‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 2 sur 47 · S- II · texte numérisé non relu

S- II

GONSIDBBATIOIVS GBNÉRALB8 SUE L'àPPLIGATION DU PEINGIPB

DB causalité bans la physique gbnbealb, et le sens qu'y prennent les termes forcer, facultés, etc.

La philosophie scolastique avait fait un trop long et trop funeste abus de ces termes vagues de forces productives j virtualités , facultés ^ etc.; une superstitieuse ignorance trouvant son aliment et son appui dans des causes occultes^ en avait progressivement étendu l'influence, et s'était accrue avec elles; mais plus leur nombre se multipliait, plus l'application en devenait vaine et illusoire. L'excès de l'abus dut Érapper et révolter enfin tous les esprits qui avaient encore conservé quelque reste d'indépendance : le besoin d'une réforme générale se fit sentir ; et quand Bacon promulgua l'instauration universelle, quand il fit entendre ces paroles grandes et hardies : Instauratio facienda est ab imis fundamentisj il trouva plusieurs voix disposées à faire écho et à r^ondre à son appel.

Se plaçant d'abord loin de la région ténébreuse des causes premières, ces bons esprits travaillent de concert à observer exactement des effets plus rapprochés d'eux; ils s'attachent à en découvrir l'enchaînement et l'analogie, et à en faire une distribution méthodique , fondée sur l'ordre direct de leur liaison ou dépendance mutuelle. C'est ainsi que la

physique, se bornant à Fobservation des phéno^ mènes naturels , et à la recherche des lois expérimentales de leur wcœssion , commence à devenir une science réelle.

Toute cause n'est plus dès-lors elle-même considérée que comme l'expression générale de ces lois de ^sécession ; et si quelquefois encore on se trouve contraint de l'employer d'une autre manière sous les titres anciens àe facultés ou forces productweSy ces nonis ne représenteront que des indéêerminées^ <p}i y eptrant comme telles dans le calcul de l'expé^ rience , ne pourront acquérir de valeur réelle que par le développement ou le rapprochement ultérieur des phénomènes, bien loin de leur servir de moyens d'explication immédiate.

Si l'on place donc quelque nom de cette espèce à la tête d'une chaîne de faits, dont l'expérience manifeste là liaison et l'analogie, ce sera, dans le

sens physique le plus ordinaire, un terme général et sommatoire, embrassant dans son extension la série totale ou l'ensemble des mêmes faits, considérés sous le rapport de toutes les circonstances essentielles qui leur sont communes, et abstraction faite des particularités qui les distinguent, ^

Mais le même nom ne pourra-t-il , ne devra-t-il pas aussi exprimer quelquefois une notion différente ^ plus rapprochée du sens ancien ? Ne signifiera-t-il pas encore une cause proprement dite des phénomènes similaires qui lui sont attribués : iMuse ou

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force (i) inconnue en elle-même , mais que l'esprit concevra par relation comme individuelle et simple^ dès qu'il lui attribuera quelque activité vraiment productive ?

Arrétons«nous un moment sur le fondement d'une double acception que durent prendre , dans le renouvellement des sciences naturelles ^ les termes uniquement affectés auparavant à des causes ou facultés occultes.

L'ordre de la génération de nos connaissances réelles étant complètement ignoré dans l'école, l'art

(1) Ceux qui reprochaient à Newton d'avoir ramené une cause Qcevlie en physique, prenaient le mot aitraciion dans ce dernier sens de force atiraciive , sans faire attention que toutes les forces conçues hors de nous de cette manière sont également oeculiesi IHmpulsion rapportée aux corps qui se choquent , aussi bien que Tattraction attribuée à ceux qui gravitent. Mais Newton explique le vrai sens physique qu'il donne à ce terme, et écarte toute difficulté en se bornant à l'employer comme l'expression d'un fait généralisé , d'après l'observation et les comparaisons les plus précises *de circonstances phénoménales , susceptibles par leur nature de toute la rigueur du calcul.

Dans l'emploi de la formule générale du mouvement varié p <i t «d X , le géomètre ne songe point du tout à ce que peut être la force accélératrice p en elle-même ; il n'y attache point non plus la notion d'étendve , ni aucune autre qui appartienne aux faits objectifs ; il ne peut concevoir ia valeur intrinsèque de cette lettre p que sous la notion d'une certaine puissance ou énergie, dont nous chercherons ailleurs quel est le type original. Mais la seule circonstance qu'il y considère actuellement , c'est l'intensité ou la <j(iuitUi(é qui se trouve déterminée par le rapport commensurable des espaces parcourus aux temps ou aux vitesses. Cela suffît au but du géomètre physicien. U faudra voir si le métaphysicien doit aussi s'arrêter là.

DE hk P£NS££. a5

d'observer, ou de recueillir et de classer les phénomènes, devait y être aussi dédaigné ou méconnu. On ne pouvait alors concevoir le fondement d'un pror cédé que les habitudes les plus intimes de notre esprit, activé par le langage, rendent de bonne heure si familier , et par-là même si obscur dans son principe, si incertain dans ses applications ulté^ rieures. Je veux parler de celui qui consiste à s'éle» ver par une suite de progrès rapides , des premières idées sensibles qui représentent les individus , à la formation des idées abstraites de genres y de classes: simples débris des perceptions totales primitives, et qui ne contiennent plus que les propriétés com*munes aux objets réels d'observations directes , rap- . proches les uns des autres par leurs faces analogues dans de nouveaux groupes*, où ils peuvent être dits ainsi partiellement renfermés.

Une imagination sans guide, réalisant hors d'elle des propriétés abstraites , dont les noms se trouvaient substantifiés dans le langage, y avait rattaché les conceptions d'autant de substances j àe forces ou de causes occulùes ; mais pendant qu'elle s'égarait ainsi de plus en plus dans le vague d'une multitude d'influences secrètes et mystérieuses., de sages méthodes vinrent dissiper ces prestiges. En donnant les moyens d'apprécier la véritable valeur de ces titres nominaux , elles éclairèrent l'intelligence sur ses propres produits , la remirent en possession du fil des analogies exactes qu'elle avait souvent suivi

à son insu dans la classification des phénomènes, et lui permirent de le renouer là où il se trouvait entièrement rompu. '

Au lieu de partir d'abord des noms de dasses ,' ou de genres formés d'avance, on commence par bien constater chaque propriété ou chaque phénomène en particulier : une première comparaison de ces faits individuels , manifestant ensuite leurs analogies les plus apparentes, conduit à les distribuer en familles; une deuxième comparaison de ces familles donne les genres y une autre les classés : jusqu'à ce que l'esprit , s'élevant aux rapports les plus généraux , conçoit ces grands résultats nommés lois, qui planent sur les classes entières, et dont l'identité pu la ressemblance manifeste, dans l'application, une cause commune des phénomènes (i).

Mais cette cause , n'étant ainsi donnée que par l'analogie des effets, et jamais en elle-même, ni dans le comment de sa production, si l'on veut exprimer la notion que l'esprit s'en forme en la considérant sous le rapport essentiel de T énergie ou de tactinté

(1) L'esprit suit à peu près la même marche dans la elassifieatîoii des proprièlés permanentes des corps extérieurs , et dans celle des phénomènes transitoires qui se rapportent à ces objets comme termes d'application de certaines forces. En suivant l'ordre de ces généralisations successives, il se trouve ainsi conduit, d'une part , à la notion d'une svbstance qui réalise en elle toutes ces propriétés, et de l'autre, à celle de cause ou de force qui produit tous ces phénomènes. Aux yeux des philosophes qui n'ont vu partout que des phénomènes , ces idées de substance et de force ont dû s'identifier : c'est là le point de vue de Leîbnitz.

qui la constitue, l'expression propre manque, et on est réduit à y substituer le terme qui signifiait déjà l'effet lui-même dans sa généralisation : de là deux emplois différens d'un même signe, et aussi deux manières de concevoir ou d'appliquer le principe , réellement un de causalité.

Comme indicateur d'une cause individuelle , ou d'une force vraiment productwe de tels phénomènes, le signe exprime une inconnue simple (a:), semblable à ces indéterminées que les mathématiciens emploient dans l'analyse algébrique, en renonçant à en déterminer la valeur, lorsqu'ils ne peuvent les développer ou les mettre en équation avec des quantités connues de la même espèce (i). Mais, comme terme général et sommatoire d'une série de faits analogues, c'est une expression complexe représentant, sous une forme abrégée,^des valeurs déterminées, ou qu'il est toujours possible dé déterminer par développement ultérieur. (Comme serait

Une méthode qui a pour but de conserver tou-

(1) Le principe de causalité ne peut être donné que comme un rapport dont raiitéeédent suppose le conséquent y et ne peut être conçu que ps^r lui. Or, notre langage exprime bien ces deu}^: idées corrélatives de cause et d' effet ^ la langue mathématique donne exactement l'intensité de l'une par la mesure de l'autre ; mais quant au lien qui les unit , quant à l'énergie de la production de l'effet par la cause, cela échappe à. toutes nos expressions, toujours prises dans le point de vue objectif. Nous verrons pourquoi il en est ainsi.

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jours la clarté et la précision des idées (images) , devait tendre à écarter, autant que possible, la fonction simple ou absolue de cause (x) ; et les physiciens ont pu, dans leur objet, en faire totalement abstraction. Néanmoins , comme cette dernière notion de cause est fondamentale et intime à l'esprit humain , qu'elle se mêle à toutes les représentations objectives de nos sens, et entre nécessairement dans les sentiments de nos actes , les formules de notre langage devront toujours porter son empreinte. Il sera donc difficile de parvenir à la transformer entièrement , et à faire la substitution complète que l'on aurait en vue. En vain, la pensée cherche à se renfermer dans la conception claire du fait généralisé , le signe destiné à circonscrire celui-ci entraîne toujours quelque retour secret vers la cause inconnue , que l'imagination tend à saisir ; mais devant qui la raison s'arrête , forcée d'avouer son impuissance... Cet aveu est triste; il faudra donc tâcher d'en diminuer les occasions : pour cela , on cherchera à réduire , autant que possible , le nombre des causes; ce qui revient à simplifier les expressions des phénomènes généraux , et à réduire eflfectivement le nombre des classes, en cherchant ou supposant de nouveaux rapports d'analogie ; car c'est là tout ce qui est en notre puissance.

Prenons pour exemple les notions que les physiciens expriment par les termes attraction j affinité ^ électricité, magnétisme. Ce sont là autant Ae forces

DE LA PJSNSÉB. IQ

productives di£Férentes, toutes également inconnues en elles-mêmes dans le comment de leur action , ou bien autant de f^its généralisés diaprés l'expérience qui a déterminé la réunion des analogues en une même classe y et la séparation des semblables dans des classes différentes. Or , si l'on se bornait à ce dernier point de vue dans l'emploi des noms de causes, je dis qu'on devrait trouver moins d'inconvéniens dans leur multiplicité, et que la réduction qui tend toujours à s'en faire dans le progrès des sciences naturelles, devrait bien moins exciter le zèle et animer les recherches, puisqu'elle se rapporterait plus à la simplification des noms qu'à la précision des idées; à la forme et à l'ordre logique de nos connaissances sur les causes^ plutôt qu'au fonds et à la réalité de ces connaissances mêmes.

Supposons en e£fet^ qu'en comparant les idées ou les faits compris dans des groupes différents , tels qa^électricitéy magnétisme ^ l'observation fasse découvrir de nouveaux rapports de ressemblance entre les phénomènes élémentaires de chaque groupe.... Si ces analogies se trouvent constantes et en assez grand nombre, on sera conduit à donner un signe commun aux deux groupes, en prenant pour terme général de classification ou d'explication , celui dont la valeur se trouvait déjà la plus étendue et la mieux déterminée.

C'est ainsi que plusieurs physiciens ont tenté d'exprimer et d'expliquer, par le terme général

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attraction j Tensemble des phénomènes qui se trouvent encore compris sous le titre di affinités chimiques. Mais quand même les analogies supposées seraient réelles , et que l'identité des lois conduirait à admettre une cause commune, ces deux classes de faits n*en devraient-elles pas moins rester distinctes dans l'esprit, par des circonstances encore particulières à chacune ? La véritable cause productive en serait-elle surtout mieux connue? Non, sans doute; mais la formation d'une nouvelle clas^ plus étendue , ou la réunion de deux en une seule , fondée sur de nouveaux rapports de ressemblance , aperçus ou supposés entre deux ordres de phénomèn'ës auparavant isolés, ramenant à l'unité des hypothèses explicatives diverses , ne déterminerait plus qu'une fois pour plusieurs , le retour que l'esprit est contraint de faire vers l'agent inconnu. Or , cette réduction à l'unité systématique de principes ou de cause, facilitant d'un côté là marche de la pensée , et satisfaisant de l'autre à un de ses premiers besoins , les promoteurs de la philosophie naturelle ont dû tout tenter pour l'opérer : et de là une émulation salutaire , source de plusieurs découvertes utiles daiiis la science objective des phénomènes. Mais l'extrême désir de simplifier a fait que les plus sages même n'ont pas toujours été assez sévères sur les moyens; et de là aussi, bien de vaines hypothèses ou de fausses analogies, que des observations ultérieures ont successivement renversées.

DE L/L PEKSÉE. 3l

Nous pouvons couclure de ces premières réflexions , que y dans les sciences phy^ques , ToperatioBt qaî parait av<Hr pour but la recherche des causes y ne diffère pas réellement , autant qu'on est porté à le croire, de celle qui tend spécialement à classer les phénomènes (i). Mais ce progrès de généralisation , par lequel l'esprit s'élève successivement des £sàts individuels à la formation des classes et à la détermination des lois les plus générales , se fonde sur une seule et même opération intellectuelle, qui consiste à percevoir toujours des rapports plus étendus entre les faits totaux ou partiels , et à en lier les idées suivant l'ordre réel des successions, ^malo^s ou ressemblances. A mesure que le nombre de ces analogies aperçues s'étend, celui des dass^ déjà formées diminue. Celles-ci se rapprodient et ra^itr^it les unes dans les autres. Les séries de faits convergent , et tendent à se rejoindre par leurs sommités ; les causes se simplifient. L'antécé* dait commun de tous ces rapports se trouve plus . reculé au regard de la pensée ; mais il subsiste dans son intimité ; toujours elle fait de vains efforts pour échapper ou éluder son titre réel , en le transpor-

(1) Ua philosophe Ifès-estinaable présente ainsi le tableau des opérations successives de la science dans la recherche des vérités de . faits, observer, classer y poser les lois^ chercher les causes: mais ee qa'H dît de cette dernière opération prouve assez qu'il n'y a pas une aussi grande différence entre elle et celles qui la précèdent* (Voyez le Mémoire sur les signes et les essais de philosophie ^ tome II , par M. Prévôt, de Genève.)

3^ DE LA DÉCOMPOSITTON

tant , soit à certaines (brraes catégoriques d'un langage conventionnel , ,soit parmi les propriétés des choses ou objets dont les images se trouvent liées par succession ou simtdtanéité dans l'expérience.

Ainsi donc, lorsque nos physiciens modernes ont transformé, autant que possible, toute la valeur des causes ou facultés occultes en une simple ex* pression de phénomènes sagement généralisés, ils ont fait sans doute une chose très-utile à leur science , en la restreignant à son véritable objet , et en y appliquant la seule bonne méthode dont elle soit susceptible. Mais quand ils ont réduit ( et quelquefois au-delà des bornes) le nombre -de ces causes ; quand ils ont affirmé surtout , et sans restriction, que les termes dont ils les désignent n'emportent pour eux rien de plus que l'idée de £suts généraux, ils se sont, je crois, fait illusion; et leurs assertions me semblent contredites par les efforts mêmes qu'ils sont constamment portés à faire ^ soit pour éliminer des inconnues qu'ils sentent devoir toujours rester telles , soit pour en écarter ou en échanger les notions. Malgré eux, le signe indéterminé qui énonce un agent ou force productive, quoique logiquement identique avec le terme général et sommatoire d'une série d'efiPets, n'en conserve pas moins réellement sa fonction propre; et ceô deux valeurs , l'une individuelle, l'autre générale ou abstraite, n'en demeurent pas moins distinctes dans l'esprit.

Il est vrai que, dans rappliçation des théories physiques , la dernière valeur peut ordinairement . subsister seule sans erreur et sans équivoque ( i ) . Supposons 9 par exemple (pour suivre l'analogie des termes de la question proposée) , qu'on deman*dât une analyse ou décomposition des facultés ou forces physiques exprimées par les tçrmes gravitOr tion , végétation , etc., il est bien évident qu'on ne pourrait appliquer l'analyse à ce problème que soiis le point de vue des idées positives, ou des phénomènes élémentaires que chacun de ces termes résume dans sa compréhension ou son extension ; et en écartant l'idée des causes ou forces simples, qu'ils peuvent indiquer aussi dans leur sens propre ou individuel , il ne saurait plus y avoir d'incertitude quant à la direction et au véritable but des recherches.

Mais nous aurons lieu bientôt d'examiner (et tout ce qui précède n'a eu pour but que de nous conduire à cet examen) si, dans l'analyse proposée, on peut considérer ainsi, sous un seul rapport général, les facultés constitutives ou attributives de l'être

(1) 11 peut néanmoins résulter cle là quelques obscurités dans les principes de ces sciences ; et je ne sais si les auteurs de mécanique rationnelle sont parvenus encore à lever toutes les difficultés , ou à prévenir toutes les équivoques auxquelles peut donner lieu l'emploi des formules où entrent l'expression des \orce$ et celle de leurs mesures. H me paraît qu'ils ne le pourraient qu'en remontant jusqu'à l'origine de cette notion si particulière, et en la distinguant bien de toutes les autres idées ou images , que l'expérience a associées avec elle.

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