DES APPARITIONS DANS L'AIR
ALEXANDRE
Pourqpid les monuments historiques affimenl-ib qu'on aya dans l'air des guerriers armés et livrant des combats?
JULES CÉSAR
Ne sont-ce pas plutôt des fables dont il faut rire comme iétant des moyens inventés par les princes pour contenir par la crainte un peuple ignorant?
ALEXANDRE
Conunent peut-on feindre de telles choses?
JULES CÉSAR
, Le simple témoignage des rois ne suffitril pas? comme disent les légistes. C'est ainsi (pour ne pas m'arrêter aux exemples rapportés par Nicdas Machiavel) que Numa Pompilius et Romulus affirmaient devant le peuple qu'ils avaient reçu de& dieux les lois qu'ils présentaient : le général de Tarmée de Maximin, pour se faire pardonner l'infamie de sa défaite devant Aquilée, afiirmait par serment qu*il avait vu Apollon combattre pour ceux d'Aquilée. Les {Milices n'ont-ils jamais trompé' leurs sujets endormis? Genechus, roi des Scots, ne pouvant persuader à ses sujets effrayés de venger son père Alpin , tué dans une guerre contre les Pietés, reçut avec beaucoup d'aSaibilité les grands du royaume dans son palais, et se fit remar*^. quer par son hospitalité : la nuit suivante, au miUea du silence général, quelques courtisans» amis intimes du roi, entrèrent dans les chambres ^ coucher des hôtes, tenant en main des bâtons de bois pourri qui brillait dans les ténèbres comme un flambeau; ces courtisans étaient revêtus d'une peau de poisson couverte d'écaillés qui étincelaient dans l'eadire ; ils avaient de plus à la main gauche une corne de bœuf, et criaient à tue-tête : Il faut obéir au roi , les Pietés seront punis, les Scots swont vainqueurs. Ce stratagème réussit ; car dès le lever du jour, les grands vinrent trouver le roi, lui affirmant qu'ils ont vu des anges envoyés de Dieu pour les exhorter à faûe la guerre aux
Pietés. Le roi, craignant que sa rose ne fût découterte, aflBrma qu*il avait vu- une semblable apparition, et leur défendit bien de divulguer au dehors les avis secrets de la divinité : cette fie-* tkm les ayant enflammés d^ne ardeur guerrière, ils remporlârent la Yictoùre sur les ennemis. Dans le neuvième livre de la Véritable sagesse, j'ai amplement parlé de la croix de saint André, qui apparut à Hugon, roi des Pietés, lequel combattait oMktreAthelstane, roi des Angles; ainsi qnederétendardqu'£d<gard montra à ^uthbert combattant contre Donald; on peut voir aussi, dans le même traité, ce que je dis des visions de Jacob et de Ccmstantin.
Cependant si réellement on a vu apparaître des spectres, provenaient-ils de certaines combinaisons de lignes dans l'air, ou des miroirs dont parlent Cornélius Agrippa^ et Cardan^, ou de vapeurs qui s'élèvent de la terre ou é^ eaux, ou bien encore d'une figure placée dans la fumée, et dans laquelle il y avait des raies et des couleurs récemment posées? car la fumée et les vapeurs emporteraient avec elles une image de cette figure, qui resterait quelque temps dans un air plus épais. Et même l'aigle d'Ésope nous apprend qu'il sijffit d'une légère image d'un objet pour faire tourner vors le ciel tous les regards du peu|d[e. Faut-Û dire avec Aristote, et d'après un raisonne* ment repoussé par Lucien, que les apparitions ne sont rien autre chose que des vapeurs qui montent dans l'air? Ou bien, renversant de notre autorité [nrivée les bornes étroites posées par Aristote, dirons-nous que si l'on voit dans l'air des armées et des camps, c'est qu'il y a sur quelque partie de la terre ou de la met une armée dont l'image se réfléchit dans l'air comme dans un miroir, ce que l'auster contribuerait à produire en condensant l'air en l^ers nuages? D'après cela, je ne regarderais pas comme un magicien Apdlonius de Tyane, qui voyait ce qui se passait dans les pays les plus éloignés, car les objets mférieurs répandent leurs images dans l'air, et jusque dans le
* De la philosophie occulte, Ut. I.
*DelasubtiUté,liv. IV.
dé, idPdâ (qu'il mè soit permis d'user de mots barb»«s jMMir exprimer te' que je sens bien) elles sont reproduites et ren- Toyées sur k terre comme d*un miroir à un auire.
Faut->il croire plutôt que les corps t^restres, à eause de leur volume, émettent une vapeur qui transporte leur image, que les vents peuvent âever avec l'air' épais où die se trouve, et ofrir ainsi à vos yeux des formes humaines? C'est ainsi que dans nos cimetières, qudques-uns (s'il faut les en croire) au* raient vu l'image des morts qui, enterrés depuis peu de jours, et dans une fosse peu profonde, auraient émis une yaipemr reproduisant leurs formes : aussi jadis ne voyaiton rien de sem* blable lorsqu'on avait la sagesse de brûler les cadavres pour {Hrévenir la corruption de l'air.
ALEXANDRE
Gomment croire à ce que nous lisons, que les âmes des mort» étaient apparues environnées de flammes et faisant entendre un son de voix humaine?
JULES CÉSAR
Ajoutons foi aux paroles de l'Église, et <at>yons humblement aux saintes apparitions grégoriennes*; car je ne suis pas de l'avis des athées qui traitent ces choses d'inventions faites par quelques petits prêtres pour soutirer quelque monnaie aux dévotesL Mais je vais citer sur ces matières l'opinion du «ubtU philosophe Cardan'. « Misalde rapporte que plusieurs ont » vu, autour d'un enfant qui se remuait, de ces feux qui nonn seulement efi&uyent les chevaux , mais encore troublent les » hommes, et souvent les attirent dans des précipices, des » fleuves, des marais, quand il s'en trouve dans les environs » des cimetières et des temples. Qui* pourrait, ignorant les » causes naturelles, ne pas s'étonner en vo^^ant ce feu précéder » celui qui marche, s'arrêter quand on s'arrête, s'attacher à
' On croyait qtie T&me de Trajan avait été iitée des enfers par les prières du pape Grégoire le Grand. Paul Diacre et Jean Diacre rapportent ce fait, avancé aussi par Jean de Damas ; Baronius, Bellarmin, Sainte-Marthe et d'autres ont pris la peine de réfuter ce conte.
' De la variété des choses, liv. XIV.
292 oBovnis nHLMoraïQou m viuinii^.
» tons les pas que Ton fait, comme 8*il était le cendocteur éà » cheval et de rhomine? De plus, quand ces feux brillent* ils » font entendre des voix étranges et qui ressemblent à la voix » humaine. De là quelques esprits crédules ont pensé que ces » âmes entourées de feux étaient celles des morts qui en)iaient » leurs crimes, et que ces feux n'étaient pas propres aux corps » humains : mais Mlsalde indique qu'on en voit de pareils dans » les égouts où Ton jette les dépouilles des animaux tués, et » cependant ils ne laissent pas d'en imposer à la multitude et » d'effrayer les esprits timides» »
Dirons-nous avec plus de raison qu'on aperçoit des spectres dans l'air, parce que les diverses images des objets étant dans la fantaisie, la délicatesse de la peau, lal^èrelé des esprits, la chaleur du cerveau et la force de l'imagination, peuvent permettre à quelques-unes de ces images de s'ofiHr à nos regards, et qui sont facilement remarquées, pour peu qu'elles aient d'action sur l'organe de la vue. C'est un fait que Cardan' a souvent constaté par sa propre expérience. « Quand » je veux voir une chose, je la vois non par la force de l'esprit, » comme ces images que j'ai dit avoir vues dans mon enfance, • mais par les yeux et sans doute par suite de mes travaux ; je » ne les vois pas longtemps ni parfoitement, ni toujours comme » je le voudrais, mais jamais contre ma volonté ; ce que je vois, » comme des bois, des animaux, des villes, tout est dans un. » mottveoKnt continuel. La cause de ce phénomène est sans » doute une imagination vive et subtile. » Et un peu plus loin : « J'ai déjà dit ailleurs que dans ma jeunesse je voyais au mi«- » Meu des ténèbres comme en plein jour, mais pendant peu de » temps. Maintenant encore je peux voir un objet sans pou* » voir le distinguer. La cause en est dans la chaleur du cer« » veau, la légèreté des esprits et de la substance de l'œil, et dans » l'ardente activité de l'imagination. » Enfin quelques lignes plus loin : « Âristote rapporte, livre m des Météores, chap. ft, » qu'il voyait continuellementdevantlui sa propre image comme
' Dtt U variété des choses, Uv. VlII.
omyiiBs PHiLOsoPHioin» m yamm, 293
» dans un miroir; ce fait, si ce n'est pas un conte comme les » Grecs bavards ont coutume d*en fskey ce fait ne peut pas être » attribué seulement à la feiUesse de la Tue$ il a pour cause » une grande efiervescence du cerveau, la faiblesse de la vue, » et la grosâèreté des vapeurs, qui se reflètent comme dans un » miroir. »
Il serait peut-être plus juste d'affirmer que ces apparitions ne sont que le produit de notre imagination. En effet, si unelemme dans l'acte de la génération et p^idant sa grossesse peut imprimer au fœtus l'image qu'elle a conçue, qu'y aurait-il d'étonnant que nous pussions nous forger «ne image de ce que nous désirons ardemment? Les vapeurs que nous perdons, ainsi affectés, porteront l'empreinte de l'image qui est en nous et la retraceront sur l'air plus épais. Cette image pourra rester pendant quelque tanps, si l'air est plus dense, comme après la pluie, s'il n'est pas agité par lèvent Dirons*nousavec Pomponat, le prince des philosophes de notre temps, que ces étonnantes visions sont l'œuvre des esprits supérieurs et immatériels qui meuvent les cieux, afin d'instruire et de guider les honunes qu'ils protègent par l'annonce des événements Aiturs? En effet, jamais l'histoire ne fait mention d'une apparition qui n'ait été suivie d'une peste ou d'une famine, ou d'un changoment dans la royauté on les lois. Car, dit ce grand maître dans son divin opuscule Des enchantements , si les Intelligences nous instruisent quelquefois par des songes, comme le prouve Averroès^ ou présentent des images à nos sens non-seulement à l'extérieur, mais intérieurement, par les esprits qui pénètrent en nous, pourquoi ces Intelligences qui dirigent le monde ne pourraient-elles pas, pour guider les mortels, ce qui est leur premier soin, tracer pendant la veille quelques images et idées sur leurs corps cékstes, comme une sorte d'enveloppe, pour que nous puissions y lire les événements futurs? Est-on malade, dit-il à celui qui a recours à Esculape, les Intelligences ^voient son image pour lui montrer ime herii>e salutaire ; qui
' De la divination par les songes.
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empêche que le malade, favorisé par ses Intelligences, n'userçoive dans Fair Timage d'Bsculape et de Therbe bienfaisante? Ces subtilités sont r^KHissées par de misérables eiïroutés qui ont à k boudie le mot de sainteté, et qui, plongés dans la pa» resse ou les vices les plus honteux , ni^riflentla seîeiice camsûft n'étant qu'une affaire de curiosité.
ALEXANDRE
Pourquoi ft la Hiort de César vit-KMi Apparaître (rois soleikf On dit qu'il en fut de même pour Qufaltus Blinutius, Q. M a<* rius, Marc Antoine et d'autres.
JULES CÉSAR
C'est peut-être que les rayons solaires soulevèrent des vapeurs si épaisses que l'image du soleil se forma dans ces vapeurs comme dans une matière plus dense ; aussi les devins les plus sages de la république prédirent avec raison des calamités imminentes et qui éclatèrent en effet, parce que la lumière du soleil, arrêtée par un épais brouillard, ne donne qu'un faible secours à la terre ; les fruits ne mûrissent pas, et la stérilité de la terre engendre des maladies contagieuses. En outre, cet amas de vapeurs entassées se résout en pluies abondantes; les fleuves débordent, les digues sont rompues, les chemins effondrés, et les hioissons pourrissent sur la terre; alors la famine vient se joindre à la p^e pour augmenter les calamités publiques.
ALEXANDRE
Nous lisons dans la vie de Charlcmagne que sous le règne de ce prince auguste le soleil se voila entièrement trois jours après une éclipse de lune; comment cela peut-il arriver î
JULES CÉSAR
Sans doute parce que )es vapeurs souleyées par le soleil de? vinrem; tellement épaisses, qu'elles interceptèrent la lumièret
ALEXANDRE
Mais dites-moi, >e vous prie, jK>uixiuoi le soleil est en grande partie masqué par les nuages, tandis que pendant la nuit la lune brille sans obstacles?
CBDf lES ffDHUMKMHIIQDB9 ME 9AMHI. MS
JULES CÊSAft.
PaFoe que le sdeil par l'attraction condense Tair qui le voile jusqu'à ce qu'il soit dissipé ; la lune, loin de les attirer,, les diftffipe, car sa chaleur est à peine sensible, et l'air moins épais n'obscurcit pas l'image de la lune.
Pourquoi le soleil ne projette-t-^il quelquefois qu'une lundère jaunâtre? serait-ee un signe de deuil dans les deux à l'occasion de la mort de quelques rois?
JULES CÉSAR
Nullement ; c'est l'effet d'une éclipse de soleil.
ALEXANDRE
Pourquoi le soleil paratt-il jaune alors 7
JULES CÉSAR
Parce que, dit Cardan S la lumière étant faible prend une teinte jaune.
ALEXANDRE
Mais comment la lumière du soleil peut-elle être faible? par quoi est-elle obscurcie?
JULES CÉSAR
Par rien, assurément; ce n'est pas lui qui souffre, c'est notre œil. Au reste, j'ignore entièrement pour quelle raison la lumière en diminuant prend une teinte de safran ; car ce n'est point par la faiblesse du rayonnement, mais par la présence d'une teinte sombre que nous voyons se formor l'aurore, qui ne provient pas d'une faible lumière, comme le dit Cardan, car alors le soleil est proche, et il ne doit sa teinte jaune qu'à la densité et à la variété des vapeurs : elles sont dorées ou ternes, jaunes ou rouges, selon la matière. Je fus à même l'an dernier de m'en assurer d'une manière certaine, près de Nice, cette sentine de tous les vices, indigne d'être gouvernée par l'auguste prince de Savoie auquel elle est soumise. La crainte des bri^ gands m'avait forcé de passer la nuit dans une butte au milieu des champs ; b, ne voulant pas dormir, afin d'éviter loate tra^
•Dola8vblilité,lib.IV.
bison, je pâmai la nuit à considérer les astres. An lever de Tanrore je tîs 8*élever une légère tapeur, assez semblable aut nuages, qui vevla tout à coup le soleil; je pensai que c'était ufl effet des rayons du soleil qui éteignaient la lumière des astres qui jusqu'alors m'avaient éclairé. Cependant je n'étais pas sa-*' tis£ait de cette explication, car la lumière du soleil aurait dû être plus forte pour dompter ainsi celle dès astres; je m'arrêtai donc à cette opinion, que le changement avait liea à cause de l'obscurité et non pas dans l'air, mais dans mon ceil, qui est comme aflaibli quand une lunûère plus vive remplace celle de la nuit; mais rêvions à la question.
ALEXANDRE
Pourquoi dans une éclipse de soldl la lumière paratt-elfe jaune?
JULES CÉSAR
C'est, je crois, parce que la lumière se dissémine dans Tair^' et que par ce contact elle perd de sa splendeur; une faible lU" raière est étouffée par les parties de l'air qui, bien que transpft^ rent, offre dans une longue étendue l'apparence d'un corps épais, à cause de l'éloignement des parties, de manière qu'il paraît en quelque sorte coloré ; c'est pourquoi une faible lumière ne pouvant pas le changer au point de le rendre brillant, lui donne une teinte jaunâtre.
ALEXANDRE
Fort bien ; mais pourquoi voit-on mourir quelques rois après l'apparition d'une comète?
JtJLES CÉSAR.
C'est peut-être par suite de la sécheresse qu'elle occasionne, car la chaleur de cet astre attirant la vapeur, les pays au-dessus desquels passe la comète sont frappés de sécheresse ; alors les aliments et les boissons joints aux fatigues du travail peuvent faire mourir les princes. Il pourrait se faire encore que la comète étant un astre faible, l'air dût être moins dense là où elle se montre; c'est pourquoi on en voit plutôt en été qu'en hiver. L'air alors ne pouvant retenir les vapeurs qui forment la pluie, il en résulte de la sécheresse et par suite une grande stérilité ;
ommŒA raiiMoniuHns bb râMmu 3ST
de fil des morte iioinbreti§e8, et sartont chez les graads, qui la plupart sont âgés, adonné» aux f^irirs de Tamour, et que la moindre cause met en danger. Ajoutons que parmi ceux qui meurent» on compte ceux qui étaient remarquables par lerarsdign^, bien.[du» que les philosophes quisentent Tbuile* n se pourrait aussi que la raréfaction de Tair changeât les hw-^ meurs en bile» car alors il y a sécbei^esse dans Thomme, qui est ausntôt porté aux séditicms, aux guerres» et à causer a«x ffois une mort cruelle ou des maladies, à cause des vexations qu^ oit à endurer de la part de st^eto rebdks. Les espiite supérieurs et immatériels qui meuvent les deux prenant ub soin particulier des rois, veulent peut-être les avertir par une co- Bièle d'avoir à se prémunir contre les «abôches* Fauuil dh-e avec Lucien qu'il n'y a rien de vrai en tout ceci, puisqu'on a vu plusieurs comètes dans toute l'Europe, qui n'ont été suivies d'aucune infortune royale» et que bien des princes meurent sans aucune apparition préalable? Dirons-nous enfin que ces apparitions effrayent les r<Ms» par suite de l'opinion commune que c'eif pour eux un signe de mort» et que cette triste pensée vient abr^er leurs jours?