‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 44 sur 47 · EN MATIÈRE DE BELIGIOIT · texte numérisé non relu

EN MATIÈRE DE BELIGIOIT

0(2 s'il pouvait vivre , serait au-dessous de la béte. Mais

[Kl il ne s'agit pas de déterminer quelle est Tinfluence

jlf de l'état social sur le développement ou même

l'existence des facultés humaines, mais, ces facultés étant données ou supposées en exercice ( qudle que soit leur origine)^ quelle est l'autorité de chacune d'elles, et si l'individu, livré à lui-même, n'est pas nécessité de croire ce qu'elles attestent

Comment affirmer, en ce cas^ ce que la certitude ce des vérités de sentiment repose, aussi bien que la a certitude des vérités de sensation ou de raison « même, sur l'autorité générale ou le consentement « commun. » (Page 5i.) Qu'entend-on par là? S'agit-il de la vérité relative ou de la vérité absolue? Celui qui croit, sans pouvoir faire autrement, sur le témoignage de ses sens ou de sa raison propre, croira-t-il plus fortement par le consentement commun ? Sans doute « il faut bien reconnaître , avec Cicé* (c céron parlant de l'existence de Dieu , dans le cori'a sentement unanime des peuples^ la loi même de « la nature y etc. » (Page 52.) Mais. ce consentement unanime n'est point le principe; il est le résultat nécessaire du sentiment propre de chacun^ lequel, bien consulté , porte avec lui l'évidence d'un être suprême, nécessaire, invisible, quoique toujours présent.

Si ce sentiment n'existait pas dans chaque homme doué de raison, et s'il n'apportait pas avec lui la certitude intime,. absolue, de l'être nécessaire,

4l^ MA t'imUFFiHIIHCE

ocMnment pourrait^il y avoir consentement et téœoiffhhgt universel? et que pourrait apprendre ce ié* moignagey quelle conviction pourrait-il donner à celui qui n'aurait pas déjà en lui<-méme le sentiment dont il trouve la manifeatation et les signes dans la société de ses semblables? En supposant un homme de nature privé de ce sentiment et de cette source intérieure de lumière qui éclaire chaque homme venant au monde , on cherche vainement comment le témoignage pourrait agir sur lui et lui suggérer une croyance dont il n'aurait pas déjà le fondement dans sa propre nature intelligente et morale.

C'est de la même manière qu'en faisant abstrac*tion de toute idée ou prénotion des substances ^ des essence , de l'être universel nécessaire , etc. , il est impossible qu'une langue renfermant les signes de ce& idées put être efiKcacement révélée à l'homme ;. car les mots ne portent pas avec eux la lumière ; ils ne créent rien dans l'intelligence ; ila ne font que développer^ réveiller ce qui y était en genne et sans manifestation, en sorte que le problème de Forigine des langues , correspondant à celui de la certitude du t^oignage, présuppose toujours les idées que les langues doivent signifier , ou les croyance que les hommes s'accordent à exprimer; loin qu'on puisse jamais dériver les idées de leurs signes y soit réimiés, soit institués, pas plus que fonder ces croyances sur le consentement universel , qui n^en explique ni la nature ni l'origine.

L'erreur comoiune de MM. de Boii^ld et de LaiDeonaia est donc bien maoife&te, lorsque, s'élevaot contre toute raison individuelle et cherchant i l'anéantir , ils prétendent dériver toute science humaine de la raison unwerselle , du langage révélé , de l'autorité du témoignage (car c'est le même sys* tème, le même principe sous des noms différents ). Il fallait que ces grands esprits nous expliquassent ou cherchassent à entendre en eux-mêmes comment la raison peut être universelle , si elle n'est d'abord ou en même temps individuelle , comment la même lumière pourrait éclairer tous les esprits si elle ne se communiquait également à chacun en particulier; et y dans ce cas, comment chaque esprit recevrait de tous les autres la lumière qui n'éclairerait aucun en particulier; comment le& signes d'un langage révélé pourraient être entendus ou compris si l'être intelligent n'avait pas en lui les idées qui s'y rattachent ou les moyens de former. ces idées; çQm^ ment, enfin, l'homme qui apprend une langue doi»née serait dans l'impossibilité naturelle de se former un langage quelconque.

Page 55. « Il arrive souvent que l'esprit croit voir a avec clarté ce qu'il ne voit r^Uement point—.. « Comme il y a des évidences trœnpeuses , la certi^ « tude des vérités évidentes repose uniquement amr c( l'autorité ou le témoignage d'un certain nombre « d'hommes qui attestent que leur esprit estalfecté (c de la même manière ^ etc. »

4lSI SUR L'iNDlFFiREirCE

Rien de plus faux ou de plus contraire à toute expérience psychologique, Uévidence n'est jamais trompeuse, pas plus que le sentiment. Celui qui voit avec la raison voit bien réellement la vérité présente à son esprit; il ne se trompe ou ne trompe qu'en affirmant au-delà de ce qu'il voit , en prenant la partie pour le tout, le particulier pour le général , l'accidentel pour le constant, etc.

Ainsi , de deux choses l'une : ou l'esprit d'un individu jouit de l'évidence (et cela n'a lieu que dans les idées adéquates) ; en ce cas l'accord de tous les autres esprits avec le sien n'ajoute pas la moindre chose à sa certitude; bien plus, quand tous seraient en opposition avec lui, il n'en croirait pas moins fermement ce qu'il voit, ce qu'il sait être. Ou bien l'esprit de cet individu ne voit rien que confusément ou n'embrasse que de vains fantômes, auquel cas on peut nier qu'il ait encore le sentiment d'évidence; et, dans cette hypothèse, le témoignage universel ne lui donnera sûrement pas les idées qui lui manquent. Ou il verra par lui-même ce que d'autres lui disant voir; ou il ne verra rien du tout, et il ne fera que répéter par imitation les formules vaines de la croyance commune. Ainsi , en matière de rai^ sorij il implique d'affirmer que « Vunwersalité du «c témoignage rende la certitude la plus complète ^possible y etc.,» (page 56).

Pour entendre que deux choses identiques à une troisième sont identiques entre elles , il suffit d'avoir l'intelligence du sens des mots.

EN MATIÈHE de AELIGIOIV. 4^3

Pour entendre et affirmer que Yunwers est Tou-^ i^rage dun être intelligent^ il faut avoir plus que la compréhension des signes, et hors la^/b«, cette vérité, qu'il est peut-être impossible de bien entendre, ne saurait être l'objet d'une certitude raisonnée, comnie celle-ci , par exemple : Les mouvements et r ordre de 1! univers sont des produits d^une cause ou force intelligente. La création des substances sort en effet des limites de l'entendement humain ou de la raison ; la création du mouvement et la coordination des moyens à un but a son type en nous-mêmes dans l'expérience intérieure. Voilà pourquoi tous les hommes qui raisonnent et croient ce qu'ils entendent l'admettent plus généralement.

Page 90. a Aucun être créé, s'il ne commençait a par dire \ je crois ^ ne pourrait jamais dire xje suis.»

C'est le contraire qui est vrai. Seulement on peut mettre psychologiquement en question de savoir s'il est possible que la personne intelligente et libre se dise à elle-même :je suis, j'existe en tant que/e pense et me sens exister, sans dire en même temps :/^croily à la permanence de Yêtrcy au durable de la substance pensante. Certes l'autorité du témoignage ne fait rien à cette croyance, qui ne serait pas moins ferme quand la personne intelligente serait seule au monde.

L'auteur montre aisément partout que l'homme agit par des croyances primitives qui ne sont fondées sur aucun rayonnement. Mais ce principe individuel

4i4 svA l'indiffjérebiob

de croyam», qu'a-Nil de commun avec T autorité du témoignage? Un homme iscrfé n^agirait^il paâégaleflsent en se foncbmt sur k constance des lois de sa nature ?

Mettez de coté toute raison, et ^suppose^ que \m hommes ne se conduisent que par un principe d'imi-* tation ) en faisant tout ce qu'ils voient faire aux au-* très 9 en croyant aveuglément tout ce qnlls disent, sans en chercher les raisons , etc. , et quelle société attf ez*vous? sera-ce une société d'êtres intelligents ? îM^rârCe cette foi av^gle qui pourra développer, édainer et fortifier la raison qui lui est restée étran-* gère? Bn principe, loin d'être la vie de l'intdligence, n'en sera-t-elle pas plutôt la mort ?

Page 94» « Les vérités nécessaires, primitivement « révélées par la parole, se trai^mettent également «par la parole... i>

Voilà bien ce qu'il s'agit de prouver psychologiquement. Pourquoi la parole (le logos) ne serait*elle pa^ le résultat de la présence immédiate de la notion d'être dans Tàme, qui demande À é^te atpritnée aussitôt que conçue ? Pourquoi veut«on au con«traire que la notion ne soit qu'un résultat ou produit delà paroledonnée? Cette pardle, matériellement reçue ou entendue, suffirait-elle pour donner la no«tion, si l'on ne supposait un rapport nécessaire entre le signe et l'idée, et Fintelligence innée de ce rapport? Nous voilà ramenés non seulement attic idées innées , mais au langage inné; et qu'il soit inné

on rétélé dans un temps , i'«£fet intelleotMl sera le même. De plus^ ce rapport néce^saire^nitre la^Mtiôa intellectuelle et son expression ou son signe étant <]onné, qu'importe que ce soit le langage qui détermine là présence de la tiotion dans l'esprit, ou ^Mce "vend ? Entre les deux termes simultanés et indivisibles du même rapport , comment distinguer tm antécédent et un conséquent ? Mais si Ton consulté le témoignage intérieur, la primauté de Tidée ou de la ïiotion indépendante du sighe variable pe€tt-«lle être douteuse?

Id. « La vérité f qui est le bien Commun des infel- « ligences, doit être possédée en commun pftr elles ; «et aucune intelligence ne pouvant exister qu'à « l'aide de certaines vérités nécessaires , on doit ve- « trouver ces vérités dans toutes les intelKgences. ii

J'adopte entièrement cette proposition , d'où il suit que chaque intelligence humaine égale À une autre , possédant en commun avec elle (a vérité , n'a pas besoin de lui emprunta, à cet égard , son témoignage. Toutes les intelligences sont donc indépendantes les unes à l'égard des autres, relativement à la vérité que chacune d'elles entend.

I^ témoignage commun , à l'égard de telle vérité nécessaire y lui attribue le caractère d'univermlité, lequel est tout extérieur , mais n'ajoute rien à son évidence ou à sa nécessité intérieure.

Id. a Le témoignage par lequel ces vérités néces- « saires se manifestent ( le témoignage universel ) ,

4 lis SVK L'jNDlFFÉa£CfCE

« conclut M. de Lamennais , n'a pas moins de cer- « titude que le témoignage de Dieu y parce qu'au « fond il n'en diffère pas. »

D'accord encore. Mais il ne, s'agit pas d'établir la certitude absolue de ce témoignage universel. Il s'agit, dans le système de l'auteur, de prouver qu'il est le seul critérium de la certitude de toute vérité , et c'est bien ce qu'il affirme à chaque page , mais ce qu'il est dans l'impuissance de prouver.

Les vérités unis^erselles sont-elles les seules qui aient le caractère de vérités ? Pour n'être connu que par un petit nombre d'hommes, ou même par un seul, une proposition, un rapport, un fait, en seraitil moins absolument certain ? Tous les esprits peuvent-ils connaître toute vérité ? Si on ne peut le dire sans renverser les bases mêmes de la révélation et de ]a foi , que devient l'autorité exclusive du témoignage ?

Id. « La raison générale ne saurait errer ou ne c( pas atteindre sa fin : donc le témoignage universel « est infaillible. »

La difficulté de reconnaître et de déterminer invariablement les caractères et les signes de la raison générale subsiste la même. Combien n'a-t-on pas abusé, en politique comme en morale, du principe ambigu de l'auteur ?

Page 95. (1 L'homme n'est pas seul tant qu'il a « deux natures , et que l'une réfléchit sur l'autre. »

Page 1 33. « Les idées naissent en nous avec leur

EN MATIÈRE DE KELIGlOrf. ^fj

« expression , et apprendre k parler c'est apprendre « à penser j comme apprendre à penser c'est ap- « prendre à croire. »

Il faudrait bien distinguer entre les idées celles qui ne naissent réellement qu'avec les expressions et celles qui sont indépendantes, de toute expression. Quand nous n'aurions aucun mot qui exprimât pour notre esprit les notions de substance et de cause, nous n'en aurions pas moins présentes ces notions , en tant que présents à nous-mêmes et ne pouvant rien concevoir que sur ce modèle.

Page 1 34* Si Dieu n'a pas fondé le christianisme sur une révélation intérieure faite à chaque homme indit^iduellement j on peut dire qu'il a établi le fond de cette religion , si bien appropriée à notre nature, sur une telle révélation intérieure. Il faut bien distinguer les faits particuliers à cette religion , son histoire et ses traditions , de ses préceptes généraux qui étaient écrits dans les cœurs et les esprits des hommes les plus élevés, avant d'être manifestés à tous par la parole du Sauveur du mopde.

Page i35. « Il n'y a point de sentiment inné, au- « trement il se manifesterait de la même manière « dans tous les hommes. »

Ainsi fait-il , lorsque les passions ou les sensations de la nature animale ne s'opposent pas à cette manifestation.

Avec le moi se manifeste le sentiment de notre dépendance de causes invisibles , celui de la pitié ,

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