‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 43 sur 47 · SUR LE DEUXIÈME VOLUME · texte numérisé non relu

SUR LE DEUXIÈME VOLUME

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L INDIFFÉRENCE EN MATIÈRE DE iœUG$ON

PAB L'ABBÉ DB LA BOOIVAIB;

Préface y page 78 : « Nier le témoignage géaérrJ, « lui préférer sa raison particulière , est le caractère ce propre de la/b/ie, etc. »

Je nie la supposition ; il est impossible qu'une rai-' son particulière j en tant que telle , soit en opposition avec le témoignage général des hommes doués de cette même faculté de raison. Le témoignage ne sert de rien dans les choses qui sont du . ressort propre de la raison. Tout homme peut témoigner qu'il voit tourner chaque jour le soleil, et nulle personne parmi ceux qui n'ont pas vu ne peut contredire ce témoignage j mais nul homme ne peut témoin gner que le soleil tourne réellement, car il ne peut être témoin que des apparences du phénomène; c'est à la raison de chacun (identique pour tous) qu'il appartient de prononcer sur lés preuves de la

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réalité du mouvement et du repos; et pour croire à cette réalité , il ne me suffit pas que les hommes s'accordent à me le dire. Qu'il y en ait un million qui l'affirment , leur assertion ou leur croyance unanime ne fait rien à la vérité de la chose ; et si j'entends les preuves astronomiques , si ma raison les adopte 9 fussé-je le premier ou le seul qui aurait cette conception , je croirais à ma raison et à moi plutôt qu'à l'univers entier.

«i Tout homme qui ne reconnaît point d'autorité « ayant droit de commander à son esprit, est /bu , « soit ini^olontairement y si sa folie a une cause phy- « sique , soit volontairement^ si elle n'en a pas, etc. »

Il faudrait hién s'entendre sur ce qu'on appelle Tautorité. Chacune de nos facultés porte avec elle son autorité propre ou la preuve évidente de son témoignage. Les sens de la perception témoignent la présence de leur objet. La mémoire témoigne la présence et l'existence antérieure de l'objet qu'elle rappelle. Le jugement témoigne la vérité des rapports qu'il apprécie , et la raison témoigne l'existence et l'ordre régulier des fonctions de tous les sens ou facultés sur qui elle plane.

Mais pour que ce témoignage ait lieu , les témoins ne suffisent pas; il £aut de plus qu'il y ait un sujet qui recueille et vérifie ces témoignages , savoir le moi y la personne identique.

Dans la folie, quoique toutc^s les facultés hors la raison puissent s'exercer , il n'y a point de sujet qui

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reçoive et apprécie les témoignages de ces facultés, et c'est précisément cette absence du sujet moi ou de la personne qui caractérise l'aliénation.

On n'est pas fou parce qu'on ne reconnaît point di autorité ayant droit de commander ^ son esprit. Les pyrrhoniens ou sceptiques, qui affectent de méconnaître ou de nier l'autorité même de toutes nos facultés, ne sont pas fous; car, dès qu'ils raisonnent, ils croient à cette autorité comme les autres hommes, quoiqu'ils prétendent la détruire par le raisonnement , qui y est tout à fait incompétent.

Un homme aliéné n'est pas fou parce qu'il ne reconnaît aucune autorité externe ou interne capable de commander à son esprit; mais il ne reconnaît aucune autorité parce qu'il est fou. M. de Lamennais prend ici l'effet pour la cause, une circonstance pour un caractère essentiel.

Un homme rêve qu'il est roi de France , ou il se frappe l'imagination d'un château en Espagne qui prend assez de force et de consistance pour prévaloir sur tous les témoignages contraires. En cela , il est fou , non parce qu'il est le seul qui adopte cette fausse croyance; car quand il parviendrait à la persuader aux autres hommes^ il n'en serait pas moins fou. Cet exemple est puéril ; il prouve précisément contre le système de l'auteur, qui veut attribuer exclusivement le caractère de vérité au témoignage universel ou à l'autorité.

Il peut arriver qu'on trouve plus de fous dans les

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pays où le principe d'autorité étant affaibli , lès esprits sont moins défendus contre eux-tnémes; parce que dans ces pays les passions sont plus libres^ tnoins gênées dans leur essor; que les esprits n'ont pas de point d'arrêt , et sont plus accessibles auit fantômes; qu'il y a moins de simplicité et plus d'agitations ou de renouvellements désordonnés. Mais le mépris ou l'oubli de l'autorité n'est encore dans ce cas qu'un effet ou une circonstance de la folie, et non point une cause , un principe, etc.

a La raison de l'homme seul ne saurait le conduire « qu'à un doute profond , universel , puisqu'elle ne « peut se prouver elle-même. »

Comment la raison a-t-elle besoin de se prouver elle-même à elle-même autrement que par son exercice?

Celui qui dit : Je crois en moi présuppose , selon l'auteur , son infaillibilité personnelle , tî'fest-à^re la plus monstrueuse absurdité.

Certainement , pour croire en Dieu , il faut que je croie en moi , ou en une raison qui établit cette croyance sur des preuves quelconques, fut-ce même sur la seule autorité du témoignage universel.

a II faut faire voir à l'homme qu'il ne saurait se ^prou\>er sa propre existence comme il veut qu'on

n\\x\ promue celle de Dieu; il faut désespérer

« toutes ses croyances. » ( Tom. II , pag. 3. )

Ce serait une grande déraison de chercher à se, prouver sa propre existence comme on peut prouver

oeUe <k Hioa , et de demandtr k même espèce de preui^es pour des Yéiités de^^ares si di^nents. Sdit qu'on commence par la personûe £Keu ou par la persosoae mor , il &ut admettre «me premièt^ vérité qui ne demande qu'A élre ap^iie etti'apafi besoiii de preu¥e^.

« Il ^'importe comment nous parvenolis à ^fion^ « naître la mérité , pourvu que nous âoy<^n$ eeriaim « de h posséder» La oe»rtitude est la bam «sseniiéHi «de la raison : tcar être incertain ^ Ton cofini^, te c^ est nepam eonnaicre* Le doute n'est qu'une igho* « rnnce aperçue. »

Je crains qu'il n^y ait dans oe passage plus ^W prit que de véritable mifson. La eertkude est Vobjetj le but de la raison, et ncm point sa bajse. La raùoH qui ciierche, qui doute et s'^nquiert, n'en est ^^ mokfô la raison. Le doute poite «ur la téaJlM de l'objet de la connaissance et non point sur la oon^ xiaissanoe méi»e> Ce que l'esprit eoamitt^ ce dont il a la cottscieiice ou l'apereeption même /peut n'être qu'un phénomène , et la connaissante n'm est pas iBrâls certaine pour lesBJ«t qui s'affirme à lui-mâme qu'il connaît.

Voilà ce qui se trouve très^-bieii «»primé dms le principe de Desaartes : je pense , j'existe. Cela est vrai y certainement vrai en tant q»e je ie oonniis et l'affirme; mais l'objet de cette passée ou le moi même qui se sent exister, a«t-il hors de ma pcosée, de ma conscience, une réalité ubsolue? CesX là ce

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que Descartes se presse trop d'affirmer. Sans sortir du moi, peut-on connaître une réalité absolue , un éire quelconque? Yoilà le problème.

ff Nous connaissons avec certitude certaines vé- « rites que nous ne comprenons nullement. »

Il vaudrait mieux dire : que nous n'expliquons nullement;* et cela doit être si ce que nous connaissons avec certitude est une vérité primitive, évidente par elle-même y ou un fait primitif, qui soit la condition nécessaire de toute connaissance , comme le fait de conscience; car il répugne en ce cas de demander une explication de ce qui sert à expliquer et à comprendre tout le reste.

Ainsi V action de la volonté sur les organes est trè»bien connue et comprise, sans pouvoir être expliquée, pas plus que le moi lui-même; et ce fait, connu, sert à entendre la transmission du moui^e^ment.

tt Quiconque a réfléchi sur l'entendement humain « avouera sans hésiter que nous ne concevons rien « parfaitement. »

Cela revient à dire que nous n'avons l'idée adé* quate de rien; il faudrait excepter pourtant les idées de nombre, d'étendue abstraite, etc. , etc*

« Qu'est-ce que sentir? qui le sait? suis-je même « certain que je sente ? » ( Pag. 6. )

Le pyrrhonisme ne va pas jusqu'à en douter; et quand on fait la question : Qu'est-ce que sentir ? ou l'on demande ce qu'on sait parfaitement ( certissinuî

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scientiâ et clamante conscientid). ou l'on ne sait ce qu'on demande.

a On s'est imaginé, dit l'auteur (pag. 76 de la préce face) qu'il existait des vérités senties avant d'être

tf conçues On ne pouvait confondre plus dangé-

« reusement des facultés distinctes et liées en truelles

« dans l'ordre inverse de celui qu'on supposait

ce Nous montrons que tout sentiment suppose une *f vérité ou une idée préexistante dans l'entende- « ment. »

Je voudrais bien savoir ce qu'est la connaissance d'une vérité qui n^est nullement comprise ^ comme l'admet ici l'auteur, sinon le sentiment même de cette vérité.

ce Nous avons le sentiment de l'infini , celui de la « Divinité, sans en avoir l'idée, etc. »

Qu'est-ce que la /oi , sinon un sentiment donné ou suggéré à l'âme , qui ne peut acquérir dans la vie actuelle aucune connaissance ni conception de ce qu'elle croit et de l'objet de sa tendance , etc.

v Pendant que nous habitons dans ce corps , dit a saint Paul (a* ép. aux Corinthiens, c. V, v. 6, 7), <( nous sommes éloignés du Seigneur, et hors de a notre patrie.

a Parce que nous marchons vers lui par la foi et <c que nous n'en jouissons pas encore par lactaire « i^ue. y>

L'âme aime donc ce qu'elle ne peut voir ni comprendre; elle tend de toutes ses forces vers cet

4a6 , wa L'inDmimiNCs

îocaoou^ €6t invisible qu'dle n'atteint que par le sentiment. Otez ce sentiment; que devient layo£ ?

¥k Dieu $e manifeste comme vérité ; aussitôt on voit « agitre un sentiment nouveau^ etc.» (Préface, p« 79.) . Il fiiut bien reconnaître du moins que ce senti^-^ vmnX ne trompe pas j qu'il est une règle de vérité bien plus certaine que l'autorité du témoignage humain le plus universel.

Page Q. « Il arrive , durant le sommeil , de croire « éprouver une sensation de plaisir ou de douleur, 4F dont je reconnais y au réveil, l'illusion. »

La sensation intérieure ne peut tromper.

Page 7. « Je ne puis m'assurer par mes sens de « l'existence des objets extérieurs , de l'existence de « mon propre coi!ps , etc» »

La fonction des sens n'est pas di assurer ^ mais de témoigner des ei^istences^ ou des faits dont une autre feculté juge ou constate hi réalité.

Page S. «( Le sentiment du vrai et dti Jaua:, du f< bien et du mal^ varie selon les circonstances , les « intérêts , les passions. »

Ce qui varie n'est pas le sentiment vrai de l'âme, mais l'opinion de V esprit.

Page 9. « La force avec laquelle le sentiment nous # entraîne ne prouve rien en laveur des principes « que nous adoptons sur son autorité, n

Quoi ! n'est-il donc aucune vérité, aucune notion, qu'il noiis soit impossible de ne pas croire? N'y a*t*il pas un sentiment de nécessité absolue attaché

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à des propositioiis comme celles-ci : Tout ce qui commence a wie cause ; la ligne droite est la plus courte entre ses extrémités , etc. ?

Tout ce que dit l'auteur sur les illusions du sen^ tintent et du raisonnement dans les pages suivantes ne consiste qu'en déclamations et argviments frivoles, tous basés sur la confusion perpétuelle qu'U fait des notions universelles et immuables , ou toujours les mêmes en tous temps et en tous lieux, et les idées j les opinions, les fantômes de l'esprit, qui n'ont au« cune consistance. Une saine philosophie apprend à distinguer tout ce qui reste et tout ce qui change, et ici l'autorité n'y fait çien.

Après avoir très-bien montré <c que, si l'on vou-» « lait fonder sur des démonstrations ou raisonne^ ce ments toutes les croyances et les vérités , on serait a directement conduit au pyrrhonisme, » M. de La-< mennais conclut «c que c'est l'impuissance de douter, a ou l'assurance d'être déclaré fou si l'on doute, « qui constitue toute la certitude, d Et il devrait conclure seulement qu'il y a dés vérités primitives de sentiment ou de raison , qui n'ont pas besoin de preuves et ne sont pas susceptibles de démonstration. En ce cas^ la question serait de savoir si ces vérités sont innées ou données à l'esprit d'une manière quelconque. Mais c'est se presser beaucoup que de conclure , de ce qu'elles sont indémontrables , qu'elles reposent uniquement sur l'autorité ou le témoignage.

4o8 SUR l'indifférence

Page a 5. «La géométrie , de toutes les sciences <c la plus exacte , repose y aussi bien que les autres , oc sur le consentement commun ou l'autorité du tète moignage. »

Ne serait-ce pas plutôt le consentement commun qui repose sur l'exactitude de la géométrie et sur la nature simple de son objet, qui fait que toutes les idées dont cette science se compose sont adéquates ?

Id. « On détruirait complètement la géométrie , a si on l'obligeait à prouver les axiomes , etc. »

Oui : et de là il suit bien qu'il ne faut pas chercher à prouver les vérités primitwes , mais non pas que c'est le témoignage qui les constitue vérités. Tous les yeux sont éclairés par la même lumière; il s'ensuit que la nature delà lumière est telle qu'elle agit simultanément sur les yeux communément disposés , mais non pas que cette commune disposition produise la lumière. Chacun croit ce qu'il voit et sent. Le témoignage universel atteste que tous sentent la même chose , mais ne saurait rien ajouter à l'autorité du sentiment de chaque homme, qui , fût-il seul, n'en croirait pas moins certainement à la lumière qui l'éclairé.

On se fonde sur ce qu'il est naturellement impossible qu'un être pensant soit seul absolument. Quand cela serait, on ne pourrait en tirer parti contre l'autorité propre et individuelle de chacune de nos facultés ; il en résulterait seulement que ces facultés n'existeraient pas , et que l'homme solitaire,

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