‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 10 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

l46 DK I.A DECOMPOSITION

les Cartésiens ont manqué en comptant pour rien les perceptions dont on ne s'aperçoit pas, comme le vulgaire compte pour rien les corps insensibles ; de là aussi la négation d'âme des bétes ^ et d'autres principes de vie , etc. »

Je n'ai pas besoin de citer ici les passages des deux discours immortels sur V histoire naturelle de r homme et des animaux , où notre illustre Bu£fon , dont la doctrine est assez universellement connue , a été lui-même conduit à reconnaître une sorte de sensibilité matérielle^ et un état simplement affectif, pareil à celui dont nous voulons exprimer Vidée et retracer les caractères et les signes.

En complétant ces rapprochements, qu'on ne peut ici qu'indiquer , on verrait comment des hommes de génie si divers , contemplant la nature sensible et intellectuelle , chacun dans un horizon différent, ont rencontré à la fois l'idée d'une sorte de progression , suivant laquelle les premiers éléments organiques réduits d'abord dans leur isolation au degré affectif, le plus bas que l'imagination puisse

tester; mais puisqu'il accordait aux animaux tout ce qui n'est point pensée, il leur attribuait donc bien implicitement cette affectibilité simple dont nous parlons. C'est ce que Buffon a 'exprimé d'une manière plus positive, quand il a reconnu des sensations maièvielles Bdius pe^isée. Gondillac a combattu fortement, et, ce me semble , avec bien peu de ménagement , ces vues de Buffon sur les facultés des animaux , comparées à celles de l'homme; peut-être de telles vues eussent-elles mérité plus d'égards et un plus mûr examen.

DE LA PENSÎÉE. l^'J

atteindre, se trouveraieut élevés , d'après certaines lois, et en vertu de leur coordination en système, jusqu'à ces modes plus complets d'existence, qui, sous le nom de sensations tnatérielles , de percep^ tions obscures , ou di affections simples j demeurent toujours par eux-mêmes é^angers à la conscience , hors des limites de la pensée , et de toutes les facultés réflexives qui caractérisent l'intelligence humaine.

Supposons, avec Leibnitz, l'existence des /wonades ou éléments sensibles ^ en leur accordant une action ou influence réciproque (i). Admettons, avec Buffon, la coordination vitale des molécules orgor niques^ après qu'elles ont été soumises au même moule m/^r/ewr; transportons-nous ensuite au temps où la monade centrale n'exerce pas encore sa puissance , ou force vivante de représentation , sur les affections générales et confuses où elle est comme enyfeloppée; écartons aussi celle forme simple d'aperception ou de pensée (2) , dont tant d'êtres sentants sont privés , et qui , absolument voilée pour l'homme dès les premiers temps de la vie, est encore si sujette à s'obscurcir dans les mêmes circonstances, où la sensibilité se trouve le plus vivement excitée.... Et nous aurons peut-être conçu , jusqu'à im certain point , dans la perception obscure sans conscience ,

(1) Oq connaît les vues systématiques qui avaient conduit Leibnitz à refuser à ses monades cette action réciproque.

(2) Voyez les Discours sur la nature de Vhomme et sur celle des animaux, (Hist. nat, tom. III et IV.)

l48 DE LA DECOMPOSITION

reconnue par le métaphysicien naturaliste , comme dans la sensation matérielle , admise par le naturaliste philosophe, Télément simple, la matière première de la sensation ou de Vidée.

Mais ces dernières limites de sensibilité, jusqu'où de puissants génies ont senti le besoin de pénétrer, et qu'ils n'ont pas désespéré d'atteindre, se présentent ici sous des formes hypothétiques, bien obs" cures sans doute. Il faudrait chercher à les concevoir sous des symboles plus clairs ; les rattacher à des conditions plus palpables. C'est dans ce premier point de départ qu'on sent toute la nécessité d'une application de la physiologie à la science mixte des facultés humaines.

Page 1