous assure l'un et l'autre dans l'Épitre aux Hébreux, XI, 4 : a C'est par la foi que nous savons que le monde a été fait par la parole de Dieu, et que tout ce qui est visible à été formé, n'y ayant rien auparavant que d'invisible:» ou, selon le grec , « de sorte que les choses visibles n'ont point été premièrement formées d'autres choses visibles , » comme elles sont maintenant. N'est-ce pas le monde matériel que

' Recherche de la Vérité. •

l\UO DÊrEKSE d'arnauld

Dieu a créé par sa parole? Pourquoi donc l'Écriture nous dit-elle que la création du inonde est la création des choses visibles, si le monde matériel est invisible, comme on a la hardiesse de nous le faire dire par la sagesse éternelle? Le même apôtre, dans TÉpître aux Romains, I, 20 : « Les grandeurs invisibles de Dieu deviennent comme visibles, en se faisant connaître par ses ouvrages , depuis la création du monde. » Ce n'est donc pas, selon saint Paul, Vétendue intelligible , que l'on nous dit être Dieu même , que nous voyons en pensant voir ses ouvrages, qu'il appelle visibles dans une autre Épître, et qui le sont en effet, qui nous servent à découvrir, par leur visibilité, l'invisibilité des grandeurs de Dieu ; tant les idées que nous donne TÉcriture sur ce sujet , sont opposées à celles de cette nouvelle philosophie.

Mais je vous supplie, dit-il à M. le duc, de me faire donner le livre de la Sagesse. On le lui donna de la nouvelle traduction , et il y lut ces paroles du chapitre 43 , I : « Tous lei hommes qui n'ont point la connaissance de Dieu ne sont que vanité. Ils n'ont pu comprendre, par les biens visibles, celui qui est souverainement ; et ils n'ont point reconnu le Créateur par la considération de ses ouvrages. Mais ils se sont imaginé que le feu , ou le vent , ou l'air le plus subtil , ou la multitude des étoiles , ou l'abîme des eaux , ou le soleil et la lune , étaient les dieux qui gouvernaient tout le mgpde : que s'ils les ont crus des dieux , parce qu'ils ont pris plaisir d'en voir la beauté, qu'ils conçoivent de là combien celui qui en est le dominateur doit être encore plus beau : car c'est l'auteur de toute beauté qui a donné l'être à toutes ce^ choses. Ainsi , la grandeur et la beauté de la créature peuvent faire connaître et rendre en quelque sorte visible le Créateur. » Et on nous vient dire que la beauté de la créature ne se voit point, « que le monde matériel est invisible, et que c'est par erreur que nous lui attribuons ce que nous apercevons, lorsque, pensanf voir ce monde matériel, qui

CONTRK LA RÉPONSE DE MALEBRANCHE. tiM

est Touvrage de Dieu , nous ne voyons rien qui lui appartienne. »

L*abbé , se voyant poussé , demanda un mot d'audience pour expliquer en quelle manière il avait dit que nous ne voyons pas les corps que Dieu a créés. C'est , dit-il , que nous ne les voyons pas en eux-mêmes ; et en cela nous ne disons que ce que disent avec nous les philosophes de l'école qui admettent les espèces, qu'ils appellent impresses, qui sont des entités représentatives distinguées des perceptions. Car ils soutiennent, comme nous, qu'on ne voit point les corps immédiatement, mais seulement médiatement, par le moyea de ces espèces. On pourrait donc leur faire les mêmes instances que vous nous faites.

Quand cela serait , reprit le docteur , ce ne vous serait pas un grand avantage, puisque tous ceux qui philosophent avec justesse doivent reconnaître qu'en cela ceux dont vous parlez sont dans l'erreur. Or , l'erreur d'un honmie ne peut jamais justifier celle d'un autre. Pardonnez-moi , néanmoins, Monsieur, si je vous dis que votre cause n'est point la leur, et qu'ils ne se sont point jetés sur cela dans le même embarras que vous; car ils croient, aussi bien que tout le reste des hommes (hors ceux de votre nouvelle école), que nos perceptions sont les représentations formelles des objets auxquels nous pensons; mais ils se sont imaginé que d'autres entités représentatives, qu'ils appellent des espèces impresses, nous étaient nécessaires, afin que notre âme eût les perceptions des choses matérielles. Et ils n'ont erré qu'en admettant ces entités superflues ; mais ils n'ont pas troublé la vraie notion de nos perceptions. C'est par une erreur semblable qu'ils ont cru qu'une pierre, que je veux jeter, ne pouvait continuer son mouvement, étant sortie de ma main , qu'elle n'eût reçu dans ma main une vertu impresse, distinguée du mouvement. En quoi ceux qui philosophent mieux qu'eux ne sont différents d'eux qu'en ce qu'ils rejettent cette rerlu impresse comme superflue; mais ils sont

hki DÉFBNSB D'âBNAULD

tout à fait d'accord ensemble pour ce qui est de reconnaitro que celte pierre continue le mouvement qu'elle avait dans ma main lorsqu'elle en est séparée. Je dis de même que ces philosophes de l'école admettent une entité préalable à la perception des choses matérielles, laquelle M. Arnauld n'admet pas dans son livre des Idées; mais qu'ils sont d'accord avec lui , pour ce qui est de croire que lorsque notre âme a la perception des choses matérielles , cette perception les lui représente. C'est pourquoi ils se gardent bien de dire absolument que notre âme ne voit point les choses matérielles, . «mais seulement qu'elle ne les voit point immédiatement, c'est-à»dire qu'elle les voit et les aperçoit véritablement, mais que ce n'est pas sans avoir besoin , pour en avoir la perception , du secours de Vespèce impresse.

Or, ce n'a garde d'être là votre sentiment , puisque vous prenez pour le principe de votre doctrine, sans lequel vous avouez qu'elle ne saurait subsister, que nos perceptions, qui ne sont que des modifications de notre âme, ne sauraient être représentatives des objets de dehors , telles que sont les choses matérielles. Comment donc pourrions-nous les apercevoir ou immédiatement , ou médiatement , si nos perceptions ne nous les peuvent représenter?

Enfin, ce que vous nous avez dit avec tant d'emphase, « que le corps que nous animons n'est pas celui que nous voyons , mais que nous voyons seulement un corps intelligible , et que notre âme ne peut voir que le soleil intelligible auquel elle est immédiatement unie, » serait entièrement contre le bon sens et contre toutes les règles du langage humain , si cela ne voulait dire autre chose , sinon que nous avons besoin de voir les corps intelligibles pour voir les corps créés; mais que cela n'empêche pas que nous ne voyions véritablement les corps créés. Un exemple, Monsieur , vous en convaincra : Trouveriez-vous qu'un homme fût raisonnable qui dirait qu'on ne voit point les satellites de Saturne , qu'i7« sont invisibles , et que ceux qui croient

GONJRE LA RÉPONSE DE MALEfiRANGHE. Uh^

les voir , ne voient que les verres de leurs lunettes ; et qui , étant poussé sur cela comme ayant avancé une chose très* fausse et très-ridicule, prétendrait s*étre bien justifié, en disant que tout ce qu'il a entendu par là est qu'on ne volt point sans lunettes ces satellites de Saturne? C'est ici la môme chose > et vous ne sauriez prétendre , sans une ahsur-« dite visible, que ces propositions, tant de fois répétées et accompagnées de cet avertissement : que Von y prenne bien garde, pour les faire mieux remarquer, que ces propositions, dis-je : noire âme ne voit que les corps intelligibles; elle ne voit point k sokii matériel; elk ne mit point le corps même qu'dk anime, ne veulent dire autre chose sinon qu^elle voit véritablement les corps réels , mais qu'elle ne les voit que par le moyen des corps intelligibles. Cette glose serait ridi* cule; et ainsi, Monsieur, il faut avouer de bonne foi que tout ce que vous pouvez dire , selon votre philosophie des idées , est que , dans un sens métaphorique et fort impropre , les corps que Dieu a créés , demeurant invisibles et inintelligibles , comme vous croyez qu'ils le sont par leur nature , sont censés être aperçus par notre âme ; parce que les corps intelligibles , qui en sont seuls véritablement aperçus , sont semblables à ces corps réels, et que la vue qu*a notre âme des corps intelligibles, lui est d'un aussi grand usage pour les fonctions de la vie , que celle qu'elle aurait des corps réels. Car enfin , me direz-vous , quoique mon âme n'aperçoive qu'un feu intelligible , le feu réel ne laisse pas d'être la cause occasionnelle de la chaleur que je ressens quand Je m'en approche; et quoiqu'à la levée du siège de Vienne, les chrétiens n'aperçussent que des Turcs intelligibles, quand les Polonais et les Allemands les perçaient de leurs épées , les Turcs réels n'en étaient pas moins bien tués.

Mais quand cela serait ainsi , sur quoi il y aurait bien déS choses à dire, il n'en serait pas moins vrai que, selon votre système des idées, notre âme ne voit en aucune sorte les corps que Dieu a créés. Voici quelques exemples qui le feront voir î

Ukk DÉFENSE D*ARNAULD

On a appris à des sourds de naissance à connaitrece qu'on leur voulait dire quand on leur parlait , et à parier eux-mêmes , en leur faisant observer les mouvements de la bouche de ceux qui leur parlaient, qui se varient en diverses manières en prononçant les lettres et les syllabes. On peut donc dire que la connaissance des divers mouvements des lèvres , qu'ils ont par la vue , leur tient lieu de la perception des sons, qu'on ne peut avoir que par Touïe. Mais cela ne fait pas qu'on puisse dire qu'ils aient aucun sentiment des sons. On sait aussi qu'il y a eu un aveugle en Hollande , et un autre à Florence, qui discernaient, par l'attouchement, les corps que nous appelons blancs, noirs, verts, jaunes, rouges. C'est qu'ils avaient le tact des doigts si délicat, qu'ils pouvaient discerner les différentes inégalités de la surface de ces corps , qui fait rejaillir différemment les petits gbbules qui , causant différents mouvements dans la rétine et dans le cerveau, font par là que nous avons les sensation» de ces différentes couleurs. Et ainsi la connaissance qu ils avaient par l'attouchement , leur tenait lieu de celle qu'ils auraient eue par les yeux , s'ils avaient eu le sens de la Mie; mais cela n'empêchait pas qu'il ne fût vrai qu'ils n'avaient aucune perception des couleurs. M. l'abbé appliquera facilement ces exemples à son paradoxe , que nous pensojis voir les corps réels lorsque nous ne voyons que les corps intelligibles. Il dira, tant qu'il voudra, que ce dernier nous lieni lieu de l'autre, et nous est de même usage : il sera toujours constant que , selon lui , notre Ame n'aperçoit en aucune manière les corps que Dieu a créés ; ce qui est au^^i contraire à l'Écriture qu'au sens commun de tous les hommes.

L'Écriture , dit M. l'abbé , parle souvent selon les sentiments communs , et les hommes ne suivent que trop leur^ préjugés. Mais, après tout, qu'avons-nous besoin de connaître les corps qui nous environnent pourvu que nous It^ sentions? Esl-ce que je m puis in approcher du feti, «»/ m •

servir pour la conservation de tna vie, sans que je le œnnaisse ? Ne suffU-il pas que je le sente ?

Cela serait vrai , reprit le docteur, si nous n'étions que de simples automates; car nous voyons tous les jours des chiens qui s'approchent machinalement du feu, et s'en servent pour la conservation de leur vie , sans qu'ils le connaissent. Mais à qui persuaderez-vous que Dieu, nous ayant faits , non-seulement pour le cx)nnaftre, mais pour être aussi les spectateurs de ses ouvrages , afin d'en prendre occasion de le louer, il nous suffise de nous en servir , comme les bêtes , pour la conservation de notre vie , sans que nous les connaissions ? Je passe néanmoins encore plus loin. Vous dites quil ne vous est pas nécessaire de connaître le feu; qu'il suffit que vous le sentiez. Et moi je vous soutiens que si ce que vous nous avez dit tantôt est véritable , vous le sentez aussi peu que vous le connaissez. Car qu'est-ce que sentir un corps? Arrêtons-nous au sens de la vue comme à celui que nous concevons le mieux. C'est le voir lumineux et coloré. Or, comment pouvons-nous voir un corps coloré , la couleur n'étant pas une modification des corps , mais de notre esprit? C'est en appliquant à un corps le sentiment de couleur, que Dieu nous donne pour le discerner plus facilement. Qui sont donc les corps que nous sentons par le sens de la vue? ce sont ceux à qui nous appliquons les sensations de la couleur ou v de la lumière. Or, je me souviens très-bien qu'en nous expliquant votre philosophie des idées, vous nous avez fait entendre, en diverses manières , que c'était aux corps intelligibles que nous appliquions ces sensations. Car vous nous avez dit : « que notre âme apercevant une partie de l'étendue intelligible , cette partie devient sensible par la couleur, ou par quelque autre qualité sensible que l'âme y attache * . » Vous nous avez dit : « que , pour voir le soleil intelligible , tantôt grand et tantôt petit, il suffit que nous voyions tantôt une

' Recherche de la Vétiié»

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506 DÉFENSE D*ARNAUiD

plus grande partie de l'étendue intelligible, et tantôt une plus petite, et que nous ayons un sentiment vif de lumière, pour attacher à cette partie d*étendue. » Vous nous avez dit : « que toute étendue intelligible pouvait être soleil , cheval , arbre , visible et sensible , si l'âme a quelque sentiment à l'occasion des corps pour l'attacher à ses idées; » c'est-àdire à ces parties quelconques de l'étendue intelligible. Ce sont donc les corps intelligibles, et non les corps que Diea a créés , que nous sentons par le sens de la vue, ou par les autres sens, puisque ce n'est point aux corps réels, mais aux corps intelligibles, que notre âme, selon vous , attache le sentiment de la lumière , des couleurs et des autres qualités sensibles.

Mais ceci nous cause un étrange renversement dans les idées que la religion nous donne de Dieu et des créatures corporelles; car, en prenant le mot de visible dans son étroite signification , pour ce que nous apercevons par l'entremise de nos yeux, il n'y a point de chrétien qui ne fiisse profession de croire que le Dieu que nous adorons est imisible, mais que le monde qu'il a créé est visible ; et c'est ce qui nous fait dire que la sagesse éternelle, qui était invisible. s'est rendue visible en se faisant homme , et ce qui fait chanter à l'Église , que l'humanité de Jésus-Christ nous fai- ' sant connaître Dieu visiblement, c'est par ce Dieu rendu visible que nous sommes embrasés de l'amour des choses invisibles : Ut dum visibiliter Deum cognoscimus^ per hune in inrisibilium amorém rapiamur. Mais tout cela est renversé par la nouvelle philosophie de M. l'abbé : car c'est Dieu en loimême ()ui est visible , puisque nous appelons visible ce à quoi notre âme applique les sentiments de la lumière et des Couleurs, et que, selon lui, c'est à des parties quelconques df l'étendue intelligible qu'on ne peut, dit-il, nier sans impifie qui ne soit Dieu même, que notre âme applique les sentiments de la lumière et des couleurs , lorsque , par erreur. nous pensons voir les choses matérielles; de aoiieque Notiv-

CONTRE LA BÉPONSE DE MAIEBRANCHE. 507

Seigneur, comme Diea , avait toujours été vu avant son incarnation, puisque, selon lui, il est avec le Père et le Saint- Esprit, cette étendue tnielltgibîe infinie que tous les hommes voient lorsqu'ils pensent voir les corps réels; mais c'est à regard de son humanité qu'il a toujours été invisible, puis* que ni sa sainte mère , ni saint Joseph , ni ses disciples , ni quelque homme qu^ ce soit, ne l'ont jamais vu; n'ayant tous vu , au lieu de son humanité sainte , qu'une partie quelcon* que de l'étendue intelligible, rendue visible par le sentiment des couleurs qu'ils y appliquaient. Peut-on, Monsieur, s'imaginer rien de plus monstrueux que tout cela?

Je puis encore ajouter, qu'il faudrait résoudre une question que l'on fait en théologie , après saint Thomas et les saints Pères , d'une manière tout opposée à celle dont ces saints l'ont résolue. C'est de savoir si Dieu peut être vu par les yeux du corps? Ils répondent que non ; et je viens de faire voir. Monsieur, que vous devez répondre que, non-seulement cela se peut , maiâ que nous voyons sans cesse Dieu par nos yeux corporels , puisque lorsque nous pensons voir des corps réels et matériels , nous n'en voyons que d'intelligibles qui sont des parties quelc<Jnques-de l'étendue intelligible, qui est Dieu même, auxquelles notre âme applique les sentiments de la douleur qui est tout ce qui est requis , afin que l'on puisse dire que notre âme voit quelque chose par les yeux du corps.

Mais il ne faut pas s'étonner si on doit répondre autrement dans votre école à cette question que les saints Pères n'y ont répondu. Cela vient de ce qu'on y a des idées de la nature divine toutes contraires à celles qu'en avaient ces saints : car toute la raison que saint Thomas rend, pourquoi Dieu ne peut être vu par les yeux du corps , est qu'il n'est pas corporel, c'est-à-dire étendu. C'est la même qu'en rend aussi saint Augustin avant lui dans sa lettre à Italique *.

* Ep. 92, al. 276.

C'esl pourquoi on ne doit pas être surpris que , dans votre école, Dieu peut être vu des yeux du corps, puisque vous mettez des espaces et de retendue dans sa substance. Et ainsi, avouant comme vous faites , « qu'il faut que Tesprit ait Tidée de l'étendue, afin qu'il y attache, pour ainsi dire, le sentiment de couleur, de même qu'il faut une toile au peintre afin qu'il y applique ses couleurs, » cela n'empêche pas que vous ne croyiez que notre» âme peut appliquer le sentiment de la couleur et de la lumière à la substance de Dieu même, comme les autres cartésiens veulent que notre esprit les applique aux corps sensibles ; parce que vous voulez que celte substance divine soit infTniment étendue, en longueur, largeur et profondeur, comme saint Augustin le croyait avant sa conversion , ne pouvant alors concevoir qu'il pût y avoir de substance qui ne fût corporelle *.

C'est donc à cela, dit le duc, qu'il faudrait principalement s'arrêter : s'il peut y avoir de l'étendue en Dieu , et une étendue dans laquelle on puisse -désigner des parties plus grandes et plus petites?

Gela est vrai , Monsieur, dit le docteur ; mais comme je trouve une infinité. d'absurdités et de contradictions dans ce que vous a dit M. l'abbé de ces deux espèces d'étendue, l'une intelligible et l'autre matérielle dont on veut que la première soit Dieu même et que je n'en trouve pas moins dans la nouvelle imagination , qu'elle soit l'idée de la dernière ; c'est-à-dire , que nous ne puissions apercevoir la matérielle que dans l'intelligible, il me semble qu'il est trop tard pour entamer ce discours , et qu'il vaut mieux le remettre à un autre jour. L'abbé y consentit et témoigna qu'il avai: besoin d'un peu de temps pour penser aux difficultés qu on lui avait proposées ; mais qu'il espérait d'y satisfaire d'une manière que l'on en serait content. Je vous entends , dit 1»^ duc ; c'est que vous êtes bien aise de consulter votre oracl»-

' Conf.,\xh. vu, Cl.

CONTRE LA RÉPONSE DE MALEfiRÂNGHE. 509

qui consultera pour vous le Verbe éternek Chacun se mit à rire, et la compagnie se sépara. On ne m'a pas encore mandé ce qui s'est fait depuis, et quand je le saurais je n'en dirais rien ici : car il est temps , Monsieur, de finir cette longue lettre. Je ne vous en fais point d'excuses , ayant encore à vous fatiguer d'un plus long écrit ; mais que vous ne pourrez pas vous dispenser de lire , parce qu'on vous y prend pour juge entre deux amis , dont chacun se plaint de l'autre , comme ayant mal observé les règles de l'amitié. Je suis, etc.

Le 28 janvier 1684.

510 DËFEMSB D'ARNAOLD

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