‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 26 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

329 suit LES RSFLBXIOBTS

<c de simple. Il faut des hommes perfectionnés pour « y arriver. »

Les deux auteurs parlent chacun d'un ordre de simples différents.

M. Turgot vient de dire que Fignorance assimile tous les objets; partant de là, les premières langues n'ont dû avoir qu'un petit nombre de termes exprimant à leur insu les genres ou les espèces les plus étendues. C'est ainsi que pour l'enfant tout homme s'appelle /7apa avant de s'appeler Pierre ou Paul et enfin homme. Les langues se compliquent et s'étendent à mesure que les genres se subdivisent en espèces et celles-ci en individus , d'après la distinction qui se £iit par les facultés actives d'attention , de comparaison ^ etc. Il y a donc la simplicité de l'ignorance et celle de la science; l'une précède tout travail de l'esprit j l'autre est un résultat de ce travail.

M. Turgot trouve ridicule une supposition de Maupertuis qui me semble très-bien pouvoir être faite ; savoir, que le souvenir de toutes les perceptions antérieures fut perdu au moment actuel de l'existence y pendant que la faculté àiaperceçoir et celle de raisonner subsisteraient.

« La faculté à'apercetfoir, dit M. Turgot, ne subflc sisteque par la perception. » Cela dépend de ce qu'on entend par perception. Si on parle d'autre chose que du corps propre qui est l'objet immédiat et constant de la perception, je dis que la faculté d'apercevoir peut subsister autrement que par la perception d'objets externes.

DE MAUPERTUTS ET DE TOROOT. 3a 3

Le premier dessein du langage et son premier pas est d'imprimer les objets et non les perceptions. Le deuxième dessein ne vient à Fesprit que par le retour de Tesprit sur lui-même, et les premières idées sont des sensations dont l'effet ^naturel est d'être rapportées aux objets extérieurs.

Toutes les difficultés du premier problème de la philosophie sont là : i* En quoi les objets diffèrentils des perceptions , et comment savons-nous^ qu*ils en sont distincts et séparés? 2** Les premières idées ne sont pas des sensations simples , mais des sensations déjà rapportées à des objets ou des causes. Or ce rapport est-il naturel? il y a donc des idées innées de substances et de causes ; est-il une acquisition? quelles en soiit les conditions et les lois? ^ a Les langues, dit ailleurs M. Turgot, ne sont a point l'ouvrage d'une raîson présente à elle- « même. y>

Je réponds que les langues instituées ne peuvent être que l'ouvrage d'une telle raison.

M. Turgot fait à Maupertuis un reproche que je me suis attiré moi-même en supposant un philosophe qui forme un langage de sang-froid. Je ne voîtf pas ce qu'il y a d'absurde dans cette hypothèse. Sans la faculté de réfléchir , il n'y aurait pas d'institution du langage proprement dite. Pourquoi donc une langue ne serait-elle pas formée de sang-froid par un homme réfléchi qui voudrait fixer ses idées et s'en rendre compte ?

3^4 ^SUR LES RBfLEXIOXCS

Maupertuis : a II est de la plus grande impor- <ç tance de bien connaître la nature des proposi-^ a tions 9 ce qu'elles étaient aidant les langages éta^ ce blis, ce qu'elles sont devenues depuis. >*

M. Turgot:a Avant les langages établis^il n'y avait « aucune proposition ; toutes les idées étaient des a sensations ou des peintures de l'imagination. »

Avant le langage , il n'y avait point de proposition exprimée j mais il devait y avoir dans l'esprit de tout homme doué de pensée et capable de parler , quelque distinction établie entpe le sujet et l'attribut , la cause et l'effet , et d'abord entre le moi permanent et les sensations variables; sans quoi il n'y aurait pas eu de langage possible ; en aucun cas de pures sensations ou images ne sont des idées.

Il est étrange qu'un philosophe tel que Maupertuis ramène à une question de pure logique la, distinction naturelle et fondamentale de mode et de substance ; ce que lui répond M. Turgot sur ce sujet est d'une faiblesse extrême. Qu'importe que nous ne puissions dire clairement ce qui est substance ou ce qui est mode ? par exemple , dans un arbre, si c'est l'étendue ou la verdeur. Quand on disputerait éternellement là-dessus, cela ne prouverait pas qu'on n'a pas une idée ou une notion du rapport du mode à la substance, et la nature même de la dispute suffirait pour établir le fondement de la distinction.

M. Turgot remarque très-bien que « quoique les « philosophes ne puissent pas désigner ce qui est la

DE MADPEETUIS ET DE TURGOT. SaS

ce substance , cela ne les empêche pas de concevoir « nettement l'idée de ce qui est la substance et de ce a qui ne Test pas. »

La notion d'une réalité permanente exprimée par la formule il y a n'est , suivant Maupertuis , qu'un résultat de l'habitude qui transforme la proposition répétée fai vu en il y a. A quoi M. Turgot réplique très-bien : « qu'une idée née d'un raisonnement oc ne portera point avec elle le degré d'assentiment « qui nous entraîne à dire : J^oilâ un corps. »

]VIaupertuis : « Dans ce que j'aperçois lorsque je « dis :f entends des sons, ma perception n'a certain « nement aucune ressemblance avec ce qui se passe, ç( hors de moi , savoir les mouvements du corps sq* « nore ou les ondulations de l'air. Voilà une percepa tien qui est du même genre que la perception/? (c vpis et qui n'a hors de moi aucun objet qui lui « ressemble. La perception je vois un arbre n'est< « elle pas dans le même cas... ? »

Dans l'audition , je ne perçois certainement pas les mouvements de l'air agité ou bien de ce qui cause les modifications que j'éprouve; mais comme je sais très-positivement que je ne suis pas la cause de ce que j'entends , et que je sens que je suis modifié malgré moi , j'en induis naturellement et sans le secours même de l'expérience répétée , qu'il y a une cause de ma modification qui n'est pas moi ou qui est extérieure à moi.

L'expérience m'apprend ensuite, il est vrai, à

3a6 SUR XiES aÉFLEXIOHS .

rapporter cette cause à la cloche ou à ce que j'appelle le corps sonore. Le raisonnement appuyé sur diverses observations ou expériences j^ysiques me &it concevoir des ondulations j ou divers mouvements dont je me sers pour expliquer hypothéti* quement les phénomènes de l'audition ; mais je n'ai besoin ni d'expériences, ni de raisonnement, ni d'hypothèses quelconques, pour opposer la notion de cause extérieure à ma modification passive , et porter ce premier jugement absolu jilya ime cause externe des sons que j'entends, sans pouvoir «icore déterminer en aucune manière quelle est cette cause et comment elle agit.

Nous pouvons appliquer ces remarques à toutes les espèces de sensations que l'on appelle perceptions ou idées de sensations , en tant que la notion de oausalité s'y trouve jointe ou que la cause indéterminée de la modification que l'âme éprouve est conçue en pensée in concreto avec cette modifica* tion»

La vue et le toucher passif diffèrent de l'ouïe sous ce rapport essentiel, que les premiers sens admettent l'espace ou l'étendue comme la forme primitive et essentielle de leurs intuitions, et que la cau^ des modifications passives y prend un caractère plus déterminé , puisqu'elle est perçue ou conçue nonseulement comme non^moi , mais de plus comme extérieure au moi et hors du corps propre.

Dans tous les cas , il est vrai de dire que ce qui

DE MAUPEBTUIS ]^T D^ TURGOT. ^HJ

est dans l'esprit ou dans le sens n'a aucune ressemblance avec ce qui est perçu ou conçu ^i dehors ; l'effet n'a et ne peut avoir aucune ressemblance avec sa cause; et il n'y a rien de plus absurde que de prendre l'objet extérieur pour le cachet , et la modification de l'âme ou l'image pour une empreinte qui doit ressembler au cachet. Mais ce que nous appelons objet ou corps extérieur étant la cause ( indéterminée dans le comment de son action ) de ce que nous sentons, la cause perçue in concret o avec son effet ou manifestée par lui, ne lui ressemble pas plus que les effets du feu ou de l'eau ne ressemblent au feu et à l'eau même. Il est donc très^inexact de dire que toute perception exprimée par les formules /entends , Je vois , n'a hors de moi aucun objet qui lui ressemble ; car la ressemblance suppose deux termes compris , dont l'un est le modèle et l'autre la copie. Or, nulle perception n'offre rien de pareil , mais elle embrasse dans un seul et même acte la modification sensible ou l'effet dans la cause externe , ou cette cause dans son effet senti; et lorsqu'il n'y a pas de cause conçue ou que la sensation est pure ou isolée de tout jugement, il n'y a plus de perception proprement dite ou d'idée de sensation. Quand je dis : Je vois un arbre , j'ai une sensation ou modification dont la cause naturellement rapportée hors du moi et de l'organisation est appelée arbre. Pour quon pût considérer l'objet comme im modèle et l'idée comme la ^^opie, il fau-

SaS SUR LES KlÊFLjàxiOMS

drait que la perception se formât de deux jugements et non pas d'un seul. Par l'un de ces jugements , le moi se distinguerait de l'objet externe représenté par la sensation ou avec eUe. Dans le second jugement y il se distinguerait de la sensation représentative elle-même; il aurait une idée distincte et séparée et de l'objet qui la cause et de lui-même à la fois. Or 9 il n'en est point ainsi des perceptions qui sont primitivement et essentiellement objectives en tant qu'elles ont pour forme indivisible, l'être, l'espace ou l'étendue. Otez la représentation, il ne reste aucune idée ou image d'objet représenté , mais seulement une idée vague , confiise , universelle de substance ou de cause à laquelle la représentation est rapportée comme attribut ou comme effet. Il n'y a donc lieu en aucun cas à la comparaison de l'objet à son image , ou au jugement affîrmatif de ressemblance ou de différence.

M. Turgot remarque très-bien qu'il y a des sensations que nous ne rapportons pas aux objets extérieurs , mais à notre corps ; d'autres que nous rapportons aux objets, non pas à notre corps ; d'autres à tous les deux ensemble.

Il y a une équivoque dans le sens du mot rapporter f qui exprime en même temps la causalité et l'inhérence.

Dans le vrai , nous ne rapportons jamais nos sensations aux objets que comme causes , et c'est ce qu'on appelle les qualités secondes, qui sont tout

DE MAUFERTUIS ET DE TURGOT. Sag

simplement les effets des causes perçues dans l'espace ; nous percevons ces causes extérieures de sensation ; nous rapportons ces sensations proprement dites au corps propre où elles sont inhérentes. La différence de ces manières de percevoir et de sentir se fonde toute , suivant M. Turgot , sur l'existence des corps; « car d'où viendraient ces différences c( toujours uniformes^ s'il n'existait que mon âme? »

Cela est très-juste, mais en tant qu'on n'appelle corps que les causes des sensations ou des modifia cations de l'âme , causes inconnues , ou indéterminées en elles-mêmes ou dans le pourquoi de leur action.

M. Turgot remarque très -bien aussi que les hommes les plus grossiers n'attachent pas la même idée à cette proposition : il y a des sons , des couleurs , qu' à celle-ci : il y a des corps. Les hommes même les plus grossiers sentent qu'il y a plus de réalité signifiée dans l'une que dîms l'autre expression «

Oui y sans doute^ parce que cette formule : il y a des corps y emporte dans Tesprit ce sens absolu et que nul homme dans son bon sens ne peut contes* ter : il y a des causes des sons , des couleurs et de toutes les modifications, dont je ne suis pas moimême cause. Tandis que par l'amphibologie excessive de nos langues, il y a des sons , des couleurs , veut dire également : je perçois des effets sensibles qui peuvent n'être qu'en moi ou dans mon organisation; et : il y a des causes.

33o SUR LES RÉFLCXIOVS

HEâupeftim dit : « M. Turgot ne compare que les « perceptions y tandis qu'il faudrait de plus compact rer l'effet de ces perceptions sur notre esprit , c effet qui n'est pas le même quand je dis : J'entends a des sons, et quand je dis : Je vois un arbre. »

Toute la différence consiste en ce que , dans le dernier cas , la cause est exprimée ou conçue déterminément dans l'esprit comme étant hors du moi, l'intuition des couleurs , des figures étant dans l'es* pace; tandis <}ue dans ce premier cas : /entends des sonSf la cause n'est point exprimée ni conçue déterminément hors de l'organisation , quoique par le fait la perception des sons, comme celle des modifications dont le moi n'est pas cause, emporte nécessairement, et par une induction naturelle, la conception de cause étrangère. Cette conception entre comme élément nécessaire dans toute perception externe ou interne.

C'est ce que Maupertuis n'a pas remarqué dans son point de vue de sceptique. M.^Turgot combat avec beaucoup de sagacité ce scepticisme en disant : « II est sûr que nos sensations sont un effet qui .( n'indique point son comment , et qui pourtant , ce pour notre bonheur , a dû indiquer sa cause ; or, <c dans cette supposition ( qui n'en est pas une ) , « nous avons dû placer partout l'expression de cet cr effet même; sans quoi il nous faudrait tout ena selonble, et la sensation, et l'idée du comment, n afin de ne rapporter au dehors que ce comm^it |

D£ MAUPIXTIIIS ET BE TIfRGOT. 3Sl

a et bIov^j nous aurions dû être ttè&»philosophe& a dès le berceau. »

Autre chose est avoir la notion des corps comme causes externes de sensations , ou av(Mr Tidée du cainment de Faction de ces causes. Les phiiosophes a>nfoiident presque toujours cette dernière idée avec la notion universelle et nécessaire de eau* salité dont ils ne tiennent aucun compte ; et c'est sur cette confusion très-singulière 'que se fondent toutes les difficultés et les doutes de la philosophie première. Hume n'a-t-il pas été jusqu'à nier l'influence réelle de la volonté sur les mouvements du corps y fondé sur ce que nous ji'avons aucun sentiment ni aucune idée du comment de l'acticm <le la volonté sur le jeu des nerÊi et des muscla; et le sophisme de Maupertuis ne porte-^t-il pas sur la même base ? Les philosophes comme les physici^s croient qu'on ne peut savoir l'idée des causes des phénomènes qu'autant qu'on peut expliquer par des hypothèses légitimes le comment de la production de ces effets par telle cause ou force réelle ou supposée.

Mais avant cette recherche ou explication du comment , ne faut-il pas savoir qu'il y a une cause productive de l'effet? Or, c'est de l'existence de cette cause et non point de son comment ^ c'est de sa réalité d'être ou de son être nécessaire qu'il s'agit dans la philosophie première. Il £iiut dire comment nous parvenons à cette notion umverselle , ou s'assurer

33a SUR LES BÉFLEXIOHS

<{u'eUe est donnée sous condition à Fentendément humain y ou innée à l'âme.

Il s'agit de bien prouver que les eorps ne sont pour nous autre chose que des causes externes de sensations ou d'intuitions , qui sont uniquement en nous ou, dans notre esprit. Pour les sensations qui n'ont aucun rapport avec l'étendue, il n'y a point de difficultés; il est certain que les hommes même les plus ignorants ne peuvent considérer les corps que comine des causes de ces sensations ; mais quant aux intuitions qui emportent avec elles la forme d'étendue 9 telles que celles du tact ou de la vue, on ferait difficilement convenir les hommes même les plus réfléchis que ces intuitions n'aient avec ce que nous appelons objets ou corps , que la simple relation de l'effet à la cause, et qu'elles soient uniquement et phénoméniquement dans le sens ou dans l'âme.

Il est certain du moins que si l'analyse philosophique peut parvenir à justifier jusqu'à un certain point cette opinion , le sens commun et naturel de tous les hommes s'élève contre elle; car comment s'empêcher de croire que l'étendue colorée (la couleur sans l'étendue n'étant en effet qu'une abstraction) figurée, mobile, ne soit qu'un pur phénomène et n'ait pas une réalité indépendante des sens ou de l'esprit qui la perçoit naturellement? Comment croire qu'il n'y a réellement dans ce que nous appelons corps que les causes des intuitions de cou-

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