‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 63 sur 159 · CHAPITRE XIV. H · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. H

tf tures: donc on ne voit point on Dieu les ouvrages do Dieu, u Et voici comme il y répond :

a Pour répondre à tout ceci, il suffit dô considérer que « Dieu renferme en lui-môme une étendue intelligible infinie ; « car Dieu connaît retendue, puisqu'il l'a faite, et il ne la « peut connaître qu'en lui-même. Ainsi, comme l'esprit peut a apercevoir une partie de cette étendue intelligible que tt Dieu renferme , il est certain qu'il peut apercevoir en Dieu a toutes les figures , car toute étendue intelligible finie est (( nécessairement une figure intelligible, puisque la figure a n'est que le terme de l'étendue. De plus cette figure d'é* « tendue intelligible et générale devient sensible et particu* « lière par la couleur ou par quelqu'autre qualité sensible a que l'âme y attache, car l'âme répand' presque toujours a sa sensation sur l'idée qui la frappe vivement. Ainsi, il « n'est point nécessaire qu'il y ait en Dieu do corps sen- « sibles, ou de figures dans l'étendue intelligible, afin que l'on (( en voie en Dieu, ou afin que Dieu en voie, quoiqu'il ne a considère que lui-même. Si l'on conçoit aussi qu'une figure « d'étendue intelligible, rendue sensible par la couleur, soit a prise successivement des différentes parties de cette étendue a infinie : ou si l'on conçoit qu'une figure d'étendue intellia gible puisse tourner sur son centre ou s'approcher succesa sivement d'une autre, on aperçoit le mouvement d'une « figure sensible ou intelligible, sans qu'il y ait même de c mouvement dans l'étendue intelligible. Car Dieu ne voit a point le mouvement des corps dans sa substance, ou dans a l'idée qu'il en a.lui-méme; mais seulement par la connaisa sance qu'il a de ses volontés à leur égard. Il ne voit même « leur existence que par cette voie, pqrce qu'il n'y a que sa « volonté qui donne l'être à toutes choses. Les volontés de « Dieu ne changent rien dans sa substance, elles ne la « meuvent pas. Peut-être que l'étendue intelligible est im- « mobile en tout sens, même intelligiblement. Mais quoique ff nous ne voyions que cette étendue intelligible immobile ou

il6 DES TRAIES ET DES FAUSSES IDÉES.

« non, elle nous paraît mobile, à cause du sentiment de coutt leur, ou de l'image confuse qui reste après le sentiment, « laquelle nous attachons successivement à diverses parties <c de rétendue intelligible qui nous sert d'idée , lorsque nous o voyons ou que nous imaginons le mouvement de quelque u corps ; on peut comprendre par les choses que je viens de « dire pourquoi on peut voir le soleil intelligible, tantôt « grand et tantôt petit, quoiqu'il soit toujours le même « à regard de Dieu. Car il suffît pour cela que nous voyions 0 tantôt une plus grande partie de l'étendue intelligible, « tantôt une plus petite, et que nous ayons un sentiment vif a de lumière pour attacher à cette partie d'étendue. Or, a comme les parties de l'étendue intelligible sont toutes de « même nature, elles peuvent toutes représenter quelque 0 corps que ce soit. »

Je ne sais , Monsieur, que vous dire d'un tel discours : j'en suis effrayé. Car je trouve qu'il enferme tant de brouilleries et de contradictions, que toute ma peine sera d'en démêler les équivoques, et d'en découvrir les paralogismes.

4 . J'ai déjà ruiné par avance celui qui en est le principal fondement, en faisant voir en quel sens on peut dire que ce que Dieu connaît est en Dieu. Car tout ce discours roule sur cette étrange hypothèse : que a Dieu renferme en lui-même une étendue intelligible infinie. » Et toute la preuve qu'il en apporte est « que Dieu connaît l'étendue, puisqu'il l'a faite , et qu'il ne la peut connaître qu'en lui-même. » Il n'y a rien qu'on ne mette en Dieu par un semblable raisonnement, puisque j'aurai autant de sujet de dire : « Dieu renferme en lui-même des millions de moucherons et de puces intelligibles ; car il les connaît, puisqu'il les a faits. » Et il ne les peut « connaître qu'en lui-même. »

2. Mais tous ces arguments sont de purs sophismes, car de cette majeure : « Dieu connaît tout en lui-même, » on n'en peut rien conclure qu'en cette manière :

CHAPITBE XIV. 117

Or Dieu connaît l'étendue , les moucherons , les puces , les crapauds et toutes les autres créatures.

Donc il connaît toutes choses en lui-môme.

Mais c'est un manifeste paralogisme que d'en conclure absolument :

Donc toutes choses sont en Dieu étendues, moucherons, puces, crapauds, et il les renferme en lui-même.

3. Pour en tirer cette dernière conclusion, comme fait l'auteur de la Recherche de, la Vérité, au regard de l'étendue, il faudrait que la majeure fût : « Dieu ne connaît que ce qui est en lui ; » mais c'est ce qui ne se peut dire sans erreur. Car Dieu connaît ce qui est en lui et ce qui est hors de lui, puisqu'il se connaît lui-même, et qu'il connaît aussi les créatures qu'il a produites au dehors. Saint Thomas en fait un article de sa Somme, première partie, question 4 1, article 5, uirum Deus cognoscat dia a se a et il conclut qu'il est né- « cessaire que Dieu connaisse autre chose que lui-même, car « il ne pourrait pas se connaître parfaitement s'il ne con- « naissait à quoi sa puissance s'étend. Or, elle s'étend à beau- « coup de choses hors de lui, puisqu'il en est la cause ; et de « plus l'essence de la première cause qui est Dieu, est d'être « l'iatelligence même, ipsum intelligere : donc les effets qui « sont en Dieu comme dans leur cause sont nécessairement « en lui , en la manière que le doit être ce qui est dans une « intelligence, c'est-à-dire, qu'ils en sont connus. »

Il expUque ensuite de quelle manière Dieu voit les choses • qui sont hors de lui et en quoi diffère la vue qu'il a de luimême de « celle qu'il a des créatures ; c'est qu'il se voit, dita il, en lui-même, parce qu'il se voit par son essence; mais a il voit les choses qui sont différentes de lui, c'est-à-dire les a créatures, non en elles-mêmes, mais en lui-même,* en tant « que son essence contient la ressemblance de toutes les a choses auxquelles il a donné l'être. »

Et sur ce qu'il s'était objecté cette parole de saint Augustin : Deus extra seipsum nihil intuetur, il dit que cela ne

se doit point entendre en ce sens que Dieu ne voie rien de ce qui est hors de lui , mais seulement, qu'il ne voit qu'en luimême ce qu'il voit qui est hors de lui. Et en effet, ce que dit saint Augustin en l'endroit cité dans la première objection de saint Thomas , qui est la quarante-sixième question des quatre-vingt-trois, n*a garde de signifier « que Dieu ne voit a point ce qui est hors de lui » (d'où il semblerait qu'on aurait lieu de conclure , comme fait notre ami , qu'il faut qu'une chose soit en Dieu , puisqu'il la connaît) puisqu'il dit seulement que Dieu n'a point cherché hors de lui des exemplaires qu'il ait eu besoin de voir pour faire toutes les choses qu'il a créées : Non enim extra se quicquam posilum intuebatur, ui secundum id consiitueret quod constituebat ; nam hoc opinari BocrUegium est.

Saint Thomas pousse encore cela plus avant dans l'article suivant ; car, il y réfute , comme une erreur, l'opinion de ceux qui disaient que Dieu ne connaît lès créatures que selon la notion générale d^êtreSj et non selon ce que chacune est en elle-même , et en tant qu'elles sont différentes les unes des autres. Et il soutient que , quoiqu'il les connaisse dans soi et par son essence , il les connaît néanmoins chacune par une connaissance particulière , parce que l'essence divine a tout ce que chacune a de perfection , et quelque chose de plus infiniment. Cum essentia Dei habeat in se quidquidperfectionis habei essentia cujuscumque rei aUerius, et adhuc amplius, Deus ' in seipso potesi omniapropria cognitione cognoscere.

Et dans la réponse à la première objection il découvre l'illusion où notre ami tombe presque toujours dans cette matière. C'est qu'il regarde ordinairement comme deux choses opposées : Connaitre les choses selon l'être intelligible qu'elles ont dans l'eûtsndement de celui qui les connait; et les connaître selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, et hors de l'entendement. Mais ce Saint montre fort bien que cela est si peu opposé, que cette dernière est une suite de la première ; car , quoique quelqu'un connaisse un objet selon l'être intellisrible

CUAPIT&B UY. 119

qu'il a dans l'entendement, cela n'empêche pas qu'il ne le connaisse en même temps selon ce qu'il est hors de l'enten* dément. Ainsi je connais une pierre, selon l'être intelligible qu'elle a dans mon entendement, quand je connais que je la connais ; et, néanmoins, je connais en même temps cette pierre selon ce qu'elle est en elle-même, et selon sa propre nature. £t conmie il ne dit tout cela que pour expliquer c(nnment Dieu ne laisse pas de voir les créatures en elles-mêmes, et d'une connaissance propre, quoiqu'il les voie dans son essence , on peut juger de là si c'est parler en théologien que de dire, comme fait notre ami , en la page i98 : « Dieu voit ff qu'il y a des espaces entre les corps qu'il a créés ; mais . « il ne voit pas ces corps ni ces espaces par eux-mêmes. Il « ne les peut voir que par des corps et par des espaces Intel- « ligibles. » Il y a dans ces paroles quelque chose de mystérieuX) qui les a pu faire recevoir avec respect par beaucoup degens. Maisces mystères disparaîtront sitôt qu'on aura donné la vraie notion au mot û'intelligible , et qu'on ne l'aura pas laissé dans une obscurité qui fait , ou qu'on ne conçoit rien distinctement > ou que l'on conçoit tout autre chose que ce qu'on devrait concevoir, quand on lit ces grands mots: Corpg itiiàHigibles, espaces inteUigihleS , sokil irUeUigible, étendue intelligible ; car un soleil intelligible n'est autre chose y se=* Ion ce que nous venons de voir dans saint Thomas, que le soleil matériel selon ce qu'il est dans l'entendement de celui qui le connaît : Secundum esse quod habet tn œgnoseente : ce qui n'a garde d'être opposé à ce qu'il est en lui-^même, sur* tout au regard de Dieu ; puisque la connaissance de Dieu étant très-parfaite, il ne peut connaître chaque chose que selon ce qu'elle est véritablement en elle-même. Il le» coDBBÎt donc, comme dit le même Saint, et secundum esse inteUigibile quodhabentincognoscenie, et secundum esse quod habent eastra cognosceniem. Il n^est donc pas vrai que Dieu ne voie les espaces entre les corps qu'il a créés que par des corps et. par des espaces intelligibles; et qu'il ne puisse

voir ces corps et ces espaces par eux-mêmes, à moins que ce par eux-mêmes ne soit une équivoque qui détourne l'esprit à un sens dont il ne s'agit point. Car si par eux-mêmes se rapporte ad rationem cognoscendi, Dieu ne voit pas les corps par eux-mêmes, ^arce qu'il les voit dans son essence, et que son essence est ce qui les lui fait connaître ; mais, si par eua>mêmes se rappprte ad rem cognitam, Dieu voit les corps par eux-mêmes , puisqu'il les voit selon ce qu'ils sont en eux-mêmes , et dans leur propre nature , et non-seulement selon l'être intelligible qu'ils ont dans l'entendement divin. Et , par conséquent , ce dernier sens de par eux-mêmes étant le seul qui puisse regarder l'engagement où il s'était mis de prouver : « que Dieu voit qu'il y a des espaces qu'il a a créés; mais qu'il ne les voit que par des espaces intellia gibles; » il est plus clair que le jour que cette proposition est insoutenable en bonne théologie ; puisqu'en Dieu les espaces intelligibles ne sont autre chose que les espaces réels et matériels qu'il a mis entre les corps qu'il a créés , en tant qu'ils sont connus de Dieu ; et que, par conséquent, il est impossible que Dieu voie ces espaces intelligibles, qu'il ne voie en même temps les espaces réels et matériels qu'il a mis entre ces corps; bien loin que la connaissance des premiers l'empêche de connaître les derniers.

i. De bonne foi je ne saurais deviner ce quUl a voulu que nous entendissions par cette étendue intelligible infinie , dans laquelle il prétend maintenant que nous voyons toutes choses; car il en dit des choseâ si contradictoires, qu'il me serait aussi difficile de m'en former une notion distincte sur ce qu*il en dit, que de comprendre une montagne sans vallée. Cest une créature, et ce n'est pas une créature. Elle est Dieu , et elle n'est pas Dieu. Elle est divisible et elle n'est pas divisible. Elle n'est pas seulement éminemment en Dieu , mais <^lle y est formellement ; et elle n'y est qu'éminemment et

1 pas formellement, 'est une créature, puisque c'est l'étendue que Dieu a faite.

CHAPITAE XIV. 121

Et c'est l'étendue que Dieu a faite , puisqu'il prouve par là que Dieu la connaît. « Dieu , dit-il , renferme en lui-même « une étendue intelligible infinie ; car Dieu connaît retendue, « puisqu'il Ta faite, et il ne la peut connaître qu'en lui- K même. »

Et ce n'est pas une créature , puisque si cela était , en voyant les choses dans cette étendue intelligible infinie nous ne les verrions que dans une créature , et son dessein est de montrer que nous les voyons en Dieu.

Et par là il faut qu'elle soit Dieu ; mais elle ne saurait être Dieu ni un attribut de Dieu , par les mêmes raisons par lesquelles cet auteur prouve, en la page 546 , « que Fàme ne « renferme pas l'étendue intelligible, comme une de ses mate nières d'être. » Car il ne faut que les appliquer à Dieu , pour voir sans peine qu'elles sont bien plus fortes pour exclure rétendue intelligible de la nature de Dieu , que pour l'exclure de celle de notre âme : ou , pour mieux dire , selon la vraie notion de Vétendue intelligible , que j'ai marquée dans le chapitre précédent , ces raisons ne prouvent point que rétendue intelligible ne soit pas dans notre âme : et selon la notion confuse de cet auteur, si elles prouvent que Vétendue intelligible n'est pas dans notre âme , elles prouvent aussi qu'elle n'est pas en Dieu. Je commencerai par faire voir le premier.

a On aperçoit, dit-il, cette étendue intelligible seule sans « penser à autre chose , et l'on ne peut concevoir les ma- « nières d'être , sans apercevoir le sujet ou l'être dont elles « sont manières. »

Rép. Je nie l'antécédent; car, Vétendue intelligible, prise pour la perception de l'étendue, ne saurait se concevoir sans que Ton conçoive en même temps l'esprit qui l'aperçoit.

« On aperçoit cette étendue intelligible, sans penser à son « esprit. »

Rép. C'est ce que je nie encore pour la raison que je viens de dire ; car on ne peut penser à l'étendue intelligible, sans

penser à qaelque esprit de qui elle est aperçue, puisque c'est cela même qui la fait appeler intelîigible.

a Cette étendue intelligible étant bornée fait quelque « figure , et les bornes de l'esprit ne peuvent se figurer. »

Rép, Elle fait une figure intelligible, qui peut être aussi aisément dans notre esprit que l'étendue intelligible. C'est-àdire que f une et l'autre y est objectivement.

« Cette étendue intelligible ayant des parties , se peut di- « viser, et l'on ne voit rien en Tâme qui soit divisible. »

Rép, Je réponds qu'il n'y a rien en notre âme qui soit formellement divisible. Mais elle ne saurait connaître l'étendue, que l'étendue avec toutes les propriétés, la divisibilité, la mobilité, etc., ne soient en elle intelligiblement, c'est-à-dire 06jeetivement : et ainsi , de ce qu'elle est divisible par sa nature, il ne s'ensuit nullement qu'elle ne puisse renfermer en soi Fétendue intelligible, quoique l'étendue ne se puisse conce- Toir que divisible.

Que si c'est dans un autre sens que cet auteur prend le mot d'étendue intelligible, je soutiens que ces mêmes raisons doivent prouver que l'étendue intelligible infinie ne peut être Dieu , c'est*à-dire être un attribut de Dieu. Il ne faut pour cela que les reprendre.

« On aperçoit, dit-il, cette étendue intelligible seule sans a penser à autre chose ; et l'on ne peut concevoir les manières « d'être, sairis apercevoir le sujet ou l'être dont elles sont les « manières, d

Mais on petit encore moins concevoir l'attribut d'un être , sans apercevoir l'être dont il est attribut. Donc , si Dieu renfermait en lui-même Vétèndue intelligible comme un de ses attributs , on ne la pourrait concevoir sans concevoir Dieu : « or, on la peut concevoir sans penser à autre chose ; » donc elle n'est pas renfermée en Dieu comme un de ses attributs.

« On aperçoit cette étendue intelligible , sans penser à son et esprit. »

On l'aperçoit aussi sans penser à Dieu; car il ett ceitain

Page 1