‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 156 sur 159 · DÉFENSE. — CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DÉFENSE. — CINQUIÈME PARTIE

EXEMPLES REMARQUABLES QUI MONTRENT d'^NE PART COMEIBIC L*ACTirt DE LA RÉPONSE EST INJUSTE DANS SES REPROCHES PERSONNELS, ET DE l'autre combien IL EST FAIBLE , CONFUS ET BROUILLA DANS SIS RÉPONSES SUR LA MATIÈRE DES IDÉES.

Premier exemple. — Faux principe : que les corps ne sont pas intelligibles par euoD-mémes ou en euœ-mémss. Que ma première démonstration Va contraint de Vahandonner.

Il n'y a rien dont l'auteur de la Réponse témoigne être plus choqué que de ce qu'on a cru avoir trouvé des sophismesdans ses ouvrages , et nous avons déjà vu qu'il en fait une des principales preuves du chagrin qu'il prétend que j'ai contre lui. Cependant, comme il ne saurait dire que j'aie rien mêlé d'offensant contre sa personne en découvrant les défauts de ses arguments , on ne peut dire aussi que je lui aie donné par là aucun légitime sujet de plainte. Tout ce qu'il avait à faire était de montrer que ses raisonnements étaient bons quoique, par défaut de lumière, je les eusse trouvés mauvais; mais il ne pouvait , sans une injustice manifeste , prendre occasioQ de là de m'attribuer des passior^s malignes et déréglées. Il pourrait néanmoins avoir tort en cela sans que j'eusse raison dans le fond , et ainsi il est bon de voir si je l'ai repris mal à propos d'avoir employé de méchantes preuves pour établir sa doctrine.

Je n'ai trouvé que deux principes par lesquels il ait voulu nous persuader dans la Recherche de la Vérité que nous avons besoin d* êtres représentatifs, distingués des perceptions, pour connaître les choses matérielles : l'un , que nous ne powsms postes connaître par elles-mêmes ; l'autre^ que ce que nous connaissons doit être présent à notre esprit et y être intimement

CONTRE LU RÉPONSE DE MâLEBRàNGHE. 511

mi, et qm les corps ne peuvent pa^étre présents et unis à notre âme en cette manière.

J'ai combattu le premier de ces deux principes par la première démonstration que voici, c'est dans le chap. 6 des Idées : Première démonstration. — (c Un principe qui n'est appuyé que sur une expression équivoque , qui n'est vrai que dans un sens qui ne regarde point la question qu'on veut résoudre par ce principe, et qui dans l'autre sens suppose, sans aucune preuve, ce qui est en question , doit être banni de la véritable philosophie.

a Or, telle est la première chose que l'auteur de la Recherche de la Vérité prend pour principe de ce qu'il veut prouver touchant la nature des idées. »

Supposant la majeure comme incontestable , voici comme j'ai prouvé la mineure.

a La mineure est bien facile à prouver ; ses paroles sont : Tout le monde demeure d'accord que nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. L'équivoque est dans ces mots : par eux-mêmes; car ils peuvent être pris en deux sens. Le premier, qu'ils ne se font point connaître à notre esprit par eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils ne sont point la cause que nous les apercevons et qu'ils ne produisent point, dans notre esprit, les perceptions que nous avons d'eux; comme on dit que la matière ne se meut point de soi-même, ou par soi-même, parce qu'elle ne se donne point à soi-même son mouvement. Ce premier sens est vrai , mais il ne fait rien à la question qui est de la nature des idées et non pas de leur origine,... Il ne reste donc que le second sens dans lequel il a pu prendre ces mots, par eux-mêmes ^ en opposant être connu par soi-même (comme il croit que l'est notre âme quand elle se connaît) à être connu par ces êtres représentatifs des objets, distingués des perceptions dont nous avons déjà tant parlé. Or, les prenant en ce sens, c'est supposer visiblement ce qui est en question , avant que de l'avoir établi par aucune preuve ; et ce qu'il aurait reconnu sans peine devoir

être rejeté comme faux, ou au moins comme douteux, s'il l'avait examiné par ses propres règles , et s*il avait philosophé dans cette matière comme il a fait dans les autres; » ce que je fais voir dans le reste du chapitre.

L'auteur de la Réponse a été fort fidèle à rapporter tout ce chapitre; et, ce qui m'étonne, est qu'il n'ait pas cru que tous ceux qui le liraient n'y trouveraient rien que de convaincant. Mais il s'est imaginé qu'il les éblouirait par les deux défaites par lesquelles il a cru pouvoir s'échapper.

Première défaite. — « J'ai dit que tout le monde tombait d'accord que nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes ; mais où M. Arnauld a-t-il mi que je l'ai pris pour principe de ce que je veux prouver touchant la nature des idées ? »

RÉPONSE. — Remarquez , Monsieur, qu'il ne nie pas qu*il aurait eu tort de prendre cela pour principe de ce qu'il avait à prouver touchant la nature des idées, c'est-à-dire touchant la nécessité des êtres représentatifs , distingués des perceptions , pour voir les choses matérielles ; qu'il ne nie pas que cette proposition , nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes, n'ait deux sens; qu'il ne nie pa> que, dans l'un, elle ne faisait rien à sou sujet; et, qu'en le prenant dans l'autre, c'était une pétition de principe, maiV qu'il est réduit à nier qu'il l'ait prise pour, principe de c<» qu'il nous voulait persuader touchant la nécessité de ce> êtres représentatifs , et à me demander où j'ai vu qu'il Tait prise pour principe. Il faut donc le lui dire : c'a a été dans lt> titre de son premier chapitre de la deuxième partie de s^'C troisième livre, joint à la première période de ce même cliapitre.

Le titre est : Ce qu'on entend par ses idées. Quelles existen véritablement et qu'elles sonf'NÉCESSAiRES pour apercetwr l^objets matériels. Il ne niera pas que, par le mot d'idées, n'ait entendu ces êtres représentatifs distingués des perceptions; et, par conséquent, il ne peut aussi nier que son d**-

Jigitized byCjOOQlC

sein ait été de prouver dans ce chapitre la nécessité de ces êtres représentatifs. Or, voici comme il le commence :

« Je crois que tout le monde tombe d'accord que nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par euxmêmes. Nous voyons le soleil, les étoiles et une infinité d'objets hors de nous, et il n'est pas vraisemblable que l'âme sorte du corps pour contempler ces objets. Elle ne les voit DONC point par eux - mêmes , et l'objet immédiat de notre esprit lorsqu'il voit le soleil, par exemple, n'est pas le soleil, mais quelque chose qui est intimement uni à notre âme ; et c'est ce que j'appelle idée. »

Voilà où j'ai vu qu'ayant entrepris de prouver dans ce chapitre, que nous avons besoin d'êtres représentatifs, qu'il appelle idées, pour voir les corps, il y avait pris pour principe cette proposition : Nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. Et c'est ce que verront tous ceux qui entendent le français , et qui savent que la particule donc est illative ; c'est-à-dire qu'elle signifie que l'on tire une conclusion de ce qui a été dit auparavant. Or, ce dont on tire une conclusion , en est appelé le principe dans le langage des philosophes.

Voici encore où j'ai vu qu'il a pris cette proposition , les corps ne sont pas intelligibles par eux-mêmes, pour le principe de ce qu'il voulait prouver, que nous avons besoin pour les voir d'êtres représentatifs, qu'il appelle idées. C'est dans le chapitre 6 du même livre , page 205 , où il dit en propres termes : On ne peut douter, dit-il , qu'on ne voie les corps avec leurs propriétés , par leurs idées (c'est-à-dire par des êtres représentatifs). Et pourquoi n'en peut-on douter? remarquez bien la raison qu'il en donne : Parce que, n'étant pas intelligibles par eux-mêmes , nous ne les pouvons voir que clans l'être qui les renferme d'une manière intelligible.

Ainsi , Monsieur, on ne peut douter que celte prétention, quil n'a pas pris cela pour principe de ce qu'il voulait proui:er touchant la nature des idées, ne soit une pure défaite.

S14 DÊRNSE l>'AmATILD

Et il est si vrai que ce n'a été que rembarras où il s'est trouvé, qui Ta obligé d'y avoir recours, qu'en un autre endroit de sa réponse, il reconnaît qu'il à pris pour principe ce qu'il dit ici n'avoir pas pris pour principe. On ne pent le reconnaître plus clairement qu'il le fait en la page 202. JVat-;6 pas, dit-il , toujours marqué, que V esprit ne potirail eonnaitre les corps en eux-mêmes : et n'est-ce pas pour c^ que foi voulu qu'on les vit par V étendue intelligible, qui est leur idée. Rien peut-il être plus exprès? Et c'est ce qui nous fera encore voir combien- la seconde défaite est misérable. Deuxième défaite. — « L'opinion ^e& philosophes , que j'avais principalement dessein de réfuter, c'est : que l'âme voit les objets par des espèces expresses ou exprimées des impresses qu'impriment les objets , etc. Ne pouvais^je pas leur pariant, commencer par cette proposition : qu'on tombait d'accord, que nous n'apercevons point les objets qui «ont hors de nous par eux-mêmes, puisque ces philosophes la reçoivent?»

RÉPONSE. — Il n'a osé rapporter ses propres paroles qui sont : Tout le monde demeure d'accord, etc., de peur qu'on ne vit trop clairement, que c'est se moquer du monde , de vouloir que des paroles si générales ne signifiassent autre chose, sinon , que les philosophes , qu'il avait en vue de réfuter, et ' dont il ne parle point dans ce chapitre , demeuraient d'accord , etc. Mais cette défaite est entièrement ruinée paroles deux passages que je viens de rapporter ; l'un de la Recherche de la Vérité, page 205 ; et l'autre, de sa réponse, page 202 : où il témoigne expressément , qu'il a toujours marqué qu^ l'esprit ne peut voir les corps en eux-mêmes, et que c'est pour cela qu'il les voit dans un être représentatif qui est Vétendu^ intelligible.

Troisième défaite. — « Quand j'aurais été assez ridicule pour supposer ce qui est en question... M. Arnauld n'aura * encore nul droit de prétendre avoir prouvé sa propositioa a démontrer, qui est; que notre esprit n'a point besoin , pw:*

CONTRE LA BÊPONSK Dfi MAtBBRAMGHE. 515

connaitre les choses matérielles , de certains êtres représentatifs distingués des perceptions : car il se pourrait faire fort facilement qu'un autre, plus habHe que moi, convaincrait M. Àmauld, ou du moins toute la terre, que les modalités de rame ne sont point essentiellement représentatives. »

Rkpoksb. » Je n'ai point dit qu'il fût ridicule, pour avoir supposé ce qui est en question ; mais j'ai si bien montré qu"il l'a supposé, qu'il ne s'en est pu tirer que par les deux premières défaites, qui n'ont pas la moindre vraisemblance. Celle-ci ne vaut pas mieux. Car j'ai foit ce que j'avais entrepris, si j'ai bien prouvé, qu'il avait employé, pour établir sa doctrine, le sophisme appelle pétition de principe, comme il parait par la majeure qu'il a accordée , et par la conclusion qui le regarde en particulier. A quoi néanmoins on peut ajouter que ce que j'ai mis comme de surcroit, à la fin de ma démonstration, doit convaincre toutes les personnes raisonnables que comme presque tous les philosophes habiles croient aujourd'hui , que la supposition d'une forme substantielle , dans tous les corps , en la manière qu'on la conçoit dans l'école, est une invention de gens oisifs ) on a la même raison de rejeter, comme une pure imagination j encore plus mal fondée, la supposition fantastique de ces êtres représentatifs des corps, qui ont été inventés par la même voie que les formes substantielles , et dont la notion est encore plus obscure et plus confuse que celle de ces formes.

Maie U se pourra faire facUement, nous dit -on, qu^uH auère homme plus habile que le P, Malebrafiche convtUnera M. AmauHd, ou au moins toute la terre, que les perceptions qu'a notre âme des objets, ne sont pas représentatives de ces objets. On l'attend donc cet habile homme , et nous sommes aussi disposés à nous rendre , quand il nous aura convaincus , qu'à ne point contester contre celui qui nous aura fait voir qu'il n'est pas vrai que le tout est plus grand que sa partie.

516 DÉFENSE D^ARNÂULD -

Quatrième défaite. — « Enfin, quand personne ne pourrait donner des preuves qu'il ne réfutât , c'est une nouvelle manière de démontrer les propositions qu'on ne recevra jamais, que de conclure qu'une chose n'est pas, à cause que la preuve qu'on en donne ne vaut rien. »

RÉPONSE. — C'est ne savoir pas la différence que les règles du bonsens ont toujours mise entre prouver qu'une chose est, et soutenir qu'elle n'est pas : entre prouver qu'on a besoin d'un être représentatif, et soutenir qu'on n'en a pas besoin. Car tout le monde convient que celui qui entreprend de prouver qu'une chose est nécessaire pour voir les corps, doit apporter des raisons convaincantes qui le prouvent positivement ; et on se moquerait de lui , s'il disait, pour toute raison , qu'on ne lui en saurait apporter de convaincantes qui montrent que cela n'est pas. Mais, pour celui qui soutient qu'une chose n'est pas , que ces êtres représentatifs ne sont pas nécessaires , tout le monde convient, au contraire, qu'il a satisfait pleinement à ce qu'on pouvait attendre de lui, quand il a fort bien réfuté toutes les preuves que l'on pourrait apporter, pour appuyer ce qu'il soutient n'être pas. El cela est vrai, principalement quand il s'agit d'entités, que l'on prétend être chimériques, et dont personne ne saurait avoir de notion distincte , que l'on voudrait introduire dani la jihilosophie. Car voudrait-on obliger un homme d'apporter des preuves positives , pour montrer qu'une chimère n'e:4 point? et n'est-ce pas avoir suffisamment montré que ces entités ne sont que des chimères , quand on a détruit touiê^ les raisons qui ont porté quelques philosophes à les inventer" Je suis donc bien obligé à Fauteur de la Réponse , de ce que son dernier retranchement contre ma démonstration , pour rendre encore quelque combat en faveur de ses êtres représentatifs, est de dire qu'elle ne serait pas recevable, quanti personne ne pourrait donner de preuves pour les établir que je ne réfutasse fort bien.

Second exemple. — Autre faux principe : que notre âme ne peut voir les objets éloignés : que ma deuxième démonstration le lui a fait désavouer. Des trois autres démonstrations.

La seconde preuve des êtres représentatifs, distingués des perceptions, est que notre âme ne saurait voir que ce qui lui est présent et intimement uni ; d'où il s'ensuit qu'elle a besoin d'êtres représentatifs pour voir les corps qui en sont éloignés.

C'est ce que j'ai combattu par ma deuxième démonstration^ qui a mis encore l'auteur de la Réponse en plus mauvaise humeur que la première. Cela paraît par son préambule que voici :

« Ne trouvez pas mauvais , Monsieur, si je vous arrête à la lecture de choses qui n'ont nulle utilité , ni nul agrément. La réputation de M. Arnauld m'oblige, à cause de la vérité , à faire remarquer ses méprises , et qu'il a bien désappris à faire des démonstrations. »

RÉPONSE. — Il est à craindre que le monde ne dise que l'auteur de la Réponse n'a pas désappris à en faire. Quoi qu'il en soit, on lui est obligé de ce que son dégoût ne l'a pas empêché de rapporter cette deuxième démonstration dont il parle avec tant de mépris. Voyons-la donc.

Deuxième démonstration. — « Ce a'est pas philosopher avec justesse, en traitant d'une matière importante, que de prendre d'abord pour un principe général dont on fait dépendre tout ce que l'on dit dans la suite , ce qui , non-seulement n'est pas clair, mais ce qui est tout contraire à ce qui nous est si clair et si évident qu'il nous est impossible d'en douter.

a Or, c'est ce qu'a fait l'auteur de la Recherche de la Vérité dans son Traité de la Nature des Idées,

<( On ne peut donc philosopher avec moins de justesse qu'il a fait dans cette matière, ni d'une manière plus opposée à celle qu'il a suivie dans presque toutes les autres.

zioogle

y Ce

518 DÉPENSE D'ABNÀUU>

« Il n'y a que la mineure à prouver.

« Ce qu'il a supposé d'abord comme un principe clair et indubitable, est, que notre esprit ne pouvait connaître que les objets qui sont présents à notre âme, et c'est ce qui lui fait dire : « Nous voyons le soleil , les étoiles et une infinité d'objets hors de nous, et il n'est pas vraisemblable que l'âme sorte du corps et qu'elle aille pour ainsi dire se promener dans les cieux pour y contempler tous ces objets. Elle ne les voit donc point par eux-mêmes , et l'objet immédiat de notre esprit lorsqu'il voit le soleil , par exemple , n'est pas le soleil, mais quelque chose qui est intimement uni à notre âme , et c'est ce que j'app»elle idée. » Un homme qui parle de la sorte, suppose manifestement, comme un principe clair et incontestable , que notre âme ne saurait apercevoir les objets qui sont éloignés du lieu où elle est, tant qu'ils en demeurent éloignés. Or, non-seulement je doute de ce prétendu principe , mais je soutiens qu'il est faux , de la dernière fausseté, parce qu'il est évident, de la dernière évidence que notre âme peut connaître une infinité de chose» éloignées du lieu où elle est, et qu'elle le peut^ parce que Dieu lui en a donné le pouvoir ; la preuve en est facile. >

Je supplie le lecteur de la voir. Elle est depuis la moitié de la page 24 5, et le commencement de la suivante. Je croià qu'il en sera satisfait, et qu'il jugera que l'auteur de la Réponse a bien fait de la dissimuler, parce qu'il a troavé pin» d'avantage à employer les mêmes défaites pour éluder œUe démonstration, qu'il avait employées pour éluder la première ; en niant qu'il eût pris cela pour principe , et en prétendant qu'il n'avait parlé que selon le sentiment des aolics. Premiers défaite. —^ a C'est sans doute un principe £ias. de la dernière fousseté, que notre âme ne paisse voir c. connaître , ni apercevoir les objets éloignés da lien où ellt? est, tant qu'ils en demeurent éloignés; je Tai toujours ir. tél. il faudrait être bien âtupide pour en douter; M. Amau.c A grand tort de me l'attribuer, et de dire qn il esi cert^u

CONTRE LA BÉPONSE DE MALEBRANGHE. 519

que je le suppose dans tout le reste du Traiié de la Naturt des Idées» »

REPONSE. — C'est son adresse ordinaire, de parler ainsi fort durement contre les sentiments qu*on l'oblige de désa» voi^r, afin que Ton croie plus facilement qu'il ne les a jamais tenus. Mais l'importance est de bien' répondre aux preuves qui font voir qu'il les a tenus. £t c'est à quoi il emploie les deux défaites suivantes.

Deuxième défaite. — « Mais quoi ! j'ai dit qu'il n'est pas vraisemblable que l'àme sorte du corps pour voir le soleil. Donc j'ai cru qu'on ne pouvait voir les objets lorsqu'ils étaient éloignés. L'équitable conséquence ! lorsqu'on parle aux hommes suivant leurs idées, les approuve-t-on?»

Troisième défaite. — a N'est-il pas visible que ce que je dis est plutôt une espèce de raillerie, qu'un principe sur lequel j'établis des sentiments qui renversent ce même principe ? »

RÉPONSE. — La raisonnable solution 1 Est-ce qu'il n'y a qu'à dire en l'air, qu'on a parlé selon le sentiment des autres ou par raillerie, pour désavouer ce qu'on a dit plus clairement? Mais cette réponse fait voir, qu'à moins qu'on ne puisse être persuadé qu'il a parlé selon le sentiment des autres, ou par raillerie, il faut que l'on demeure convaincu qu'il a pris pour principe ce qu'il est contraint d'avouer maintenant être faux , de la dernière fausseté. Or, il est impossible que cette défaite impose à personne , quand on aura considéré que , dans le même chapitre de sa Recherche de la Vérité, il répète la même chose et se sert du même principe , en des termes si précis qu'on ne saurait les éluder, ni par l'une ni par l'autre de ces fausses gloses, de n'avoir parlé que selon le sentiment des autres, ou par raillerie. C'est un passage qu'il n'a pas dû dissimuler, puisque je l'ai rapporté dans le chapitre 6 des /dees.

ce Nous ne pouvons, dit- il, apercevoir les choses qui sont hors de l'àme , que par le moyen des idées ( c'est-à-dire par

(ks êtres refyrésentatifs, distingués des perceptions); supposez que ces choses ne puissent pas lui être intimement unies ; telles que sont les choses matérielles, qui certainement ne peuvent s'unir à notre âme, de la façon qui est nécessaire afin qu'elle les aperçoive, parce qu'étant étendues, et V^me ne l'étant pas, il n'y a' point de proportion entre elles. Outre que nos âmes ne sortent point du corps pour mesurer la grandeur des cieux, et par conséquExNT elles ne peuvent voir les corps de dehors que par des idées qui les représentent. Et dans le livre 1, chap. XIV : Ce n'est pas proprement le soleil qui se lève que nous voyons, puisqu'il est éloigné de plusieurs millions de lieues. C'est de quoi tout le monde doit tomber d'accord *. »

On ne peut dire qu'il y ait dans ces paroles la moindre apparence de raillerie. Et on peut encore moins prétendre que, s'il n'avait parlé que selon le sentiment des autres, qu'il aurait cru faux, de la dernière fausseté , il aurait pu dire : Cest de quoi tout le monde doit tomber d'accord. Il est donc faux, de la dernière fausseté qu'il n'^ïi parlé que par raillerie, ou dans le sentiment des autres, quand il a supposé que les corps ne peuvent s'unir à notre âme, de la façon qu'il est nécessaire afin qu'elle les aperçoive ; et nos âmes ne sortant point du corps pour mesurer la grandeur des cieux, il s'ensuit de là, qu'elles ne peuvent voir les corps de dehors, que par des êtres représentatifs, distingués des perceptions : ce qui est manifestement supposer que notre âme ne peut apercevoir les objets éloignés du lieu où nous sommes, tant qu'ils en demeurent Soignés, et se servir de cela comme d'un principe, pour établir la nécessité des êtres représentatifs. N'aurais-je pas droit, après cela, de lui appliquer ce qu'il dit de moi avec si peu de raison ? En vérité, Monsieur, je n'ose appeler la conduite de votre ami par son nom. Ce que je puis dire de pktë honnête, c'est, qu'où il n'entend pas ce qu'il écrit , ce qui fait pitié : ou

' Recherche de la rérité.

ce qui est du moins fort vraisemblable, il feint de ne le pas entendre, ne pouvant s'échapper autrement : ce qui est indigne, et ne peut qu'exciter l'indignation des honnêtes gens. Mais ce ne sont pas encore là toutes ses défaites. Il faut examiner les autres , quoiqu'elles soient telles que j'aurais pu les négliger.

Quatrième défaite. — « Supposé-je que notre âme ne peut voiries objets éloignés du lieu où nous sommes, tant qu'ils en demeurent éloignés, moi qui enseigne, qu'aBn que l'esprit aperçoive quelque chose , il est absolument nécessaire que l'idée de cet objet ( c'est-à-dire l'être représentatif de cet objet, distingué de sa perception ) lui soit actuellement présente ; mais qu'il n'est pas nécessaire qu'il y ait au dehors quelque chose de semblable à cette idée (à cet être représentatif ), parce que l'on aperçoit souvent des choses qui ne sont point, et qui n'ont jamais été ? »

Réponse. — Il faut qu'il n'entende pas ses propres opinions, ou qu'il ne sache ce qu'il dit, quand il ne pense qu'à s'échapper d'un argument qui le presse. Car quand notre esprit aperçoit une chose qui n'est pas, comme une montagne d'or, il n'aperçoit, selon lui , que l'être représentatif de cette montagne d'or, qui est intimement uni à notre âme. En quoi donc cela peut-il être contraire à ce principe que j'ai fait voir qu'il a supposé, que notre âme ne saurait apercevoir les corps qui sont éloignés du lieu où nous sommes, tant qu'ils en demeurent éloignés ? D'où il a inféré, qu'elle ne les saurait apercevoir que par des êtres représentatifs, distingués de ses perceptions, qui lui soient intimement unis ? Ne voir que ce qui est intimement uni à notre âme, est-ce supposer que notre âme peut voir ce qui est éloigné du heu où nous sommes?

Cinquième défaite. — « Encore un coup, je n'examine point dans ce premier chapitre du troisième livre de la Recherche de la Vérité, ce que c'est qu'idée, et je n'établis mon sentiment qu'après avoir prouvé que toutes les diverses manières d'ex-

pliquer comment on voit les objets, sont fausses, excepté la mienne. »

RÉPONSE. — Autre illusion fondée sur Téquivoque du mot d^idée. Car il est certain qu'il prend le mot d'idée , dans ce chapitre, pour un être représentatif distingué de notre perception. Il est certain encore qu'il a prétendu y avoir établi en général la nécessité de cet être représentatif intimement uni à notre âme pour voir les corps. Il est certain qu'il s'est servi pour cela de deux principes que je l'ai obligé de désavouer par mes deux premières démonstrations ; mais il est vrai que ce n'est que dans la suite, qu'ayant posé cinq manières dont il a cru que l'on pouvait concevoir ces êtres représentatiCs, il s'est déterminé à embrasser la dernière, qui est que c'est Dieu qui , étant intimement uni à notre âme, lui sert d'être représentatif pour connaître les choses matérielles. Or, que fait cela , je vous prie , pour montrer qu'il n'a pas pris pour principe que notre âme ne peut apercevoir les objets qui sont éloignés du lieu où elle est ; c'est-à-dire qui ne lui sont pas intimement unis ?

Sixième défaite. — • a M. Arnauld a-t-il pu croire que j'aie supposé qu'on ne pouvait voir les objets lorsqu'ils étaient éloignés, après les reproches qu'il me fait en tant d'endroits que je dis qu'on ne les voit pas : que le soleil, par exemple^ qu'on regarde n'est pas celui que l'on voit ; mais que ce que l'on voit est l'étendue intelligible jointe avec la couleur? r Réponse. — Je cherche du sens commun dans cette déf;£te. et je n'y en saurais trouver : car quelle connexion y a-t-il entre ces deux choses ? Le P. Malebranche dit que le soleil que nous voyons n'est pas celui que nous i*egardons , mais que celui que nous voyons est le soleil intelligible intimement uni à notre âme. Il n'y a donc pas d'apparence que le même père ait cru que notre âme ne peut voir les objets éloigne> d'elle. Il me semble qu'on a dû dire, au contraire : il y a donc bien de l'apparence que cet auteur croit que notre âmf ne peut voir ce qui est éloigné d'elle, et que c'est pour ce!a

que, ne pouvant, selon lui, voir le soleil matériel, qui en est trop éloigné, elle voit seulement le soleil intelligible ; c'est-àdire une partie quelconque de l'étendue intelligible taillée en soleil, laquelle lui est intimement unie et à laquelle elle applique un vif sentiment de lumière. Je ne sais s'il y aura personne qui ne trouve cette dernière conséquence plus juste que l'autre.

Septième défaite. — «M. Arnauld a-t-il pu croire que j'aie supposé ce sentiment ridicule que notre âme ne peut voir les objets éloignés d'elle, lui qui sait et qui combat cette pensée que j'ai que nous pourrions voir le monde tel qu'il nous paraît, quoiqu'il n'y eût rien de créé, et que j*^ ne suis parfai* tement assuré que par la foi qu'il y a des corps ? Certainement si je puis voir des corps quoiqu'il n'y en eût point, je pui^ en voir quoiqu'ils soient éloignés. »

RÉPONSE. — C'est la même illusion que la précédente. Car dans la supposition que Dieu n'aurait point créé de corps, ce ne seraient pas ces corps que Dieu n'aurait point créés que mon esprit verrait, selon l'auteur de la Réponse, ce seraient seulement leurs êtres représentatifs; c'est-à-dire des parties quelconques de l'étendue intelligible auxquelles mon esprit appliquerait le sentiment des couleurs. Or, selon le même auteur, ces parties de l'étendue intelligible que mon esprit verrait, ne seraient point éloignées de mon âme , mais lui seraient intimement unies. Et ainsi, quand l'auteur dit : Si je puis voir des corps, quoiqu'il n'y en eût point, je puis en voir, quoiqu'ils soient éloignés, c'est comme s'il disait : Si je puis voir des corps intelligibles, intimement unis à mon âme, j'en puis voir de réels éloignés de mon âme. Ce qui serait la plus méchante preuve qui fût jamais pour montrer qu'il n'a pas supposé que l'âme ne peut voir des objets éloignés d'elle.

J'ai voulu faire voir l'inutilité de ces quatre dernières défaites, quoique cela ne fût point nécessaire. Car les premières étant détruites, et demeurant pour constant qu'il n'a parlé ni selon le sentiment d'autrui, ni par raillerie, quand il a

représenté Féloignement des deux comme une raison qui les empêchait d'être aperçus par notre âme, et qui faisait qu'on ne les pouvait voir que par des êtres représentatifs, distingués des perceptions, on ne peut douter qu'il n*ait admis pour un principe de sa doctrine touchant ces êtres représentatifs , que notre âme ne saurait apercevoir les objets éloigm d'elle, quoique une seconde démonstration lui ayant ouvert les yeux, il dise maintenant quil a toujours cru que ce principe est ridicule, et qu'il est faux, de la dernière fausseté.

Je ne dirai rien des trois dernières démonstrations ; car, pour la troisième et la quatrième , comme il les passe sans y répondre, je n'ai aussi, Monsieur, qu'à vous supplier de les lire de nouveau dans le livre des Idées, et de juger, après les avoir examinées avec toute la rigueur possible, si elles ne sont pas convaincantes.

Pour la cinquième, elle est toute ramassée en ces deux lignes de la page 229 : « L'auteur de la Becherche de la Vérité a supposé d'abord que notre esprit aperçoit les choses matérielles. Il n'était en peine que du comment : si c'était par des idées ou sans idées , prenant le mot d'idée pour des êtres représentatifs distingués des perceptions, et, après avoir bien philosophé sur la nature de ces êtres représentatifs, après les avoir promenés partout et n'avoir pu les placer qu'en Dieu , tout le fruit qu'il en recueille n'est plus de nouf expliquer comment nous voyons les choses matérielles , qui était uniquement ce que l'on cherchait , mais c'est que notre esprit est incapable de les apercevoir, et que nous vivons dans une continuelle illusion en croyant voir les choses matérielles que Dieu a créées lorsque nous les regardons, c'està-dire que nous tournons nos yeux vers elles et cependant ne voyant, au lieu d'elles, que des corps intelligibles qui leur ressemblent. »

Et tout ce qu'il y a pu opposer est une vaine défaite. J'^icru, dïiril , quon ne voyait pas les corps. Non en eux-fnéme-< répondrai 'je à toutes ces grandes citations qui ne li»»#/^»

Oigitized byCjOOQlC

CONTRE LA BÉPONSE DE MALEBRÂNCHE. 525

qu*à étourdir le lecteur et faire croire à quelques-uns que je me contredis à tout moment.

Or, tout cela se trouve éclairci à la fin de la lettre que je vous ai écrite , et qui sert d'entrée à cette Défense, Et ainsi , pouvant supposer que cette fausse distinction y est entièrement ruinée, et qu'on y a fait voir clairement que, selon sa doctrine, on ne voit nullement les corps que Dieu a créés, parce qu'ils ne peuvent, être l'objet de nos connaissances, comme il le soutient dans cette Réponse même, page 440, je puis supposer qu'il n'a donné aucune atteinte à cette cin-* quième démonstration , non plus qu'aux quatre autres.

Troisième exemple. — Raillerie pélagienne de la grâce efficace de Jésus- Christ, Faux raisonnement pour autoriser cette absurdité, que nous ne voyons que Dieu lorsque nous croyons voir les corps que Dieu a créés.

Un raisonnement qu'il m'oppose dans sa Réponse fera voir qui de nous deux a désappris à bien raisonner. Voici l'occasion qui a produit ce raisonnement.

Il y a bien des gens qui embrassent certaines opinions et qui s'y attachent , non parce qu'ils aient des motifs suffisants pour les croire vraies, mais parce qu'ils ont l'esprit prévenu de certaines considérations qui leur font désirer 'qu'elles soient vraies; et c'est ce qui arrive assez souvent à des personnes de piété qui croient légèrement certaines- choses, ou s'attachent à de certaines opinions sans se mettre en peine si elles sont suffisamment appuyées ou attestées, parce qu'ils s'imaginent, quoique ce soit souvent sans raison, qu'elles sont avantageuses à la piété.

C'est ce qui m'avait porté, dans le chapitre 19 du livre des Idées, à parler de deux préjugés qui pourraient empêcher qu'on ne se rendît à ce que je croyais avoir démontré contre la nouvelle philosophie des idées, dont l'un était l'estime que l'on fait de c«lui qui en est l'auteur, et l'autre,

526 DÉFENSE D*ÂBNAULD

cette raison spirituelle que cette philosophie fait mieux voir qu'aucune autre combien les esprits sont dépendants de Dieu, et combien ils lui doivent être unis.

J'ai dit, entre autres choses, contre ce dernier préjugé: a Que nous avions tant d'autres sujets de reconnaissance envers Dieu, infiniment plus importants, qui regardent notre salut et l'état de grâce et de gloire auquel il nous appelle par son infinie miséricorde, que notre esprit étant borné et ne pouvant s'appliquer beaucoup à un objet quMl ne soit ^moins capable de* s'appliquer fortement à d'autres; que, ne considérant que le motif de la piété , il paraissait peu important aux chrétiens de savoir au vrai de quelle manière Dieu nous fait reconnaître les choses matérielles, pourvu qu'ils n'ignorent pas combien ils lui sont redevables pour les illuminations vraiment divines dont il éclaire leurs pas afin de les faire marcher dans sa voie, et pour tout le bien qu'il opère dans leurs cœurs par la secrète opération de sou esprit , qui en a rompu la dureté, et de cœurs de pierre en a fait des cœurs de chair. »

Ce passage , qui n'est que de mon dix-neuvième chapitre, est rapporté par votre ami dans son neuvième , et la réponse qu'il y fait est une raillerie peu digne d'un chrétien , contre la nécessité et l'efficace de la grâce de Jésus-Christ, qu'il lui plaît d'appeler la grâce efficace de M, Arnauld, Car saint Augustin enseigne partout que c'est se moquer de Dieu que de lui rendre grâces du bien que nous faisons , si nous ne reconnaissons sincèrement que c'est son esprit qui nous le fait faire ; jusques à dire qu'à moins de cela les actions de grâce» que nous lui en rendons sont autant de faussetés et de mrf)songes, puisque nous le remercions de ce qu'il ne fait j-a^ comme s'il le faisait*. Mais votre ami ne trouve pas bon qi*'* j'aie représenté , comme une chose fort importante , d'apprendre aux chrétiens combien ils sont plus redevables a

• Dans M Lettre à Vital.

Dieu « pour les illuminations vraiment divines dont il éclaire leurs pas aGn de les faire marcher dans sa voie , et pour tout le bien qu'il opère dans leurs cœurs par la secrète opération de son esprit, » que de ce qu'il leur fait voir (à ce que Ton prétend) les choses matérielles dans l'étendue intelligible qu'il renferme, et la raison qu'il a de ne le pas trouver bon est que je crois que cette action de grâce^, qui ne saurait être sincère si nous ne confessons de bouche et de cœur que c'est Dieu qui fait en nous et par nous le bien pour lequel nous le remercions, doit être générale pour toute sorte de bien , san» en excepter la prière, qui n'est pas moins un don de la grâce que les autres grâces qu'elle nous obtient, comme TÉglise le reconnaît en nous faisant dire à Dieu et ut peientibus âmàerata concédas, foc nos quœ tibi sunt placita posttUare. C'est le fondement de cette raillerie pélagienne avec laquelle il m'insulte pour avoir exhorté les fidèles d'être reconnaissants envers Dieu de ce qu'il les éclaire pour les faire marcher dans sa voie, et de ce qu'il change leur cœur par l'opération secrète de son esprit.

« C'est, dit-il. Monsieur, pour la grâce efficace de M. Ar-* nauld (il devait dire de Jésus^rist) qu'il faut avoir toute la reconnaissance possible. Mais, pour cela, voussavetqull faut une nouvelle grâce efficace. Il est vrai qu'on peut demander cette grâce ; mais on ntMa demandera jamais si on n'a la grâce efficace de la prière ; car il faut grâce efficace^ et efficace par elle-même, pour toutes choses. » Il faut être bien mal informé de la doctrine de TËglise pour regarder cela comme particulier à M. Arnauld ; bien téméraire pour le (condamner, et bien possédé de l'esprit des ennemis de ta grâce pour en faire des plaisanteries.

Mais ce n'est pas encore là le mauvais raisonnement; c'est en suite de ce que j'ai dit au même endrbit et sur le même sujet : « Que bien loin qu'il ait tant de lieu de faire valohr la spiritualité de ce nouveau système des idées, qu'il me paraît plus nuisible qu'avantageux à ceux qui s'y voudront arrêter.

Car que nous apprend-on par là ? que nous voyons Dieu en voyant des corps : le soleil, un cheval, un arbre; que nous le voyons en philosophant sur des triangles et des carrés, et que les femmes, qui sont idolâtres de leur beauté, voient Dieu en se regardant dans leur miroir, parce que le visage qu'elles y voient n'est pas le leur, mais un visage intelligible qui lui ressemble et qui fait partie de cette étendue intelligible infinie que Dieu renferme. Et on ajoute à cela qu'il n'y a, de toutes les créatures, que notre pauvre âme qui, quoique créée à l'image et à la ressemblance de Dieu, n'a point le privilège de voir Dieu en se voyant. Est-ce là un bon moyen de nous porter à nous séparer des choses corporelles pour rentrer dans nous-mêmes? j> Et le reste, qu'on peut voir dans son livre et dans le mien.

Il a été choqué de cette réflexion d'une femme qui se regarde dans son miroir et qui n'y voit pas son visage, mais un visage intelligible, qui est une partie de cette étendue intelligible infinie qui est Dieu même. Il a appréhendé que cela ne parût ridicule aux gens du monde, comme ill'est certainement, et, iK)ur empêcher ce mauvais effet, il se sert de deux moyens : d'un préambule dédaigneux et méprisant, et de l'application qu'il me fait d'un argument qu'il prétend être semblable à celui auquel il avait à répondre.

Préambule méprisant. -fc- « Je vous avoue. Monsieur, que j'ai peine à répondre à ces puérilités qui ne sont propres qu'à surprendre les enfants et les simples. »

RÉPONSE. — On voudrait bien savoir ce que signifient puérilités dans son dictionnaire, car assurément il en a un particiw lier. Quand il nous l'aura appris, on pourra juger s'il l'applique bien en cet endroit, ou s'il se sert au hasard de toutes sortes de mots qui peuvent donner du mépris de son adversaire.

Application d'un argument qu'il a cru semblable à celui qu'il veut résoudre, — « Quand on voit une femme, n'est-ce pas la couleur de son visage qui la rend visible ? Et s'il n'f avait aucune couleur, la verrait-on? »

RÉPONSE. — Non, certainement, si on restreint le mot de voir au seul sens de la vue. « Or, selon M. Arnauld , la couleur n*est point dans la femme; c'est une modification de l'àme. »

RÉPONSE. — J'en demeure d'accord. Et ainsi remarquez que j'avoue la majeure et la mineure de son argument.

« Donc, selon ce raisonnement, jamais homme ne vit et n'aima sa femme ; car on n'aime que ce que l'on voit , et l'on ne voit que la couleur ou l'étendue colorée, qui n'est qu'une modalité de l'âme. »

RÉPONSE. — Je ne sais ce que veut dire selon ce raisonne^ ment, étant bien assuré que ce n'est pas selon le mien, ni selon un raisonnement semblable à celui que j'aurais fait; car je n'ai pas tellement désappris à raisonner, que je fasse des arguments dont on puisse accorder la majeure et la mineure, et en nier la conclusion comme je nie celle-ci ; non-seulement parce qu'elle "n'a aucune connexité avec les deux premières propositions , mais parce qu'on y trouve autant de fautes que de mots , comme il est aisé de les faire remarquer.

i °. Jamais homme ne vit et n'aima sa femme. Réponse. — L'amour n'avait que faire là ; il ne s'en agissait point.

2®. Car on n'aime que ce que Von voit. Réponse. — Comme on prend le mot de voir, et devant et après, pour ce qui se voit par les yeux, on avance ali hasard une proposition trèsfausse. Les aveugles n'aiment-ils point leurs femmes , leurs enfants , leurs pères , leurs mères ? Et combien y a-t-il de gens qui ont pour amis des personnes qu'ils ne connaissent que part* lettres et qu'ils n'ont jamais vus ? On peut voir ce que saint Augustin dit sur cela à saint Paulin et à saint Jérôme , dans les deux premières lettres qu'il leur a écrites. Mais de plus , comment accorder cette maxime qu'on n'aime que ce que l'on voit , en la prenant même dans un sens plus général avec sa nouvelle philosophie des idées, selon laquelle nous ne voyons point- les corps que Dieu a créés, parce qu'ils sont invisibles et inintelligibles en eux-mêmes , et que, quand

^5 ,ogle

5S0 DÉFENSE D'ARNAUtD

nous les regardons nous ne voyons, au lieu d*eux , que des parties quelconques de l'étendue intelligible infinie renduesvisiblés par le sentiment des couleurs que notre âme y applique? C'est donc lui à qui l'on peut dire que , selon sa bizarre philosophie , jamais mari n'aima sa femme, ni père ou mère ses enfants , puisqu'on n'aime que ce que Ton voit , et que si Ton croit les philosophes méditatifs , jamais mari ne vit sa femme , ni père ou mère ses enfants. Et ainsi ce serait bien en vain que l'Écriture nous aurait défendu d'aimer le morak et ce qui est dans le monde, puisque la sagesse étemelle a dit à son nouveau disciple : Tu crois voir le inonde, et il est invisible, et tu lui attribues ce que tu aperçois, lorsque tu ne roi\< rien qui lui appartienne. D'où il s'ensuit que , puisqu'on ne peut aimer ce qu'on ne voit pas , on ne peut aimer le monde, ni ce qui est dans le monde. Mais comme on pense voir le monde, et qu'on ne le voit pas, on pense aussi aimer le monde , quoique dans la vérité on ne l'aime pas.

3**. Et on ne voit que la, couleur. Réponse. — Autre fau^tseté. Quand on voit une colonne de iftarbre blanc , on ne voit pas seulement de la blancheur, on voit aussi une colonne de marbre. Quand on admire une belle statue de bronze, ce n'est point la couleur qui nous la fait admirer, c'est la contiguration de la statue, qui est quelque chose de réel bor? de notre âme , que nous ne laissons pas de voir des yeux . quoique ce soit par le moyen de la couleur , comme on «• laisse pas de voir les satellites de Jupiter et de Saturne. quoiqu'on ait besoin , pour les voir, des verres d'un télofcope.

h^. On ne voit que la couleur ou Véienclue colorée. Cette aitemative gâte tout , car il y a grande différence entre la coi:leur et l'étendue colorée. Et si on voit l'étendue colorée . . n'est pas vrai qu'on ne voie que la couleur.

5®. L'étendue colorée, qui n'est qu'une modalité de Fth Autre illusion. C'est comme qui, dirait qu'un homme prude n'est qu'une modalité, parce que la prudence est une moJ.

CONTRE LA BÉPONSfl DE IfAIEBRANGHE. 5S1 lité de l'âme qui se conduit sagement. Que de Teau chaude n'est qu'une modalité de notre âme , parce que la chaleur de l'eau est une modalité de l'âme de celui qui la touche.

y eut*il donc jamais rien de plus mal fondé que la répri* mande qu'il me fait ensuite?

RÉPRiUAMPE. — ff Si M. Arnauld croit que tout ce raisonnement est ridicule, en prenant les choses selon les senti* mente populaires, pourquoi le fait-il contre moi , si son dessein est de rechercher la vérité? »

REPONSE. — Pour donner quelque couleur à cette réprimande, il aurait fallu ; 4^. qu'il eût prétendu avoir droit de dire de moi quelque chose de semblable à ce que j'ai ditde lui; 2*^. qu'il l'eût fait voir par un argument qu'il eût montré être semblable au mien; 3^. que, sachant mieux raisonner qu'il ne le fait, il eût mis au moins son argument en bonne forme, comme serait celui-ci :

Selon M. Arnauld, un mari qui regarde sa femme ne voit que de la couleur; or, selon M. Arnauld, la couleur n'est qu'une modalité de notre âme. Donc, selon M. Arnauld, un mari ne voit qu'une modalité de son âme quand il regarde sa femme, et il ne voit point le visage de sa femme.

L'argument alors eût été bon , quant à la forme ; mais la majeure aurait été une imposture manifeste. Car où ai-je dit ou pensé qu'en regardant les corps que Dieu a créés , nous ne voyons que des couleurs , et que nous ne voyons pas les corps? Je n'ai pas seulement supposé le contraire, mais je Tâi dit et redit et prouvé par tout le livre des Idées, On peut voir principalement les chapitres VIll et IX; je connais de mes amis qui seraient d'humeur à dire à quiconque m'attribuerait cette extravagance, qu'on ne voit que de la couleur, ce que le grillon de la fable disait au lièvre :

Cornes cela ? vous me prenez pour cruche ; Ce sont oreilles que Dieu fit.

Us diraient de même : Quoi ! vous nous dites : que, selon

532 DÉFENSE D*ÂBNAULD

M, Amauld, un mari ne voit que de la couleur, qui est une modalité de son âme, quand il regarde sa femme? vous nous prenez pour des cruches ; car nous savons que, selon ce docteur, quand un mari regarde sa femme il voit un nez que Dieu fit, des joues que Dieu fit, une bouche que Dieu fit, un front que Dieu fit, des yeux que Dieu fit. Or, il est bien certain que, selon M. Amauld , un nez , des joues , un front, des yeux que Dieu a faits , ne sont point des modalités de l'âme de celui qui regarde un visage. II faudrait donc être cruche, pour croire que, selon M. Arnauld, un mari ne voit que de la couleur, qui est une modalité de son àme, quand il regarde sa femme.

Mais on pensera peut-être que, quand j'ai dit que , selon notre ami, une femme qui se regarde dans son miroir, n'y voit qu'un visage intelligible, qui ressemble au sien, cela n'est pas mieux fondé, et que ce n'est aussi qu'une conséquence que j'ai tirée de sa doctrine, par quelque argument semblable à celui de sa Réponse. Cette réplique serait très-bonne si elle était vraie ; mais rien n'est plus faux ; car, à proprement parler, ce n'est pas raisonner, que d'appliquer simplement une doctrine générale à un cas particulier, comme celui qui croit que tous les hommes comparaîtront devant Dieu, pour lui rendre compte de leur bonne ou mauvaise vie, n'a pas besoin de raisonnement pour croire qu'il y comparaîtra aussi. Or, c'est tout ce que j'ai fait en parlant de cette femme qui se regarde dans son miroir ; je n'ai eu besoin que d'appliquer à ce cas particulier les propositions générales de votre ami ; que les corps que Dieu a créés ne sont point intelligibles en eux-mêmes; qu'ils sont invisibles, que ceux qui les regardent ne les voient point, mais voient au lieu d'eux, des corps intér ligibles qui leur ressemblent, et quisont des parties quelconques de rétendue intelligible infinie, que Dieu renferme. Avouez donc. Monsieur, que l'auteur de la Réponse suppose faussement que je n'ai pu lui attribuer ce que j'ai dit de cette femme qui se regarde dans son miroir, que par un raisonne-

ment ridicule ; au lieu que je n'ai eu besoin pour cela d'aucun raisonnement ; mais de la seule application de sa doctrine générale à un cas particulier, et qu'il n'y a en tout cela de raisonnement ridicule que le sien, qu'il l'est certainement au delà de ce que l'on peut s'imaginer, dans les formes et dans la matière, comme je viens de le faire voir.

Quatrième exemple. — Variation dans la manière de voir les choses en Dieu, contestée et vérifiée, •

Une des choses dont l'auteur de la Réponse prend plus de sujet de m'accuser de chagrin, et de dire en même temps qpe je lui impose des sentiments ridicules, est que j'ai souvent remarqué qu'il y avait des variations et des contradictions, au moins apparentes, dans sa Recherche de la Vérité, sans néanmoins qu'il puisse prétendre que je lui en aie fait aucune insulte, ni que j'aie pris occasion de lui dire sur cela quelque chose d'offensant ; c'est ce qu'il est bon de vérifier par quelque exemple.

Le treizième chapitre du livre des Idées a pour titre : qu'il a varié aussi dans l'explication des manières dont nous voyons les choses en Dieu ; que la première était par les idées, qu'il ne s^en est départi qu'en niant qu'il y ait dans le monde intelligible des idées qui représentent chaque chose en particulier; ce qui ne se peut nier sans erreur.

Il répond à ce chapitre par son seizième ; et comme on ne peut remarquer aucune variation dans ses livres qu'il n'en ait du ressentiment, il le commence par m'accuser d^ injustice ou d'ignorance.

« A6n, Monsieur, que vous compreniez, ou l'injustice que me fait M. Arnauld, ou l'ignorance où il est du sentiment qu'il combat, il faut que je vous représente les deux passages de la Recherche de la Vérité, qu'il rapporte lui-même dans ce chapitre, pour prouver que j'ai changé de sentiment sur la manière dont nous voyous en Dieu ses ouvrages. »

C'est en effet ce qui est fort à propos, de considérer ces passages que j'ai rapportés; mais il n'est pas juste qu'il leur fasse dire ce qu'il lui plaît par de fausses gloses qui seraient manifestement contraires au texte.

Le premier de ces passages est du livre III, partie if, chapitre 6 : « Il faut se souvenir de ce qu'on vient de dire dans le chapitre précédent , qu'il est absolument nécessaire que Dieu ait en lui-même les idées de tous les êtres qu'il a créis; car autrement il n'aurait pas pu les produire.... Il faut de plus savoir que Dieu est très-intimement uni à nos âmes par sa présence.... Ces deux choses supposées, il est certain que l'esprit peut voir ce qu'il y a en Dieu qui représente les êtres créés puisque cela est très-spiritupl, très-intelligible et très -présent à l'esprit. Ainsi l'esprit peut voir en Dieu les ouvrages de Dieu, supposé que Dieu veuille bien lui découvrir ce qu'il y a dans lui qui les représente ; » c'est-àdire les idées par lesquelles il les a faites, comme il parait par le commencement de ce passage. Or, Dieu a créé chaque chose par son idée : le soleil, par l'idée du soleil ; la terre, par l'idée de la terre, la lune par l'idée de la lune ; comme saint Augustin l'enseigne dans le passage que j'en ai rapporté dans ce chapitre, où le mot de ratio est pris pour •rf<y. « Il est certain que Dieu a eu le dessein ou l'idée de toul ce qu'il a créé. Et on ne peut pas dire qu'il a créé l'hoRune par la même idée qu'il a créé le cheval. Il serait absurde d'avoir cette pensée : chaque chose a donc été créée par son idéf particulière. Et où seraient ces idées, sinon dans reiiiendement du Créateur?» Il est donc clair que j'ai eu tout lieu de croire que ce qu'il dit dans ce passage « faisait assez entendre, -que la manière dont il voulait alors que nous \L^ sions les choses en Dieu, consistait en ce que Dieu nous découvrait chacune de ses idées. » Car établir pour principe. que Dieu a en lui-même les idées de tous les êtres qu'il a ciw afin d'en conclure, que lesprit peut voir en Dieu les ouiTa<^de Dieu, supposé que Dieu veuille bien lui découvrir ce qn .

CONTRE LA BÊPONSE DE MALEBIIÂNGHE. 535

y a dans lui qui les représente, n'est-ce pas nous faire entendre que ce sont les idées de Dieu que Dieu nous doit découvrir pour nous faire voir ses ouvrages par ses idées ? Or, chaque ouvrage de Dieu a son idée : le soleil a la sienne , la lune la sienne , la terre la sienne ; comme cet auteur a été obligé d'en convenir à la fin de son chapitre 16. Il faut donc, selon la pensée qu'il avait alors , que Dieu nous découvre chacune de ses idées pour nous faire voir chacun de ses ouvrages.

Cependant quoique je n'eusse rien dit en cela que de trèsvéritable et d'une manière fort modérée, l'auteur de la Réponse n'a pas laissé d'en prendre occasion de me reprocher que la passion que j'ai contre lui me fait voir dans son livre ce qui n'y est pas.

(( M. Arnauld, dit-il, m'impose, dans le passage que je viens de citer, un sentiment ridicule , que sa passion lui a fait voir dans la Recherche de la Vérité, sans qu'il y fiit. C est que j'avais assez fait entendre que ma manière d'expliquer com^ ment on voit en Dieu ses ouvrages, consistait en ce que Dieu nous découvrait chacune de ses idées, »

Il semble qu'il prenne plaisir à parler durement contre lui-même , afin de faire croire que c'est ainsi que j'en ai parlé : car, outre qu'il est certain que ce sentiment est de lui , et que je ne lui en ai point imposé , comme je le viens de justifier, il n'est point vrai que je l'aie représenté comme un sentiment ridicule. J'ai dit au contraire « que s'il pouvait y avoir de vraisemblance dans une opinion mal fondée, telle qu'est cette imagination, que nous ne pouvons voir qu'en Dieu les choses matérielles, c'est tout ce qu'on pourrait dire de mieux, pour ne rien attribuer à Dieu qui soit indigne de lui, que de dire que nous les voyons chacune, dans chacune des idées qu'il en a. » Mais sur ce qu'il avait dit pour rendre cette opinion plus plausible, que nous ne voyons pas proprement les idées de Dieu , mais les choses mêmes que ces idées représentent, je lui avais objecté :

536 DÉFENSE D'AKNAULD

« Que c*est mal connaître notre esprit, que de s'imaginer qu'une idée qui serait en Dieu et que notre esprit ne verrait pas, lui pût servir à connaître ce que cette idée représente. C'est comme qui dirait , que le portrait d'un homme , que je ne connaîtrais que de réputation , étant mis si loin de mes yeux que je ne le pourrais voir, ne laisserait pas de me pouvoir servir à connaître le visage de cet homme. » Et c'est ce qu'il a laissé sans réponse , quoiqu'il l'ait rapporté; parce qu'en effet il n'y en a point , et que de plus il n'avait fait par là que déguiser son sentiment. Car il est si vrai qu'il veut que ce soit Dieu que l'on voie en voyant les choses matérielles , qu'après avoir dit que Dieu a en lui les idées de tous les êtres qu'il a créés, il ajoute : que Dieu est intimement uni à nos âmes : d'où il conclut que l'esprit peut voir ce quH y a en Dieu, qui représente les êtres créés ( c'est— à-dire les idées dont il venait de parler ) parC'e que cela est irès^spiritwl , très-intelligible et très-présent à l'esprit. Ce sont donc ces idées qu'il a prétendu que notre esprit voyait, pourvu que Dieu veuille bien les lui découvrir. Or voici, dit-il, les raisons qui semblent prouver qu'il le veut, etc.

C'est assez avoir expliqué sa première pensée. Voyons maintenant s'il n'a point varié sur cela. Il ne faut que l'écouter dans ses Éclaircissements, page 548.

a Lorsque j'ai dit que nous voyons les différents corps par la connaissance que nous avons des perfections de Dieu qui les représentent, je n'ai pas prétendu précisément qu'il y eût en Dieu certaines idées particulières qui représentassent chaque corps en particulier, et que nous vissions une telle idée, lorsque nous voyons un tel corps.... Mais je dis que nous voyons toutes choses en Dieu par l'application que Dieu fait à notre esprit de l'étendue, en mille manières différentes.... J'ai parlé d'une autre manière ; mais on doit juger par les choses que je viens de dire , que ce n'était que pour rendre quelques-unes de mes preuves plus fortes et plus sensibles. »

Parler en un endroit d'une manière, et en un autre d'une autre , n'est-ce point varier ? Or c'est ce que lui-même dit qu'il a fait. Pourquoi donc me querelle-t-il de ce que j'ai dit qu'il a varié ? Mais il voudrait bien que l'on crût que d'avoir substitué son éiendm inlelligible ( qui n'est pas plus l'idée du soleil que l'on voudrait que je ne pusse voir qu'en Dieu, que de cent mille millions d'autres corps) aux idées par chacune desquelles Dieu a créé chacun de ses ouvrages, n'est qu'une explication de son premier sentiment, et non une contradiction, et non pas même une variation. £t c'est ce qu'on lui pourra accorder, quand on n'entendra plus le français ou qu'on n'aura plus de sens commun.

Il est donc plus important d'examiner le dernier reproche qu'il me fait, qui est que j'ai voulu faire croire qu'il a douté d'un mérite dont il n'a jamais douté. Voici ce que c'est.

Il est vrai que j'ai remarqué dans le titre du chapitre treizième , a que la manière dont nous voyons les choses en Dieu, selon sa première pensée,^ était par les idées, et qu'il ne s'en était départi qu'en niant qu'il y ait dans le monde intelligible des idées qui représentent chaque chose en particulier : ce qui ne peut se nier sans erreur. »

Pour savoir si j'ai eu raison de parler de la sorte, il ne faut pas s'arrêter à ce qu'il dit maintenant, qu'il n'a jamais douté cfe cette vérité; mais si ce qu'il a dit, dans ses Éclaircissements, n'y est pas contraire, quoique peut-êtrell ne s'en soit pas aperçu, parce qu'il ne prend pas toujours assez garde à ce qu'il écrit.

Il voudrait d'abord que l'oncrût que je ne lui ai attribué cela que par conséquence. De là , dit-il , il tire une conséquence que je ne veux donc point qu'il y ait en Dieu d'idées particulières qui lui représentent tous ses ouvrages ; ce qui n'est pas de bonne foi , puisque je ne lui ai rien attribué sur cela qu'en suite de deux passages dont il n'a osé rapporter le premier tant il est exprès. C'est celui que je viens de rapporter de la page 548 de ses Éclaircissements , où il dit en

538 DÉF£NSE D'ARSilULD

termod clairs qu'il Wavait pas prétendu précisément qu'il y eù,t en Dieu certaines idées particulières qui représentassent chaque corps en particulier. N'est-ce pas là la proposition, en propres termes , qu'il trouve si mauvais que j'aie pris la peine de réfuter par saint Augustin et par saint Thomas? N'est-ce pas là la contradictoire de la proposition de saint Augustin : Que chacun des ouvrages de Dieu ayant été créé par son idée particulière , il y a, dans V entendement du Créor ieur , des idées particulières qui représentent chacun de sei ouvrages en particulier? Mais ce n'est pas (diUil maintenant) ce que j'ai voulu dire. Je ne réponds pas de ce qu'il a voulu dire : je ne suis pas dans son cœur pour le deviner ; mais c'est manifestement ce qu'il a dit.

L'autre passage n'est pas moins clair : « Il ne faut pas, dit^il , s'imaginer que le monde intelligible ait un tel rapport avec le monde matériel et sensible, qu'il y ait, par exemple, un soleil , un cheval , un arbre intelligible, destiné à nous représenter un soleil, un cheval, un arbre. » Il a un peu tronqué la réflexion que je fais sur cela. La voilà tout entière :

« Et moi je dis qu'en ôtant le mot de nous (car les idées de Dieu ne sont pas pour nous rien représenter, au moins tant que nous sommes en cette vie; mais c'est à Dieu même, selon notre manière de concevoir, qu'elles représentent les ouvrages); ôtant donc ce mot de nous, je soutiens que ce n'est pas une imagination , mais une certitude , que le mùtnk intelligible a un tel rapport avec le monde matériel et sensiblf. qu'il y a, par exemple, un soleil, un cheval, un arbre rn/Wligible qui représentent un soleil, un cheval, un arbre, El il est impossible que cela ne soit pas ainsi : car le monde intelligible n'est autre chose que le monde matériel et sensible, en tant qu'il est connu de Dieu et qu'il est représenté dan« ses divines idées. Et par conséquent , il est impossible qu !. n'y ait pas un parfait rapport de l'un à l'autre , et que toi;'. ce qui est matériellement dans le monde matériel , ne s* pas intelligiblement dans le monde intelligible. »

CONTRE LA RÉPONSE m MALEBRANGHE. 539

Rien n*est plus surprenant que ce qu'il répond à cela. II fftpporte son passage : H ne faut pas s*imaginer , etc. , tel que je l'ai rapporté ; et sans se mettre en peine de faire voir qu'il n'est pas contraire à la vérité , à laquelle j'ai fait voir qu'il était contraire , il se contente de dire ce qui suit :

M. Arnauld a tort de me reprendre par ces paroles : ce Ei moi je dis, qu'en ôtant ce mot de nous , ce n'est pas une imorginaiion, mais une certitude, que le monde intelligible a un tel rapport avec le monde matériel et sensible, qu'il y a un soleil, etc. Et il est impossible que cela ne soit pas. Mais il a encore plus de tort d'avoir employé huit pages de discours , et les autorités de saint Augustin et de saint Thomas pour le prouver; car qui doute de cette vérité? Certainement je n'en ai jamais douté ; mais ce que dit M. Arnauld fera croire que j'en doute , et peut-être que cela lui suffit. Plût à Dieu que je me trompe dans la pensée que sa critique fait naître dans mon esprit 1 »

L'auteur de la Réponse est louable de ne pas contester une chose aussi certaine qu'est la vérité que j'ai prouvée par saint Augustin et saint Thomas. Mais il n'en fallait pas demeurer là : il devait montrer que deux propositions qui ne sont différentes qu'en ce qu'il y a dans l'une ; il ne faut pas s'imaginer qu'une telle chose soit; et dans l'autre : ce n'est pas une imagination, mais une certitude qu'une telle chose est, ne sont pas contradictoires; et comme cela n'était pas possible j d'où vient qu'il a laissé perdre une si belle occasion de pratiquer « cette vertu héroïque et chrétienne qui fait qu'on ne se contente pas de dire en général qu'on est homme sujet à l'erreur; mais qu'on est bien aise de reconnaître ses erreurs, et se couvrir de confusion devant des hommes qu'on rencontre à tous moments, afin de plaire à la vérité qui nous pénètre , mais qui ne se présente pas devant nous. »

Il ne semble pas néanmoins qu'il eût eu besoin d'une vertu si héroïque pour dire ingénument : J'avoue que je me suis trompé dans la Recherche de la Vérité, et que ce qu0

j*ai dit du rapport entre le monde intelligible et matériel , n'est pas véritable. Mais quoi ! on ne sait que trop qu'il est plus aisé de prêcher les autres que de faire ce que l'on prêche.

Cinquième exemple. — Raisonnement par lequel U met en Dieu une étendue qu'il appelle intelligible , dans laquelle on peut distinguer différentes parties.

Ce raisonnement est « que Dieu renferme en lui-même une étendue intelligible infinie ; car Dieu connaît l'étendue parce qu'il l'a faite, et il ne la peut connaître qu'en lui-même *. ?>

On voit qu'il conclut de ce que Dieu connaît l'étendue , qu'il y a en Dieu une étendue intelligible infinie ; et il dit, dans cette réponse, plus clairement encore qu'il n'avait fait dans la Recherche de la Vérité, que cette étendue, en laquelle on peut distinguer différentes parties, les unes plus grandes et les autres plus petites , est Dieu même.

J'ai parlé de ce raisonnement en deux endroits. Voilà co que j'en ai dit dans le chap. 43 : « Saint Thomas reconnaît que Dieu voit, par une seule et unique vue, toutes les choses, et selon ce qu'elles sont en son entendement divin , et selon ce qu'elles sont en elles-mêmes. Et il parait qu'il regarde la première sorte de perception comme une preuve de la seconde. D'où il s'ensuit que les choses sont objectivement en Dieu , telles qu'elles sont en elles-mêmes ; et que , par conséquent, une chose peut être objectivement en Dieu, c'esl-adire être connue de Dieu , sans qu'elle y soit formellement ; car un crapaud , une chenille , une araignée , sont objectivement en Dieu puisqu'il les connaît , quoique l'on ne puisse dire qu'il y ait en Dieu formellement des crapauds, de? chenilles , des araignées. Et néanmoins , nous allons voir quo c'est pour n'avoir pas bien discerné ces choses , que l'auteur de la Recherche de la Vérité augmente encore très-souvenl .

' hecherche de la Vérité.

CONTRE LA RÉPONSE DE MALEBRANGHE. 5Ai

« dicto secundum quid ctd dicium simpliciter , en raisonnant presque toujours de cette manière : Dieu œnnaU une telle chose ; or. Dieu ne connait rien que dans lui-même. Donc , une telle chose est en Dieu. Car être en Dieu se peut entendre dans cette conclusion ou objectivement , ou formellement ; si on Tentend formellement , c'est le sophisme que je viens de marquer , a dicto secundum quid ad dictum simjdiciter. Car il ne s'ensuit pas qu'une pierre soit formellement dans mon esprit, parce que je la connais; mais il s'ensuit seulement quelle y est objectivement. Et si ce n'est que cela que Ton entend quand on conclut : Donc une telle chose est en Dieu; c'est-à-dire qu'elle y est objectivement, c'est badiner que de raisonner de la sorte ; car c'est ne conclure que ce qui est déjà dans la majeure , nV ayant point de différence entre dire que Dieu connait une telle chose, et qu'une telle chose est objectivement en Dieu. » Il aurait semblé que cela méritait bien quelque réponse : mais on n'est pas obligé à l'impossible.

J'en ai parlé encore dans le chapitre suivant, en ces termes : a Tout ce discours roule sur cette hypothèse * : que Dieu renferme en lui-même une étendue intelligible infinie; et toute la preuve qu'il en apporte est que Dieu connait l'étendue puisqu'il l'a faite; et qu'il ne la peut connaître qu'en lui-même. Il n'y a rien qu'on ne mette en Dieu par un semblable raisonnement, puisque j'aurai autant de sujet de dire : Dieu renferme en lui-même des millions de moucherons et de puces intelligibles; car il les connatt puisqu'il les a faits. Et il ne les peut connaitre qu'en lui-même.

Mais tous ces ai^uments sont de purs sophismes ; car, de cette majeure : Dieu connatt tout en lui-même, on n'en peut rien conclure qu'en cette manière :

Or, Dieu connait l'étendue, les puces, les crapauds et toutes les autres créatures. Donc il connait toutes ces choses

> Idées.

yvSoogk

5/i2 DÉFENSE 0*AaKilUtD

en lui-même ; mais c'est un manifeste paralogi»ne que d'en conclure absolument, donc toutes ces choses sont en Dieu, étendue, moucherons, puces, crapauds, et il les renfenne en lui-même?

On ne répond rien à cela en répondant à ce quatorzième chapitre, parce qu'il aurait fallu montrer que cet argument n'est pas vicieux, ce qui n'était pas possible. Mais laissant là le vice du raisonnement qui ne se pouvait excuser, il a tâché, dès le chap. 6 , de répondre à cette proposition : Que cest un manifeste paralogisme que de conclure de ce que Dieu voU en lui-même toutes choses, quU y a en Dieu de V étendue, des moucherons, des puces, des crapauds. Mais la manière dont il y répond n'est qu'une brouillerie continuelle ; et powr en convaincre tout le monde, il ne faut que^ rapporter tout ce qu'il dit avec quelques réflexions.

L'àutbitr. — Qui le conclut?

B^poN^. — L'auteur de la Recherche de la Vérité; car il ne peut conclure qu'il y a en Dieu.de l'étendue , parce qu'il ooonait rétendue , qu'il ne soit obligé de conclure aussi qu'il y a en Dieu des moucherons, des puces, des crapauds, parce qu'il connaît des moucherons, des puces , des crapauds.

L'àuteua. — Il y a en Dieu de l'étendue intelligible : celle t}u6 je vois quand j'y pense; car certainement Dieu voit i'étendue , puisqu'il en a fait. Il voit bien à quoi je pense.

RÉPONSE. — Il y a en Dieu des crapauds intelligibles : œm que je vois quand j'y pense ; car certainmnenC Dieu voit Aes crapauds, puisqu'il les a faits. Jl volt bien à quoi je peeee. quand je pense à des crapauds.

L'auteur. — Mais il n'y a pas en tMeu des moucherais. des puces , des crapauds , au sens ridicule de M. Armauld.

RÉPONSE. — Je n'ai point dit en quel sens il y a en Dira de l'étendue et des crapauds. J'ai dit seuleiiieiit que s'il y a de l'étefidue en Dieu , parce qu'il confiait l'éleMkie , il y a aussi des crapauds en Dieu , parce qu'il connaît les crapaud> H jd soutiens que, dans tous les sens selon lesquels on ]

CONTBE LA BÉPONSE DE MALÉBRANCHE. 5A3

dire qu'il y a en Dieu de retendue, on pourra dire aussi qu'il y a en Dieu des crapauds ; et que , dans tous les sens selon lesquels il serait ridicule de mettre des crapauds en Dieu , il serait ridicule aussi d*y mettre de l'étendue.

L'auteur. — Dieu a l'idée de l'étendue : il en a voulu faire.

RÉPONSE. — Dieu a Tidée des crapauds : il en a voulu faire. Et j'ajoute à cela que l'idée d'un crapaud , comme crapaud , enferme quelque chose de plus admirable et de plus digne de Dieu que l'idée de l'étendue .comme étendue.

L'auteur. — Il a voulu de plus qu'une partie de cette étendue qu'il a faite fût arrangée de la manière que Test le corps d'un crapaud.

RÉPONSE. — Cela est vrai ; mais cet arrangement rend le crapaud quelque chose de plus admirable , comme je l'ai déjà dit , qu'une inûnité d'autres ouvrages que Dieu a faits de cette même étendue.

L'auteur. — Il voit donc par l'idée qu'il a de l'étendue, idée de toutes les substances corporelles , qu'il y a un cra« paud.

RÉPONSE. — Et c'est ce que je nie , et ce que je soutiens être une nouvelle vision inconnue à tous' les Pères et à tous les théologiens ; car le crapaud a été créé de Dieu par son idée particulière , comme le soleil par la sienne : Singula enim propriis sunt creata rationibus * , comme dit saint Augustin , et saint llîomas après lui : et c'est une imagination sans fondement de vouloir que tous les corps créés aient la même étendue intelligible pour leur idée. Et par conséquent on suppose sans raison , et sans l'avoir prouvé que c'est dans ridée de l'étendue intelligible que Dieu voit quil y a un crapaud ; au lieu que c'est dans l'idée par laquelle il a fait le crapaud , qui est l'idée du crapaud et non d'aucun autre ouvrage de Dieu , qu'il voit qu'il y a un crapaud , par une con-

' Qnœsî. 83. — Quœit. 46.

5hU DÉFENSE D'âRNâULD

naissance réAéchie , selon notre manière de conœvoir, comme Texplique saint Thomas dans sa question des Idées.

L'auteur. — Mais il ne le voit pas tel que nous le voyons: coloré , puant , revêtu de toutes les qualités sensibles que nous lui attribuons.

, RÉPONSE. — Cela est bien certain. Mais il le voit tel quHl est en lui-même, et tel qu'il Ta créé; car il n'est en luimême ni coloré , ni puant ; et ainsi , ce ne serait pas cela qui empêcherait qu'il ne pût y avoir formellement des crapauds en Dieu , aussi bien que de l'étendue , de ce qu'ils n'y seraient pas colorés et puants.

L'auteur. — Il voit néanmoins que nous le voyons par nos sens tel qu'il n'est pas en lui-même ; car Dieu a l'idée de l'âme qu'il a faite : M. Arnauld prétend bien lui-même l'avoir. Il sait de plus les lois de l'union de l'âme et du corps qu'il a établies. Il connaît donc quelles sont les couleurs , l'odeur, l'horreur dont nous sommes frappés en regardant ces animaux.

RÉPONSE. — Que de paroles perdues ! Il ne s'agit point de savoir comment Dieu connaît la couleur et la puanteur d'un crapaud ; car de quelque manière qu'il les connaisse , elles ne peuvent rien faire pour admettre ou n'admettre pas des crapauds en Dieu , comme l'auteur y admet de l'étendue.

L'auteur. — Mais , continue M. Arnauld , afin que mes raisons fussent bonnes , il faudrait que Dieu ne connût que ce qui est en lui-même ; ce qui ne se peut dire sans erreur : et sur cela il discourt à^on ordinaire. Il traduit un article de saint Thomas qui a pour titre : Utrum Deus cognascat alia a se? et fait de grands raisonnements qui ne me regardent nullement , si ce n'est que cela peut faire croire à ceux qui ne voient que le blanc et le noir dans les livres , que je pense que Dieu ne connaît point ce qui se fait ici-bas.

RÉPONSE. — C'est son adresse ordinaire pour détourner ailleurs l'esprit du lecteur. Il est très-faux qu'on ait voulu faire douter s'il croyait que Dieu connaît tout ce qui se fai: ici-bas. C'est, au contraire, ce que l'on a supposé comnx

indubitable. Mais on lui demande raison de cet enthymème : Dieu connail l'étendue, donc il y ade V étendue en Dieu; et on désire savoir en quoi il est meilleur que celui-ci : Dieu connaU des crapauds; donc il y a des crapauds en Dieu, Et s'il dit que Tun et l'autre est bon , on prétend inférer de là qu'il n'y a âonc de l'étendue en Dieu que dans le même sens qu'il y a des crapauds. C'est uniquement de quoi il s'agit , comme il paraît par la proposition à laquelle il a prétendu répondre ; et au lieu de cela il nous dit tout autre chose pour nous faire perdre de vue ce à quoi on voulait qu'il satisfit. Et il continue dans cette dissimulation jusqu'à la fin du chapitre ; car voici ce qu'il ajoute :

L'auteur. — Je lui réponds en deux mots : que Dieu connaît tout ce qui est hors de lui , et que c'est une impiété que de prétendre qu'il le connaisse autrement que je viens de dire ; savoir, par l'idée qu'il a dans son Verbe de leurs essences , et par la connaissance qu'il a de ses volontés qui leur donnent l'être et toutes les modifications de leur être.

RÉPONSE. — Cela veut dire : je réponds en deux mots en ne répondant à rien sur ce que l'on me demande. Il faut avouer, Monsieur, que votre ami est un homme rare : son caractère particulier est de parler clairement et de répandre la lumière dans les esprits attentifs. Et , au contraire , si on l'en croit, le caractère de M. Arnauld est de faire des galimatias auxquels on ne comprend rien, et de critiquer ce qu'il n'entend pas. Cependant , cet esprit si net propose , en quatre lignes, une objection de M. Arnauld; il emploie deux pages ' à y répondre. L'objection est fort claire , quoique décharnée et dénuée de ses preuves ; et je supplie tous ceux qui voudront juger de ce différend, de lire ces deux pages que je viens de rapporter sans en avoir omis une seule parole , et de dire , après les avoir lues avec toute l'attention possible , ce qu'il a répondu à l'objection , ou même de deviner ce qu'il y faut répondre selon sa doctrine. Tout ce qui parait est, que les longs et ennuyeux discours de M, Arnauld l'ont obligé d'a-

5&6 DÉFENSE D*ABNAULD

vouer ce qui rend l'objection indissoluble ; car s'il est vrai , selon que l'enseigne saint Thomas, comme l'auteur confesse maintenant que l'on n'en peut pas douter ; s'il est vrai , disje, que Dieu connaît et ce qui est en lui, et ce qui est hors de lui , c'est donc mal raisonner que de dire : Dieu conoaft l'étendue ; donc il y a en Dieu de l'étendue. Dieu connaît les crapauds ; donc il y a en Dieu des crapauds. Dieu connaît les villes de Paris , de Rome , de Constantinople ; donc il y a en Dieu des villes de Paris , de Rome , de Constantinople. Si ce n'est que l'on voulût dire qu'on entend seulement par là qu'il y a en Dieu de l'étendue , des crapauds , des villes de Paris et de Rome , parce que tout cela est en Dieu objectivement et éminemment ; ce qui ne serait pas le compte de votre ami , puisque, par là, l'étendue n'aurait aucun avantage sur les crapauds, et que, selon cela, s'il était vrai que nous vissions toutes choses en Dieu , il serait bien plus court de dire que nous voyons le soleil, les chenilles et les crapauds que Dieu a créés , dans le soleil , dans les chenilles et dans les crapauds qui sont en Dieu , que de nous venir dire que nous voyons généralement toutes choses dans l'étendue intelligible in6nio que Dieu renferme. Mais c'est de quoi nous avons déjà parlé dans l'exemple précédent.

Sixième exemple. — Preuves que l'auteur de la Réponse met en Dieu l'étendue formellement et non-seulement idéalement ou objectivement.

Rien n'est plus important pour combattre les sentiments de l'auteur de la Recherche de la Vérité touchant les idées, que de savoir ce qu'il a entendu par ces mots : Vétenduê intelligible infinie que Dieu renferme. La difficulté n'est pa> de savoir ce qu'il a voulu dire par le mot d'étendue , car il paraît assez que c'est une vraie étendue , puisqu'il Tappellt' espace et corps, et qu'il lui attribue différentes parties, les une^ plus grandes et les autres plus petites; mais ce qui fait de b

Jigitized byCjOOQlC

GONTBE LA RÉPONSE DE MAIEBRANCHE. S&7

peine , est le mot & intelligible, qu'il répète sans cesse sans ravoir jamais expliqué.

Si on l'en croit , rien n'est plus clair, et il ne peut s'imaginer que ce soit autre chose que mon chagrin qui m'y fasse trouver de Tobscurité. Il devrait donc éclaircir mes doutes au lieu de me dire des injures ; mais, loin qu'il l'ait fait dans sa réponse , il paraît avoir affecté de ne se point expliquer clairement sur ce qu'il entendait par ce mot, quoique je lui eusse donné très-souvent occasion de le faire, et particulièrement dans le chapitre U du Traité des Idées, où j'ai dit : <c QuMl y avait quelque chose de mystérieux dans les discours qu'il fait sur cela qui les avait fait recevoir avec respect de beaucoup de gens. Mais ces mystères disparaîtront sitôt qu'on aura donné la vraie notion au mot d'intelligible, et qu'on ne l'aura pas laissé dans une obscurité qui fait qu'on ne conçoit rien distinctement , ou que l'on conçoit tout autre chose que ce que l'on devrait concevoir quand on lit ces grands mots : corps intelligibles, espaces intelligibles, soleil intelligible, étendue intelligible ; car un soleil intelligible n'est autre chose, comme nous venons de voir dans saint Thomas , que le soleil matériel , selon qu'il est dans l'entendement de celui qui le connaît : secundum esse quod habet in cognoscente. Ainsi, dit ce saint , je connais une pierre selon l'être intelligible qu'elle a dans mon entendement, quand je connais que je la connais, et, néanmoins, je la connais en même temps selon ce qu'elle est en elle-même et selon sa propre nature. »

On ne trouverait rien à dire à retendue intelligible en ellemême et indépendamment de l'usage qu'il en veut faire, s'il la prenait en ce sens ; car, en effet , l'étendue intelligible , selon la propre notion du mot intelligible, ne doit être que l'étendue, en tant qu'elle est idéalement en Dieu , pour parler ainsi , comme le dessin d'une maison qui est dans l'esprit de l'architecte , peut être appelé une maison intelligible. C'est en ce sens que saint Augustin a dit , dans ses RétracMions, livre I , chap. 3^, qu'il avait parié du monde intel-

548 DÉFENSE D'ARNABLD

ligible selon la doctrine de Platon, qui entendait par là la raison éternelle et immuable par laquelle Dieu a fait le monde : Mundum quippe ille intelligibilem nuncupavU ipsam ratûmem sempHemam atque immutabiîem, per quamfecit Deus mundum.

Mais on dira peut-être que c'est en ce sens que Fauteur de la Réponse a pris le mot d'inleUigihîe, puisque Ton rencontre souvent , dans les ouvrages que je combats , des expressions qui disent que retendue intelligible est Vidée qw Dieu a de l'étendue. Vidée étemelle par laquelle Dieu voit rétendue, l'idée archétype sur laquelle Dieu a fait Vétendue, l'idée d'une infinité de mondes possibles. Il est vrai que, s'il prenait le mot d'idée, comme M. Descartes et les plus habiles philosophes, pour les perceptions que les natures intelligentes ont de leurs objets, cela donnerait un grand jour à cette ma^ tière, et on ne pourrait douter que , par l'étendue intelligible, il n'eût entendu l'étendue en tant qu'elle est idéalemeni en Dieu ; où , comme dit saint Thomas , secundum esse quod habet in intellectu divino. Mais ce qui fait que ces expressions, et d'autres semblables , sont au moins ambiguës et ne font point connaître clairement son sentiment sur l'étendue intelligible, c'est qu'il déclare, en plusieurs endroits, qu'il n'entend point par le mot d'idée les perceptions que les natures intelligentes ont de leurs objets, mais certains êtres représentatifs, distingués des perceptions et préalables aux perceptions, selon notre manière de concevoir, et qu'il s'est élevé contre moi dans sa Réponse parce que j'ai soutenu , dans le Traité des Idées, qu'idée et perception sont la même chose.

C'estce que j'avais fait voir, dans le chap. 44 de ce traité, par plusieurs raisons ; et comme il ne s'est point mis en peine d'y satisfaire, je les répéterai encore ici avec quelques autres, afin que l'on juge d'une part, ou de son peu de sincérité, ou de son peu d'intelligence ; et de l'autre , de la raison que j'ai eue d'attribuer à son étendue intelligible un autre sens que celui d'être idéalement ou objectivement en Dieu.

Première raison. — L'étendue intelligible , selon lui , e^l

GONTilE LA RÉPONSE DE MALEBRANGHE. 5&9

en Dieu d'une manière selon laquelle le mouvement ou retendue en mouvement, ou l'étendue mobile ne sont pas en Dieu ; car il ne vent pas qu'il y ait de mouvement dans son étendue intelligible infinie. Or, on ne saurait nier que le mouvement, l'étendue en mouvement, l'étendue mobile, ne soient idéalement et objectivement en Dieu ; car Dieu a l'idée de l'étendue qu'il a créée, et il l'a créée mobile et en mouvement , sans quoi il n'en aurait pas fait tous les différents ouvrages qui composent l'univers. Il faut donc que l'auteur de la Recherche de la Vérité ait cru que son étendue inteUigible infinie fût autre 'chose que l'étendue, en tant qu'elle est idéalement et objectivement en Dieu.

Deuxième raison. — Dans la mémapage où il assure que Vétendue intelligible est en Dieu, il dit qu'il n'est point néces^ mire qu'il y ait en Dieu des corps sensibles (c'est-à-dire comme il l'explique' souvent, le soleil, un cheval, un arbre), afin que Von en voie en Dieu, ou afin que Dieu.en voie. Or, il est impossible que les corps sensibles, le soleil, un cheval , un arbre, ne soient pas en Dieu idéalement et objectivement, et sans cela il ne les pourrait pas connaître par ses divines idées, comme il a été obligé de l'avouer, lorsque, le lui ayant prouvé dans le chapitre 4 3 des Idées , par saint Augustin et par saint Thomas , il n'a eu autre chose à répondre sinon : a que j'avais tort d'avoir employé huit pages de discours et les autorités de saint Augustin et de saint Thomas pour prouver cela ; parce que c'est une vérité dont personne ne doute, et dont certainement il n'avait jamais douté. » Il faut donc, selon lui, que l'étendue intelligible ne soit pas seulement en Dieu idéalement et objectivement, et par conséquent, ce qu'il entend par là n'est pas seulement l'idée de l'étendue, ou l'étendue en tant qu'elle est idéalement en Dieu. Troisième raison.— 'il dit dans la page 546, que l'âme ne renferme pas Vétendue intelligible comme une de ses manières d'être; et il rapporte plusieurs raisons pour le prouver ; comme « que cette étendue intelligible, étant bornée, fait quelque

figure, et que les bornes de Tesprit ne se peuvent figurer : que cette étendue intelligible ayant des parUes , se peut diviser, et qu'on ne voit rien en Tâme qui soit divisible. »

Or, nous avons montré, dans le chapitre 44 des Idées, que si ce qu'il appelle retendue intelligible était l'jitendue, en tant qu'elle est idéalement et objectivement dans l'esprit, comme est la forme matérielle d'une maison dans l'esprit de l'architecte, il n'aurait eu aucun sujet de dire que notre âme ne renferme point cette étendue intelligible, et qu'il n'y aurait rien de plus absurde que tous les arguments qu'il apporte pour le prouver.

Il faut donc nécessairement que ce soit dans un autre sens qu'il ait pris les mots d'étendue intelligible , selon lequel il s'est imaginé- qu'elle ne puisse être dans notre âme quoiqu'elle puisse être en Dieu.

Voilà les raisons qui m*ont fait croire qu'il mettait l'étendue en Dieu d'une autre jnanière qa*idéalerhent ou objectivement. Elles subsistent dans toute leur force , et sont même devenues convaincantes par l'aveu , au moins tacite , de Tauteur de la Réponse, qui m'a donné droit, en n'y répondant pas, de lui reprocher qu'il n'a pu y répondre.

Il reste maintenant à examiner si j'ai eu raison de soupçonner, dans le Traité des Idées, que c'était formellement qu'il mettait en Dieu cette étendue , et de ne point craindre d'assurer ici qu'il a depuis donné lieu de n'en point douter.

Ce n'est proprement que ce dernier que j'ai à prouver ; car, pour peu que Ton considère ces raisons sans prévention, il sera aisé de juger qu'elles sont plus -que suffisantes pour former le soupçon et le doute que je ne lui avais fait que proposer dans le Traité des Idées, parce que l'énormité de ce paradoxe , et la bonne opinion que L'amitié et la chanté me donnaient de votre ami , me fermaient en quelque sorte les yeux, pour ne pas être frappé de toute la lumière de ces raisons qui se présentaient à moi. Mais, depuis qu'il s*e?i expliqué plus clairement, dans ses Méditations ehréh'enn^^

CONTRE LA RÊPONSI 0£ MALEBRANCflE. 551 et dans sa Réponse au Traité des Idées, mon doute s'est changé en une opinion arrêtée. J*ai senti en cette occasion qu'on n'est point maître de ses jugements et qu'on ne peut retenir son esprit dans l'équilibre , quand il a des raisons qui le portent invinciblement d'un côté. Ainsi, je n'ai point ap« prébende d'assurer qu'il met de l'étendue en Dieu formelle* ment; et afin que Ton puisse s'en assurer aussi bien que moi, et que l'on puisse juger si c'est sans fondement que je lui attribue un sentiment si dangereux et si contraire à la religion , je ramasserai ici les principales raisons qui m'ont fait former ce jugement :

4^. C'en est une assez considérable de ce qu'en répondant, dans son chapitre 46 , aux doutes que je m'étais contenté de lui proposer dans mon chapitre4i , il ne fait autre chose que me quereller sur ce qu'il prétend que j'ai voulu faire douter s'il ne mettait point formellement en Dieu l'étendue après avoir dit que c'était une créature. Mais il ne dit point que, prenant le mot d'étendue pour quelque chose de divin , et non point pour une créature , il ne Tait point mise formelle^ ment en Dieu ;

2^. C'en est une autre, de ce qu'ayant dit en la page ^86 du Tiraité des Idées « que je ne reconnaissais point pour mon Dieu une étendue intelligible infinie dans laquelle on pouvait remarquer différentes parties, » il répond à cela, dans la page 128 de sa Réponse. Et au lieu de dire qu'il ne recon* naissait point pour son Dieu une vraie et formelle étendue, non plus que moi , il s'amuse à dire des choses qui n*y sont nullement contraires. Car, tout ce qu'il répond est : « Je n'adore point d'autre Dieu que l'Être infiniment parfait, dont la puissance seule me donne l'être , dont la sagesse seule m'éclaire l'esprit , et dont l'amour seul , substantiel et nécessaire, me donne tout le mouvement que j'ai pour le bien, n

3^. Mais, ce qui m'a paru convaincant, est un endroit de sa IX* Méditation, §§. 8, 9, 40, qu'il est nécessaire , pour l« bien entendre,* de rapporter tout au long : « Il y a encore

55i2 DÉFENSE D'ARNAUtD

une raison qui porte les hommes à cooire que la matière est incréée : c'est que, quand ils pensent à l'étendue, ils ne peuvent s'empêcher de la regarder comme un être nécessaire. En effet, on conçoit que le monde a été créé dans des espaces immenses , que ces espaces n'ont jamais commencé , et que Dieu même ne peut les détruire : de sorte que , confondant la matière avec ces espaces , parce que effectivement la matière n'est rien autre chose que de l'espace ou de l'étendue , ils regardent la matière comme un être- éternel. Mais tu dois distinguer deux espèces d'étendues; l'une intelligible, l'autre matérielle. L'étendue intelligible est éternelle, immense, nécessaire : c'est l'immensité de l'Être divin , c'est l'être intelligible d'une infinité de mondes possibles: c'est ce que ton esprit contemple , lorsque tu penses à l'infini : c'est par cette

étendue intelligible , que tu connais ce monde visible

L'autre espèce d'étendue est la matière dont le monde est composé. Bien loin que tu l'aperçoives comme un être nécessaire , il n'y a que la foi qui t'apprenne son existence. Ce monde a commencé et peut cesser d'être. Il a ceriaines bornes qu'il peut ne point avoir. Tu penses le voir , et il esl invisible Prends donc garde à ne pas juger témérairement de ce que tu ne vois en aucune manière. L'étendue intelligible te parait éternelle, nécessaire, infinie. Crois ce que tu vois , mais ne crois pas que le monde soit éternel , ni que la matière qui le compose soit immense , éternelle , nécessaire. N'attribue pas à la créature ce qui n'appartient qu'au Créateur. »

Pour bien entendre ce passage , il est bon de remarquer qu'il y a eu en vue de réfuter Spinoza, qui a cru que la matière dont Dieu a fait le monde était incréée, et qu'il cherche une raison qui a porté cet impie dans cette erreur.

Cette raison, selon lui, est que, quand les hommes pensent à l'étendue, ils ne peuvent s'empêcher de la regarder comme un être nécessaire. Or il paraît, par ce qui suit, qu'il n'a i>a5 cru que celte pensée fût fausse, mais seulement que Spinoza

en avait abusé, en la portant trop loin ; car il confirme cela par ces pétroles : En effet, on conçoit que le monde a été créé dans des espaces immenses, que ces espaces n'ont jamais commencé, etc., et, par conséquent, qu'ils sont éternels, et que Dieu même ne les'peut détruire. En quoi donc met-ir l'impiété de Spinoza? en ce qu'il a confondu la matière dont Dieu a formé le monde avec ces espaces immenses, étemels et nécessaires dans lesquels le monde a été créé. Et il ajoute que ce qui lui a donné sujet de confondre la matière avec ces espaces, est qu'effectivement la matière n'est rien autre chose que de l'espace et de l'étendue.

Mais voici quel doit être , selon lui , le dénoûment de cette difficulté. Tu dois, dit la Sagesse éternelle à son disciple, distinguer deux espèces d'étendues ; l'une intelligible, l'autre inaUrielle, L'étendue intelligible est étemelle, immense et nécessaire, c'est l'immensité de l'Être divin. Il est donc clair qu'il prend pour la même chose l'étendue intelligible, qu'il dit être éternelle et nécessaire , les espaces immenses dans lesquels le monde a été créé, et l'immensité de l'Être divin. Or s'il avait pris ce qu'il appelle l'étendue intelligible pour l'étendue matérielle, en tant qu'elle est idéalement en Dieu, il n'aurait pu dire que l'étendue prise en ce sens , est l'espace immense dans lequel le monde a été créé, et que c'est l'immensité de Dieu. Car quel sens aurait, je vous prie, de dire, que le inonde a été créé dans l'étendue matérielle en tant qu'elle est idéalement en Dieu, et que cette étendue conçue de Dieu est l'immensité de Dieu.

Quant à ce qu'il syoute que ce qu'il appelle l'étendue intelligible est l'idée intelligible d'une infinité de mondes possibles, j'ai déjà fait voir que c'est une pure équivoque, et qu'il y prend le mot 6^ idée, non pour la perception que Dieu a de l'étendue, mais pour une vraie et formelle étendue, qu'il prétend être l'être représentatif de l'étendue matérielle, et qu'il regarde en ce sens , comme pouvant être l'archétype d'une infinité de mondes possibles.

55ft^ DÊFËiVS£ 0*ARMAULD

' On doit encore considérer ces paroles : Ces/ t^(i^Umt%' prit contemple lorsque tu penses à Vinfini, Car il y confond deux sortes d'infinis qu'il faut extrêmement distinguer, comme a fait saint Thomas : Tun selon l'essence, secundum essentiam, qui est la' vraie infinité de Dieu ; l'autre, selon la grandeur, secundum magnitudinem, que saint Thomas n'a jamais cm qui fût en Dieu, ayant seulement mis en question s'il pouvait y avoir un infini, selon la grandeur, dans les créatures. Cependant il est visible que c'est ce dernier infini que Fauleur des Méditations a en vue, lorsqu'il dit : Cest ce que ton esprit contemple lorsque tu penses à l'infini.

Enfin, dans l'article X, il dit que l'autre espèce d'étendue est la matière dont le monde est composé ; qu'on pense la voir, et qu'elle est invisible, mais qu'elle est infiniment difié* rente de l'autre, parce que ce n'est qu'une créature, et que l'autre appartient au Cjréateur. Il reconnaît donc une espèce d'étendue qui appartient au Créateur, et mm à la créature. Or l'étendue intelligible prise pour l'étendue matérielle, ea tant qu'elle est idéalement en Dieu , n'appartient pas srale* ment au Créateur, mais aussi à la créature, puisque c'est une créature en tant qu'elle est conçue de Dieu. On ne voit donc pas qu'il puisse dire qu'il a entendu par ce qu^l appelle l'étendue intelligible, l'étendue matérielle, en tant qu'elle est ^idéalement ei objectivement en Dieu.

4^. Dans une note marginale delà page 78 de sa Réponse, il dit : « qu'il Saut remarquer, que c'est une propriété de l'infini, incompréhensible à l'esprit humain, d'être en même temps un et toutes choses ; composé pour ainsi dire, d'une infinité de perfections, et tellement simple, que chaque perfection qu'il possède, renferme toutes les autres, sans aucune distinction réelle ; car, comme chaque perfection est infinie, elle fait tout l'Être divin. Mais l'âme, par exemple, étant un être borné et particulier, elle serait matérielle si ette était étendue : elle serait composée de deux substances différentes, esprit et corps. » Comme j« dois piffler de cette noie

CONTRE LA BÉPONSE DE MALEBRANGRE. 555

amplement ailleurs, je me contenterai de remarquer en passant, qu'elle n'aurait point de sens, s'il ne croyait qu'il y a en Dieu une telle étendue que, si notre âme était étendue de la même sorte, elle serait matérielle et composée de deux substances différentes , esprit et corps , parce que c'est un être borné et particulier.

Toutes ces raisons , et autres semblables que l'on peut aisément former sur celles-ci , me paraissent convaincantes et plus que suffisantes pour justifier le reproche que j'ai cm devoir faire à l'auteur de la Réponse , dans plusieurs endroits de cet ouvrage, qu'il met formellement en Dieu de rétendue. Je crois que toutes les personnes tant soit peu habiles en tomberont d'accord ; qu'ils avoueront sans peine que ces raisons , que nous venons de rapporter, en sont des preuves très-certaines , autant qu'on en peut avoir dans des matières si abstraites, et qu'on les peut appeler, comme saint Augustin appelle en quelque endroit des raisons qu'il avait apportées touchant la nature de l'âme : argumenta certissima, quitus quod fuerit inventxmi aique confectum, impudeniem habeat dubitationem qu^antum homtni ialia vestigare permissum est.

J'aurais bien osé espérer la même docilité ou la môme justice de l'auteur que je combats, s'il n'avait fait voir, dans sa Réponse, d'une manière si fière et si méprisante, qu'il n'est nullement disposé à recevoir de moi des lumières contre ses nouvelles découvertes. Je m'attends donc bien à de nouvelles injures et à de nouvelles plaintes. Il dira peut-être que je lui impute , sur cet article , un sentiment ridicule ou impie. Il pourra m'alléguer de certaines choses qu'il soutient qui semblent ne pouvoir s'accorder avec cette étendue formelle qu'on l'accuse de mettre en Dieu , comme si ce n'était pas une des propriétés de l'erreur de se démentir par quelque endroit.

Je pourrais néanmoins me tromper, et depuis que j'ai vu , dans la Préface d'un livre que j'ai reçu depuis deux jours,

Page 1