EXERCICE XVI
Réponse au troisième argument.
Il est dit dans le troisième argument : Si Dieu veut le mal il le fait , car il est écrit : /{ a fait Umt ce qu'il a voulu. S'il ne le veut pas, comme il n'en a pas moins lieu , il faut dire de Dieu , ou qu'il est imprévoyant, ou impuissant, ou cruel, puisqu'il ne sait ou qu'il ne peut pas réaliser sa volonté, ou qu'il néglige de le faire.
Nos théologiens répondent que Dieu ne veut pas le mal , lui qui ne désire rien tant que le salut de tous les hommes ;
OBUVRES PBILOSOraiOOBS DE VANlIfl. 65
qae si le contraire arrive, il ne faut pas en accuser sa providence ou son omniscience, car il le désire d'une volonté qui ioTÎte sans contraindre. Le sort funeste de tant de nations D'est pas non plus un argument contre lui, père rempli de sollicitude et qui suffit pour donner secours à tous.
Mais les philosophes repoussent cette doctrine sans difficulté, car ils disent que si Dieu ne voulait pas d'actions impes en ce monde , il lui suffirait assurément d'un seul mou- Tement de tête pour anéantir tout le mal jusqu'aux conûns do monde. Qui de nous en effet pourrait résister à sa volonté 7 Comment donc le mal se commet^il malgré lui , quand luimême donne aux coupables les forces nécessaires 7 Et encore, à rbomme pèche malgré la volonté divine , Dieu sera donc inférieur à l'homme qui la combat et lui résiste? De là ils condnent que le monde est tel que Dieu le désire, et qu'il serait nteiUenr s'il le voulait meiUeur. Quant à ce passage de l'Écritore : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés^ ils l'expBqaent d'après le sentiment de saint Augustin, à savoir, que personne n'est sauvé sans le vouloir divin ; opinion que nous arons rapprochée de celle de Calvin. Car, dans mon Apologie du concile de Trente (au décret de la justiûcation) j'ai réfuté cette erreur par de solides arguments.
J'avouerai ingénument que j'ai peine à comprendre les Kolastiques qui distinguent la volonté efficace et la volonté de complaisance : ils affirment que la première entraîne infailliblement l'effet, ce qui n'a pas Heu pour l'autre. Ceci me parait faux pour plusieurs raisons.
L Selon ces docteurs, il plaît à Dieu de faire ce qu'il ne fait cependant pas. L'Esprit saint a donc eu tort de dh*e : H a fait tOQt ce qu'il a voulu. En effet, la volonté de bienveillance est eiKore une volonté.
n. Ces théologiens prétendent que la créature résiste à la >rQk>Dté divine de bienveillance ; mais elle résiste par suite d*nne volonté de complaisance, car la volonté divine de bien- ^^ïaiice a beaucoup plus de force et de puissance que la vo- 'oaté humaine de même nature. Cependant notre vdonté de
M CEUVaKS PHaOSOPOlÛDES DE YANINK
bienyeilUnce a son effet , et il n'en est pas de même pour la volonté divjne. Ainsi, par exemple , ces docteurs nous disent que Dieu voulait, par volonté de bienveillance , que Judas ne livrât pas le Christ ; cette volonté pourtant ne fut pas suivie de son effet, et le Christ fut livré. Judas de son côté brûlait da désir de consommer Facte, et il satisfit ce désir. En lui donc la volonté de complaisance fut plus forte qu'en Dieu, Quel est l'esprit, si borné qu'il fût, qui ne verrait l'absurdité d'une telle conséquence 7
III. Cette opinion admet encore qu'une volonté de cette na^ ture en Dieu peut atteindre l'effet désiré, parce qu'elle a pow but une chose possible, et cependant cet effet n'a pas lien. Ainsi, dans cette volonté de Dieu, et par conséquent en Dieu lui-même , car tout ce qui est en lui est lui , cette volonté ne sera qu'une puissance ; Dieu n'est donc plus un acte pur, mais une puissance, et qui plus est, inutile, puisqu'elle ne passe jamais à l'acte.
lY, La volonté divine de bienveillance désire le bien ou le mal. Or, ce n'est pas (e mal, puisque Dieu est le souverain bien ; ce n'est pas le mal, car tout désir implique une priva- ^on; en désirant quelque bien, il éprouverait une privation, il ne serait pas le souverain bien. Vous direz qu'il ne désire que par accident. Mais qu'est-ce que dire qu'il désire accidentellement, sinon affirmer qu'il désire l'arrivée d'un bien ; ce qui esi très-faux, car rien ne peut s'ajouter à la bonté infinie, gui est la Divinité. Autre objection : le désir d'une chose la suppose absente, mais cette absence est une imperfection; or, |1 n'y a aucune imperfection en Dieu, ni aucun besoin, ni anpupe absence, donc il n'y a aucun désir.
y. La volonté du Père éternel , dans son amour pour son Fils unique , était assurément une volonté efficace , ptûsqne l'effet de l'amour la suivait infailliblement : mais cette volonté était aussi de bienveilîance, comme Dieu l'affirme dans ces paroles: Celui-ci est mon Fils bien aiméf dans lequel foi mis toute mon affection, La même volonté en Dieu est donc en même ^mps efficace et de bienveillance.
Je ssm ))esMipoup ïïloin^ fiispo^ ^ rir^ qiiand j^ iie ttq\pe ai daos l^ code s^cré, ni dans le concile général dq TÉglise, ni 4an9 aucun décret ponUQcal , Tci^plicatioa de cette sentence, ifae Dieu donfip h tou^ i^ne gr^ce sufijj^ante ppu^ être jsaifvé^, Laissant de pôlié les pt)j(ec|tipns puériles Je demanderai à ceux ifui veulent; passer pour les or^cl^s de la sag^e diyine , si la fol dans le Christ es); une gr^ce sufiOs^nte et «fiicace pour le salut* £)le n'est sans doujte pa;s efiicace, cjtrf selo^ ces dijcjDeurs, celui qui jouit i^ la grâce eIScace se saqvjera infaii)ib)ement^ cependant il n'en est pas ^insi pour tous ceux qui pnt foi dans k Christ, car nous en voyons plusiei^f*;; mis au nombre de^ jpérprouvés par r]b;criturie ^t les copciles œcuménique^, si avec 1^ foi |I9 ne se distinguent pQin( par d*autres muyres. Toutefois la croyance dans |p Q^fiH s^}:a im^ grâce snifisi^fîte pour }e salut Mais cette foi ^st r^ffis^^ ^ ui) grand nombre d^ nations, et par conséquent une grâce §p/jlf^ple. Les plus Sfiges d'entre eux répondent, qi|*ttn l^cpifr/s s^^s^i^t ^^^ appordié par Dieu aux infidèles pQi|r leur s^)ut| ^ppiiurs m moyef) duquel ils obéifisent au^ iq^pifa^oas 4e ^ loi ^^tpr^ll^e pgr où i]|$ peuvent être sauvés*
C'^st raisonner bien plus çn paieu qu'en pl^rétien, que do dire que la ^ule observation dP l4 loi naturelle, abst^-action faite de la foi au Ç)nîst, peut donnef* le salut. Car le Fils de Dieu et Dieu lui-mi^me g proçl^pié cp^e loi génér^ile ( saint Jean, 3) : Quiconque ne re^aifra p^ dam Vea^ et dans VSiprit «ut»^ n'entrera pas dans le royaume fie fiieu, JSt Paul dit aux {lébreux, 9 1 flors de la fçn il est impossiblfi dfi flaire 4 JHeu; et Tapôtre piprre, 4 : Le salut n'est pas aih leurs. Quelques-uns, déclinant les difficultés de cet argnfOPqt, disent que celui qui obéit à la loi naturelle n'est pas sauvé par son mérite, mais par la foi piu Christ, car Dieu ne refusera pas le salut à ceux qui sont fidèles k la loi naturelle.
Mais soutenir que Dieu accorde sa grâce à quiconque fait tout ce qui lui est possible , c'est se battre pour uu fantôme , car Yoici Paul qui réclame, e» qui affirme quP }a foi est un don de pieu, qui W RÇH^ Ptrp «Jcjuis W mm P^itç précédent
68 OBuraBS philosophiques de VAinifi.
Gomment les œnyres morales d'on infidèle pourraient-elles lui Yaloir la grâce, quand le même Paul afiBrme qu'elles sont odieuses à Dieu : Bars la foif il est impossible de plaire à Dieu; et ailleurs : Tout ce qui ne vient pas de la foi est un péché: et c'est un sentiment que saint Augustin lance contre les actions les plus belles des Gentils, comme je l'ai montré rigoureusement en discutant contre Martin Kemnizius, dans ma Défense du concile de Trente, bien que cependant je sois d'une opinion contraire. Et pour en finir en peu de mots , comment Dieu peut-il donner aux enfants qui meurent dans le sein de leurs mères un secours' suffisant pour le salut? Le baptême est assurément une grâce suffisante, mais ici tout est refusé, et le baptême de l'eau, et celui de l'esprit, et celui du sang, comme disent les modernes. Que le pouvoir d'observer la loi naturelle soit une grâce suffisante, elle n'en est pas moins refusée à l'enfant qui meurt ainsL
Je ne me rendrai pas à toutes ces distinctions des scolastiques tant que la sainte Èghse romaine , la mère de toutes les ^lises, ne les aura pas confirmées. Je répondrais bien à un argument , mais ne voulant pas travailler à ma perte , j'irai terre à terre ( car je préfère le courroux d'Horace à celui de nos inquisiteurs, dont je me méfie comme des gardiens de la vigne du Seigneur, et que je vénère infiniment).
D'une certaine façon , le mal se fait malgré la Providence , car elle ne l'approuve pas; et d'une autre façon, il n'arrive pas malgré elle, puisqu'elle ne l'empêche pas. Dieu veut donc le mal, direz-vous. — Il le permet , d'accord. — ^Donc il le produit — Je le nie , car un coiisentement n'est pas une cause suffisante.
EXERCICE XVn*.
Solatîon du quatrième argument.
Le quatrième argument était conçu en ces termes : Autant que possible. Dieu et la nature font toujours ce qu'il y a de mdUeur. Or, le possible et le meilleur est qu'il n'y ait aucun
OBCvaes philosophiques de vamxi. 69
crime dans le inonde , Dieu devrait donc délivrer entièrement le monde de tout foyer de mal ; il ne le fait pas, il y a donc de sa part méchanceté ou imprévoyance.
Les stoïciens répondent en niant la première partie de la minenre ; Hs estiment qu*il est impossible que le monde soit exempt de mal , puisque la nature en donne à tous le pouvoir, et onc certaine pente à le commettre : l'homme doit donc le produire, pour ne pas laisser inutile et vaine Fintention du Créateur. Je montrerai plus loin Tineptie et Tabsurdité de cette opinion.
Les platoniciens , à leur tour , nient Tautre membre de la nrfoeare. Platon affirme dans son Timée, que le monde ne peat pas avoir une organisation meilleure que l'organisation présente, attendu qu'il est réglé et gouverné par l'Être absoloment bon et sage. Si donc le genre humain et chaque homme en particulier n'est pas plus vertueux , c'est qu'il ne serait pas meilleur que cela fût, car un Dieu parfait, modérateur de tontes choses, n'aurait pas manqué d'y pourvoir.
Pour rendre plus inteUigible cette doctrine de Platon, je remarquerai en passant que nos écoles ont agité la grande question de savoir si Dieu peut faire mieux ou autrement qu'il ne Cait Les esprits légers répondent d'une manière absolue, qu'il l'a pu, qu'il le peut, et qu'il le pourra toujours. Mais je leur objecterai que si c'est un Être excellent qui a fait une fleoTre excellente, il ajouterait à lui-même en rendant celle-ci meiflenre, donc H rendrait parfait ce qui était parfait Des esprits plus profonds disent que Dieu ne peut pas faire mieux , sofrant la puissance ordonnatrice, mais non pas d'une manière absolue.
Cependant ', s'il peut le plus, pourquoi fait-il le moins? Ce dernier fait implique une privation du souverain bien et de la souveraine puissance ; or Dieu est le souverain bien et la souveraine puissance. Ensuite, nous ne pouvons rien admettre en Dieu qui ne soit Dieu lui-même , mais Dieu est un , c'est une puissance infinie, il faut donc ne reconnaître en lui qu'une puiflBaace unique et absolue. Cette puissance ne relève d*au-
70 (mywfs fBuosùmwm w VÀiovif
cw ordre, mais Dieu lui-même est Tautemr de Tordre, de lui dépend nécessairemeut toute r^le ; c*est lui qui daus sa sa* gesse et sa puissance inGnics , imprime Tordre à toute chose ; prudence dans la composition , convenance dans la distriba- Uon, élégance dans les formes, magnificence dans les ornements , et fixité pour U durée ; Dieu a tout d^oyé. Le sou* Tcrain bien veut toujoui^ le meilleur, il désire ce que lui montre sa sagesse; donc tout pe que Dieu a fait est excellent; 91)^ lisons *nous dans la Genèse : Le Seigneur vit iùHi et qu'il avait fait, et que tout était bien; c*est pourquoi je ré» pondrai à la question proposée. Toutes les œuvres diviaes en tout genre ou dans Tordie des êtres, sont souvoraioemeat bonnes, parce que le souverain bien seul peut sortir de TÊlre souverainement bon ; c'est pourquoi Tbomme en son genre est souverainement bon ; j*en dis autant de la puce » de la pa-> naise et de tous les Êtres dans leurs limites essentielles, car ils ne seraient pas ce qu'ils sont, s'ils n'eussent pas été parCaits dans leur genre et d'après Torganisation générale* Mais [Mee peut-il créer en eiu quelque chose de nouveau} oui, eu égard à sa puissance infinie, mais il ne le veut pas , parce qu'il 8*ac* cuserait d'imperfection dans son premier ouvrage.
Dirons-nous que Dieu peut faire mieux , mais que l'objet n'est pas susceptible de perfection? Dieu peut, disent quel* ques-uus, produire un être d'une essence infinie, mais l*^tre lui-même est impropre à la recevoir.
On objectera que c'est une puissance illusoire et inutile que celle-pi qui n'a pas où se déployer. Mais s'il en est ainsi de Dieu, c'est que rien ne peut lasser sa puis8a^ce infinie. Oonc c'est en vain qu'elle est infinie.
Vraie pour nous, cette majeure ne Test pas pour Dieu» car ici la puissance et l'acte sont relatifis. Mais la puissance de Dieu n'a p^s de corrélatif; elle est la sienne, à lui seul , lool Tjpnt 4*eUe.
œOVtaâ ritllOMtalQUB9 DE tANtNi. 71
EXERCICE XVIIP.
Réponse au cinquième argument.
Il 86 fortnul^ aiàsi : Celui qui est la cause d'un mal âoit en être réputé Tatiteur; or, Dieu occasionne le mal, donc il le conmiet. Les athées ont coututlie de prourer la mineure, eîi disant que Dieu a donné \ Thomme un penchant pluîi prononcé ponr le niai que pour le bien ; car il y a dans Thomme plus de non^'être que d'être , de là vient qu'il cède plus facilement au mal , qu'il ne fait d'efforts vers la perfection. L'intellect humain est obscurci de je ne sais quels nuages, il ressent poili* le mal un certain aiguillon de plaisir et de bonheiir, tandis que pom" arriver à la vertti il faut les efforts les plus pénibles; en sorte que Dieu parait avoir organi^ les choses de manière â ne voir que peu d'hommes dan^ le sentier de la vertu , et uii grand nombre dans les plaines dû Vice. C'est pourquoi j'ai entendu un philosophe de Paris, tfès-exercé , me âii*e qùë tëux qui recherchent la vertu sont des voleurs, cat* ils cherchent ce qui appartient aux dieut i les vicient , au toiitfaire, sont les bonmies équitables et justes , car ils ne prennent que le leur.
La mineure est fausse. Dieu n'a pas donné à Thomme une natore faible et portée au mal, pour qu'il péchât , liiaîs pouf qu*il en eût le p(mvoir, afin qu'en s'abstenant du mal il pût mériter les plus grandes récompenses. Ainsi l'aiguiUon de la chair est en vue du perfectionnement , car la vertu se fortifie dans la lutte. L'intellect humain est obscurci de nuages , j'en ccmriens, mais ce n'est pas sans un motif de la sagesse divine ; la nature de l'homme le voulait ainsi , car s'il avait été créé pins noble, il aurait perdu de son être ; il eût été l'intelligence, et non un être inteUigent. Cependant il n'est pàS tellement borné qu'il ne puisse distinguer le bien du niai; s'il à donné de l'attrait aux vices, ce n'est pas qu'il veuille rioils rendre plus fragiles, mais bieh pour qu'après avoir longé, pour ainsi dire, les écueils de ces sirènes, nous arrivions glorieux à cette Ithaque céleste , pour y jouir des délices et des voluptés les plus
72 oBimucs tuaamfttÊVJn bb yamim,
pures. Loin d'avoir privé la vertu de tout attrait, il l*eBviroiiaa de tant de charmes, que, malgré tous les efforts qu'elle exige, nous en jouissons avec la joie la plus vive. Les crimes, au coatraire, accumulés dans l'ombre et l'oisiveté, aboutissent k la fia la plus déplorable et la plus triste. Or comme les actions doivent être considérées non d'après leur commencement, mais dans leur résulut, que la vertu aboutit au bonheur et la vie au malheur, il suit que le bien est aimable en soi , et que le mal est de lui-même détestable et funeste; ainsi, en montrant la fin de l'une et le résulut des autres, Dieu a voulu nous pousser à la vertu et nous éloigner du vice. Car, dit Aristote au premier livre de l'Éthique, ch. 1 : Quiconque agit en vue d'une fin, va en même temps au bien : que si le vice est facile et b vertu difficile, le premier montre par là sa difformité et son igaommkf la vertu toute son excellence ; car ce qui croît vite tombe vite, ce qui grandit avec effort est de longue durée, comme on le voit dans les plantes et les animaux. Il ne faut pas dire non plus que le vice est le propre de l'homme, la vertu quelque chose d'étranger à sa nature, car c'est la raison qui fait de l'homme un être intelligent et raisonnable: qu'il suive ses inspirations, et il recherchera la vertu. Mais s'il abdique en se vautrant dans les vices , il aura le nom et l'apparence d'une brute plutôt que d'un homme , puisqu'il marchera sur les traces de la brute.