CHAPITRE XX
l'environnent, lors mùme qu'ils en sont fort éloignés, c'est fort bien répondre que de dire « qu'elle les peut voir parce a que c'est sa nature , et que Dieu lui a donné la faculté de a penser. » Je soutiens encore une fois que cette réponse est très-bonne, et que c'est pour ne s'en être pas contenté qu'on est allé s'imaginer que notre âme ne pouvait voir les choses matérielles que par des êtres représentatifs, qui, étant intimement unis à notre âme , les mettait en état d'être connues d'elle : ce qui a enfanté tant de bizarres opinions que l'auteur de la Recherche de la Vérité n'a réfutées que pour leur en substituer une autre qui ne vaut pas mieux, et qui est même encore plus étrange.
(t Mais pourquoi donc , dit-il, messieurs les Cartésiens ont* « ils tant d'aversion pour les termes généraux de nature et (( de faculté , quand les Péripatéticiens s'en servent? Pour^- « quoi trouvent-ils mauvais que l'on dise que le feu brûle, « parce que c'est sa nature, et qu'il change certains corps a en verre par une faculté naturelle. »
La réponse n'est pas difficile, c'est que ce sont des mots dont on se peut bien et mal servir; et qu'ainsi les mêmes personnes peuvent avec raison trouver mauvais qu'on s'en serve mal, et trouver bon qu'on s'en serve bien. On s'en sert mal , quand par le mot de faculté on entend une entité distincte de la chose à qui on attribue cette faculté , comme lorsque l'on prend l'entendement et la volonté pour des facultés réellement distinctes de notre âme. On s'en sert mal aussi- quand on prétend avoir rendu raison d'un effet inconnu , ou connu très-confusément, par le mot général de faculté qu'on donne à la cause, comme quand on dit que l'aimant attire le fer parce qu'il a cette faculté, ou que le feu change certains corps en verre par une faculté naturelle ; car, l'abus qu'on fait alors de ces mots consiste principalement en ce qu'avant que de savoir ce que c'est au regard du fer d'être attiré par l'aimant, et au regard de la cendre d'être changée en verre par le feu , on s'en tire en disant que l'aimant et le
feu ont chacun celte faculté. Mais, si après avoir expliqué, comme fait M. Descartes, ce que c'est que la vitrification, et ce que le feu y contribue , et ce que c'est aussi ce qu'on appelle l'attraction du fer par l'aimant, et ce que l'aimant y contribue, on demandait de nouveau d'où vient que le feu a ce mouvement violent qui est cause que de certains corps se changent en verre, et d'où vient que l'aimant a des pores tournés en vis, ce serait alors fort bien répondre que de dire que c'est parce que telle est la nature du corps qu'on appelle feu, et telle de celui qu'on appelle aimant.
Voici encore un autre exemple du mauvais et du bon usage de ces termes; si on me demande pourquoi une pierre, étant suspendue en l'air par un filet, tombe en bas sitôt que Ton coupe ce filet; c'est mal répondre que de dire, que c'est que Dieu lui a donné cette faculté , en la créant , de tendre au centre par son mouvement, et que cette faculté s'appelle pesanteur : et, pour bien répondre, il faut voir ce qu'en a dit M. Descartes, dans ses Principes de philosophie. Mais si on demande en général , pourquoi la matière est capable de mouvement, on répond très-bien en disant que c'est sa nature, et que Dieu, en la créant a donné à ses parties cette faculté que l'une peut être éloignée ou approchée successi* vement de l'autre.
Or ce n'est qu'en des cas tout semblables que je me sers, au regard de la pensée de mon âme , des mots de nature et de faculté. Car moi ûme , je sais que je vois les corps , que je vois celui que j'anime, que je vois le soleil , quelque di« stant qu'il soit de moi ; je sais de plus ce que c'est que de voir des corps ; et quand je ne le pourrais pas expliquer à d'autres , il me suffit que j'en aie en moi-même une science certaine. Je sais enfin qu'il n'y a point d'apparence que Dieu m'ait voulu joindre un corps sans vouloir que je le connusse , et que par conséquent il a fallu qu'il m'ait donné la faculté e le connaître , aussi bien que ceux qui lui pourraient ser-
^ ou nuire pour sa conservation. Pourquoi donc , si on me