CHAPITRE XX
Du IroUièinc préjugé : qu'en n'admettant point cette philosophie des idées, on est réduit à dire que noire âme pense, parce que c'est sa nature, cl que Dieu en la créant lui a donné la faculté de penser.
Ce qui m*a fait croire que je devais représenter comme un préjugé pour cette philosophie des idées, de ce qu'en ne l'admettant point on est réduit à dire « que noire âme pense, « parce que c'est sa nature, et que Dieu en la créant lui a « donné la faculté de penser, » est la manière dont notre ami traite ceux qui parlent de la sorte; parce qu'il y a des gens à qui cette confiance jiourrait faire croire qu'il a rai* son. Cest dans la réponse à la première objection qu'il se propose dans ses Éclaircissements, page 5i3, contre ce qu'il avait dit « qu'il n'y a que Dieu qui nous éclaire, et que nous « voyons toutes chose en lui. »
Mais, faisant profession d'écrire |)Our des gens « qui se « piquent d'une grande justesse et d'une exactitude rigou- « reuse , » il eût été bon qu'il n'eût point mêlé ensemble deux choses très-différentes : l'une quil n'y a que Dieu qui noiAS éclaire : l'autre, que nous voyons toutes choses en /ut. Car nous venons de faire voir que selon ses principes mêmes , on pourrait très-bien dire qu'il n'y a que Dieu qui nous éclaire, sans qu'on fût obligé d'ajouter (ce qui est visiblement faux) que nous voyons toutes choses en lui, en la manière qu'il Tentend. C'est pourquoi il donne visiblement le change dans sa réponse à cette objection, parce qu'il s'attache uniquement à la première de ces deux choses : quil n'y a que Dieu qui nous éclaire, et laisse là la deuxième en quoi consiste toute la difficulté : que nous voyons toutes choses en Dieu,
Ce n'est pas néanmoins à quoi je m'arrête. Je prêtons seulement justifier cette proposition en elle-même : « Notre ûme « pense , parce que c est sa nature, et ((ue Dieu , on la créant,
« lui a donné la faculté de penser; » et faire voir qu'il y a plusieurs rencontres où c'est la meilleure réponse que Ton puisse faire , et que c'est pour ne s en être pas contenté que Ton s'est jeté dans des embarras d'où on n'a pu se tirer que par la fausse philosophie des êtres représentatifs; et qu'ainsi notre ami n*a point raison d'en parler dans les termes quïl fait.
« Je m*étonne, dit-il, que messieurs les Cartésiens, qui « ont avec raison tant d'aversion pour les termes généraux « de nature et de faculté, s'en servent si volontiers en cette <r occasion. Ils trouvent mau^'ais que Ton dise que le feu « brûle par sa nature, et qu'il change certains corps en verre « par une faculté naturelle : et quelques-uns d^entre eux ne « craignent point de dire que l'esprit de l'homme produit en « lui-même les idées de toutes choses par sa nature, et parce « qu'il a la faculté de penser. Mais, ne leur en déplaise, ces <r termes ne sont i>as plus significatifs dans leur bouche que « dans celle des Péripatéticiens. »
J'ai déjà dit que je ne soutenais cette proposition qu*en elle-même. Or, elle n'a point en elle-même le sens que lui donne Tauteur de la réponse à l'objection : car penser à un objet ne signifie point produire en soi-même la perception de cet objet, mais seulement en avoir la perception , de qui que ce soit qu'on Tait , ou de Dieu ou de soi-même : il n'est donc point nécessaire, ni pour la vérité de cette proposition : « Notre âme pense parce que c'est sa nature, et parce que « Dieu, en la créant, lui a donné la faculté de penser; » ni pour Tusage qu'on en peut faire, en philosophant raisonnablement que notre esprit produise en lui-même les idées de toutes choses par sa nature (car le mol de penser n'enferme point cela) ; mais il suffit qu'en plusieurs rencontres cette réponse soit très-bonne , et qu'on s'en doive contenter. Or, cela est ainsi, comme on Ta fait voir dans le chapitre second ; car, si on demande, par exemple, pourquoi notre âme peat voir les choses matérielles, son propre corps, et ceux qui