CHAPITRE XV
Que rétendue intelligible inQniene nous saurait être un moyen de voir les choses que noiis ne connaissons pas, et que nous voudrions connaître.
On vient de voir, dans l'article précédent, que rien n'est plus inintelligible que cette étendue intelligible infinie, que cet auteur a inventée pour nous donner moyen de voir les choses en Dieu, s'étant persuadé, sur de faux principes, que nous ne pouvions voir autrement giucun des objets qui sont hors de nous.
Mais ce qui n'est pas moins étrange est qu'il ait si mal rencontré dans ce prétendu moyen de voir les choses en Dieu, qu'en lui accordant tout ce qu'il suppose, il est impossible que cette étendue intelligible infinie , dans laquelle il prétend que nous devons voir toutes choses , nous soit un moyen d'en voir aucune de toutes celles que nous ne connaîtrions pas , et que nous voudrions connaître.
Je commence par les nombres ; car il les 'met entre les trois choses que nous voyons en Dieu , parce que nous les voyons par la lumière et par une idée claire. Je voudrais bien savoir quel est le nombre qui , étant divisé par 28 , il reste 5, et étant divisé par 49, il reste 6 , et étant divisé par 45, il reste 7, c'est-à-dire que je voudrais bien savoir l'année de la période julienne , qui a ces trois caractères : cinq du cycle solaire , six du nombre d'or, et sept de l' indiction. A quoi , je vous prie , me pourrait servir, pour connaître ce nombre, Vétendue intelligible infinie entièrement unie à mon âme. Me dira-t-on que tous les nombres y sont , parce qu'on la peut distinguer par l'esprit en une infinité de parties? Cela veut dire que tous les nombres y seront , quand mon esprit ies y aura mis. Mais quand ils y seraient, comme dans un livre où tous les nombres seraient comptés depuis un jusqu'à cent millions (car je suis certain que le nombre que je cherche ne va pas jusque-là ) , me serait-ce un grand avantage pour le trouver? non, certainement. Car quand je me résoudrais à parcourir tous ces nombres , jusqu'à ce que je l'eusse rencontré , ce serait inutilement , parce que , ne le connaissant pas , je ne pourrais pas savoir si je Taurais rencontré ou non. Mais peut-être aussi que cette étendue intelligible infinie n'est que pour les corps , et qu'il y a quelque autre moyen de voir les nombres en Dieu , dont il ne s'est pas encore expliqué. Voyons donc si elle sera de plus grand usage pour les corps et pour les figures que je no connaîtrais pas encore et que je voudrais bien connaître. On m'assure que oui , et on le pro.uve en trois manières :
GHAPITB£ XV. 131
La première est que, comme « l'esprit peut apercevoir une partie de cette étendue intelligible que Dieu renferme, il est certain qu'il peut apercevoir en Dieu toutes les figu* res; car toute étendue intelligible finie a nécessairement une figure intelligible finie , puisque la figure n'est que le terme de rétendue. »
La deuxième , a que cette figure d'étendue intelligible et générale devient sensible et particulière par la couleur oa par quelque autre qualité sensible que l'âme y attache. »
La troisième « est que , si l'ofi conçoit qu'une figure d'étendue intelligible, rendue sensible par la couleur, soit prise successivement des différentes parties de cette étendue infinie , ou si l'on conçoit qu'une figure d^étendue intelligible puisse tourner sur son centre ou s'approcher successivement d'une autre, on aperçoit le mouvement d'une figure sensible ou intelligible , sans qu'il y ait même de mouvement dans l'étendue intelligible. »
Je ne saurais croire que l'on ne voie tout d'un coup que tous ces moyens , bien loin de me pouvoir donner la connaissance de ce que je ne connaîtrais pas , supposent néces<sairement que je le connais déjà , et qu'à moins que je ne le connusse, ils ne me sauraient être d'aucun usage. Malsvou9 me permettrez , Monsieur, de rendre Cela plus sensible par lè conte suivant , que vous prendrez , comme il vous plaira^ pour une histoire ou pour une parabole :
Un excellent peintre , qui avait autrefois bien étudié , et qui était aussi habile en sfculpture , avait un si grand amour pOur saint Augustin , que , s'entretenant un jour avec un de ses amis , il lui témoigna qu'une des choses qu'il souhaiterait plus ardemment serait de savoir au vrai, si cela se pouvait, comment était fait ce grand saint; car vous savez, lui dit-il , que nous autres peintres désirons passionnément d'avoir les visages au naturel des personnes que nous aîinoHS. Cet ami trouva comme lui cette curiosité fort louable, et il lui promit de chercher quelque moyen de le contenter
sur cela. Et, soit que ce fût pour se divertir, ou qu'il eût eu quelque autre dessein , il fit apporter le lendemain chez le peintre un grand bloc de marbre , une grosse masse de fort belle cire et une toile pour peindre (car pour une palette chargée de couleurs et des pinceaux, il s'attendit bien qu'il y en trouverait). Le peintre , étonné , lui demanda à quel dessein il a fait apporter tout cela chez lui. Cest, lui ditril, pour vous contenter dans le désir que vous avez de savoir comment était fait saint Augustin; car je vous donne par là le moyen de le savoir. Et conmient cela, repartit le peintre? C'est, lui dit son ami , que le véritable visage de ce saint est certainement dans ce bloc de marbre , aussi bien que dans ce morceau de cire : vous n'avez seulement qu'à en ôter le superflu , ce qui restera vous donnera une tète de saint Augustin tout à fait au naturel , et il vous sera aussi bien aisé de la mettre sur votre toile en y appliquant les couleurs qu'il faut. Vous vous moquez de moi , dit le peintre ; car je demeure d'accord que le vrai visage de saint Augustin est dans ce bloc de marbre et dans ce morceau de cire , mais il n'y est pas d'une autre manière que cent mille autres. Gomment voulez-vous donc qu'en taillant ce marbre , pour en faire le visage d'un homme , et travaillant sur cette dre dans ce même dessein, le visage que j'aurai fait au hasard soit plutôt celui de ce saint que quelqu'un de ces cent mille qui sont aussi bien que lui dans ce marbre et dans cette cire? Mais , quand par hasard je le rencontrerais, ce qui est un cas moralement impossible, je n'en serais pas plus avancé ; car, ne sachant point du tout comment était fait saint Augustin, il serait impossible que je susse si j'aurais bien rencontré ou non. Et il en est de même du visage que vous voudriez que je misse sur cette toile. Le moyen que vous me donnez, pour savoir au vrai comment était fait saint Augustin, est donc tout à fait plaisant; car c'est un moyen qui suppose que je le sais, et qui ne me peut servir de rien si je ne le sais. Il semblait que l'ami n'eût rien à répliquer à cela. Mais