‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 11 sur 47 · MÊMES DISTINCTIONS ÉTABLIES PAU LES PHYSIOLOGISTES · texte numérisé non relu

MÊMES DISTINCTIONS ÉTABLIES PAU LES PHYSIOLOGISTES

Bacon était trop prévenu contre le vague des notions métaphysiques ; il sentait trop bien l'avantage de cette méthode d'expérience , à la propagation de laquelle il avait tant contribué , pour ne pas tendre à rattacher à des conditions organiques intelligibles, une distinction qu'il avait admise, dans un autre point de vue , entre la perception ou l'impression simple et le sentiment C'est ce qui le fit recourir à l'hypothèse que l'on trouve exposée dans son histoire curieuse de la vie et de la mort y où il admet

certains esprits diffus {fusi)^ qui, répandus dans toutes les parties du même corps organisé , y sont les agents des fonctions vitales , Vâme de toutes les affections et mouvements de V instinct ; tandis que d'autres esprits concentrés {cellulati) et irradiés d'un

centre unique, sont les agents des fonctions perceptives, comme les ministres propres de la volonté (i). Un savant physiologiste d'Edimbourg, Alexander MonroOy admet la même explication dans d'autres termes et sous une forme encore plus physique, lorsqu'il reconnaît deux propriétés différentes dans l'organe nerveux lui-même, considéré comme l'instrument essentiel et unique , sinon comme le sujet d'inhérence de deux classes d'impressions sensibles. L'une de ces propriétés appartiendrait en propre, selon lui , au système général des nerfs où elle est vraiment diffuse; tandis que l'autre y serait transmise sous l'influence directe et nécessaire d'un centre unique. Le même point de vue a été saisi, développé dans sa profondeur, et justifié autant que le sujet le comporte, dans des ouvrages plus modernes (2), où le génie même de la science assigne avec une précision et une clarté supérieures, les conditions, les sièges et les résultats de ces impressions immédiates, affections obscures, ou déterminations

(1) Voyez Œuvres de Bacon, Htstoria miœ et mortis, parag. 15. — Et la Physiologie de M. Dumas , tom . I.

(2) Rapports du physique et* du moral , etc. -- Traité de la vie et de la mort , etc.

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aveugles d'une sensibilité tout instinctU^e ^ diffuse encore dans tout le système nerveux, et répartie entre plusieurs centres partiels : de tout cet ensemble de phénomènes de la vie ressortent très-distinctement les sensations complètes qui , renfermant la conscience , ne peuvent avoir lieu sans la transmission à un centre unique, et la participation actà>e de ce centre même, où le moi se trouve, à la vérité, objectivé sous une image individuelle , plutôt que conçu sous l'idée réflexive et irreprésentable qui lui est propre.

Il semble bien que toutes ces vues concourent à donner une. sorte de fondement à la distinction que nous voulons établir ; mais il faudrait examiner si elles Fexpriment de la manière précise dont nous Tentendons, et pour cela, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails de plus,

s IV.

DOUTES SUR L>rfALYSE PHYSIOLOGIQUE DE LÀ SBNSA.TION.

Dans les expériences tentées sur différents êtres vivants , pour déterminer physiologiquement les degrés relatifs d^ irritabilité et de sensibilité de leurs divers organes, on a observé tantôt que la partie irritée répond seule à l'action du stimulus^ sans que V animal semble y participer; tantôt, au contraire, que la plus légère impression faite sur une extrémité nerveuse, provoque ime agitation générale, et

i)E LA ÇENSIÉE. l5l

tous les signes apparents de la plus vive sensibilité.

Dans le premier cas, on dit que c'est l'organe

mén^e qui sent l'impression : aussi cette espèce de

sensation est-elle appelée organique (i), titre tout

. hypothétique , fondé sur des signes étrangers , et

souvent illusoires.

Quant au second cas, la sensation est très-bien caractérisée sous le nom d! animale^ titre réel, qui, fondé à son tour sur plusieurs signes sympathiques immédiats, l'est plus particulièrement, dans le point de vue physiologique , sur des mouvements coordonnéis, qui supposent la participation complète des systèmes sensitif et moteur, et l'influence directe du centre commun où ils se rattachent.

On conclut des expériences physiologiques répétées et variées de plusieurs manières, que toute impression ainsi transmise jusqu'au centre cérébral, par les nerfs qui y aboutissent , revêt , pour ainsi dire, ce caractère individuel qui la constitue sema" tion animale y identique par Thypo thèse avec la perception^ et inséparable de la conscience.

Mais comme la même impression , qui est à présent élevée au rang Ôl animale y eût pu demeurer organique , si elle n'avait pas eu le degré de force, ou, comme on dit, la dose nécessaire pour être transmise au centre, il s'ensuit que les deux espèces de sensations ne se réfèrent point, comme on le

(1) Voyez le Traité sur la vie et la mort

iSa DE LA DIÎCOMPOSITION

suppose, à deux sortes de propriétés différentes , mais bien à une seule fonction nécessairement organique dans tous ses degrés. D'où Ton pourrait induire que la participation de conscience individuelle qui devait fonder le titre propre d une division , et le caractère très-distinctif d'une classe de sensations, est elle-même susceptible d'autant de nuances qu'il peut y en avoir dans une même impression élevée progressivement du degré qui la constituait organique j à celui où elle devient animale : si bien qu'il est tout à fait impossible d'assigner le point où l'une commence et où l'autre finit ; et qu'il n'y a pas de raison pour priver de quelques degrés obscurs de sensation quelconque la plus simple fibre vivante , le dernier atome de matière organique... Mais ne renverse-t-on pas ainsi dans le fond toutes les divisions artificielles qu'on établit dans hi forme?

D'ailleurs, l'hypothèse d'une transmission au centre, prise pour condition unique de la sensation animale, identifiée avec la perception^ est-elle un résultat bien avéré de l'expérience et suffisamment justifiée par les faits physiologiques les plus constants ? Peut-»elle se concilier surtout avec les faits d'observation intérieure? Car il faut bien aussi la soumettre à cette sorte de critère^ puisqu'il s'agit du phénomène complet de la perception , tel qu'il se réalise en nous-mêmes dans l'exercice complet de nos sens les plus divers.

i°Sans vouloir trop insister sur une discussion

DE LA PKI'SEE. i53

purement physiologique, et qui d'ailleurs passerait ma portée, j'observerai, d'après des maîtres dont l'autorité est ici d'un grand poids, qu'il n'est point prouvé que la communication directe avec le cerveau , par la continuité des nerfs , soit une condition nécessaire et exclusive, pour que les impressions faites sur un organe deviennent affectives dans ce degré qui les constitue animales. On ne peut indvdre autre chose de ce qui se passe dans la section ou la ligature des nerfs cérébraux, sinon la nécessité de correspondance sympathique , ou d'intégrité de toutes les parties du même système, pour que l'impression faite sur l'une s'étende, par consensus ^ à toutes les autres , et affecte réellement toute la combinaison vivante, Y animal. On sait, d'ailleurs, qu'une multitude d'êtres organisés, privés de cerveau ou d'un centre unique de sensation , donnent pourtant des signes non équivoques de susceptibilité aux impressions. Enfin, il est certain que nos affections les plus vives , et celles que l'on pourrait le plus justement caractériser animales ^ ont leur siège dans des organes internes qui n'ont point de communication directe avec le cerveau (i). D'où je croirais pouvoir conclure que la sensibilité animale , considérée comme une simple capacité qu'a l'être vivant pour recevoir des impressions et en être affecté immédia-

(1) Voyez encore, dans l'ouvrage de Bichat , la note sur les ganglions et sur le système nervevx de la vie organique.

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tement , c'est-à-dire pâtir, douleur ou plaisir, ne dépend point /comme condition exclusii^e, de la transmission à un centi^ unique. Si l'on reconnaît donc une fonction perceptive où ce centre joue un rôle ach/'essentiely il faudra aussi admettre quelque chose de plus dans la perception que dans la sen^ sation animale, au lieu de les confondre l'une et l'autre sous le même titre , et de les prendre seulement pour des degrés différents d'une seule et même propriété organique (i).

a'* L'observation intérieure nous apprend, que perceifoir une impression en la rapportant à un siège ou à un objet, et surtout en l'attribuant à cette force ou puissance de moi, qui peut concourir à la produire; et d une autre part, en être vivement affecté, au point de la devenir suivant l'expression ingénieuse de Gondillac, sont deux manières d'être ou de sentir, qui ne diffèrent pas seulement du plus au

(1) J'ai pris à dessein la division de Bichat poar exemple des difficultés qui me paraissent pouvoir être élevées contre la plupart des systèmes physiologiques, parce que cette première division se trouve plus près d'un point de vue où je m'étais placé moi-même , lorsque je commençai à m'occuper de Finfluence de Vhàbiiudey sujet proposé en l'an viii , par la seconde classe de l'Institut national, et qui , remis en l'an ix, donna lieu au mémoire qui fiit couronné en l'an x , et publié la même année. J'étais parvenu dèslors de mon côté , et par un autre ordre de considérations, à des résultats très-analogues à ceux que je trouvai ensuite avec plaisir consignés dans le Traité sur la vie et sur la mort. J'observerai maintenant que Bichat semblait être conduit , par la manière même dont il envisageait les phénomènes des deux vies , à scinder , pour ainsi dire , la classe unique de sensation animale en deux parties ,

1>E LA PENSÉE. l55

moins ^ ou par le degré, mais qui de plus sont opposées, et quelquefois exclusives l'une de l'autre. Souvent une sensation j^erçwe dans tel degré modéré, n'a qu'à s'accroître ou s'aviver un peu plus pour cesser de l'être, en absorbant, pour ainsi dire, tout sentiment de moL Ainsi, plus elle est éminemment animale dans ses conditions supposées , moins elle est perceptible dans son caractère réel. Plusieurs impressions peuvent passer de cette manière par divers degrés de vivacité ou de faiblesse, et se transformer, suivant les titres convenus, à^ organiques ea animales^ sans être jamais liées à aucune apercep* tion intérieure : d'autres, au contraire, ne sauraient avoir lieu à aucun degré , sans être perçues ou accompagnées d'ime conscience actuelle ou toujours possible. L'observation prouve que les premières ayant leur siège dans des organes purement impressionnables , placés hors de toute influence du cen-

dont l'une pouvait se rapporter encore à une vie organique ou intérieure ; tandis que l'autre aurait eu tout son fondement dans la vie de relation ou de conscience. S'il eût voulu alors conserver le titre générique sensations , il eût fallu , je crois , en reconnaître trois espèces analogues aux trois sortes de contractilité : la première aurait compris les sensations organiques ; la seconde , les sensations animales^ Là eût fini le domaine propre de la physiologie, et commencé celui d'une analyse philosophique et réfléchie, qui aurait signalé dans cette source les premiers éléments , et comme la matière d'un troisième ordre plus élevé de sensations ou de perceptions proprement dites. Il me semble qu'il pouvait ressortir de là un moyen de fixer les limites de deux sciences qui sont faites pour s'entendre , mais non pour se confondre.

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tre d'où irradie l'action d'une volonté motrice , se rapportent surtout à l'appétit ou aux fonctions nutritiveSy pendant que les autres^ essentiellement activées par la volonté , mettent l'individu en rapport de connaissance et avec les objets étrangers , et avec une force intérieure qui devient consciente ou se réfléchit dans ses actes propres. Ces dernières sensations^ si l'on veut leur conserver ce titre, n'ont-elles donc pas quelque chose à^ hyper-organique dans leur caractère, ou de sur^animal dans leurs effets? Peut* on les ranger avec les autres dans une même classe , les rapporter aux mêmes conditions ou propriétés ?

Ici; je crois voir une lacune importante dans les divisions physiologiques le plus généralement adoptées, et un premier fait, qui, échappant par sa nature à toutes les explications, pourrait du moins, ce me semble , être circonscrit dans ses conditions instrumentales propres, s'il n'était trop souvent identifié avec des phénomènes d'un autre ordre : c'est ce que nous tâcherons de vérifier par la suite.

Concluons , en attendant, de ce qui précède , que. le caractère principal sous lequel on nous représente la sensation animale ^ depuis son degré le plus bas jusqu'au plus élevé ; l'analyse que l'on fait des circonstances , des produits , des instruments et des signes , qui manifestent également le résultat d'une capacité affective dans les différents êtres organisés soumis aux expériences , concourent à prouver que

DE LA PENSÉE. iSj

la distinction annoncée entre Y affection simple , et la sensation jointe à la conscience individuelle, peut se fonder sur quelque chose de plus réel qu'une précision métaphysique. L'expérience et l'observation physiologique semblent se joindre au sentiment intime immédiat, pour circonscrire à nos yeux les limites d'un de ces éléments : leur insuffisance pour atteindre l'autre nous apprendra qu'il doit être observé et conçu sous un autre point de vue. Mais cherchons encore d'autres moyens de signaler le premier élément dans sa simplicité , et, autant qu'il nous sera possible, dans son isolation. En marquant les contours de V ombre ^ préparons-nous à distinguer le point où commence la lumière.

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