DES SIBYLLES
ALEXANDRE
Puisque nous en avons fini avec les orades , voyons com«ment les sibyUes pouvaient prédire les événements futurs.
JULES GÊSAR.
C'était peut-être par Tétude et la contemplation des astres dont Dieu se sert pour gouverner le monde. C'est ainsi que l'aruspice Spuria avertit Caîus César qu'un danger le menaçait avant les ides de Mars. Avant la naissance de César Auguste , Marathus prédit que la nature allait mettre au monde un roi ' pour le peuple romain. Publius Rigidius, instruit de la naissance d'Auguste, affirma que le maître du monde venait de naître. C'est ainsi encore que Scribonius prédit l'empire à Tibère, qu'un astrologue prévint Tibère qu'un jour Galba régnerait, et cependant Galba n'était pas de la famille impériale. Du vivant même de Néron , l'astronome Séleucns annonça à Othon • qu'il serait empereur. Les £iiseurs d'horoscope ayant appris la naissance de Vitellius , lui prédirent une moti funeste. Joseph , si renommé chez les Hébreux , prédit que Vei^asien régnerait à Rome. Enfin l'astronome Asclétarion annonça la mort de César et la sienne. Je pourrais dter une infinité d'autres exemples tirés de Plutarque , de Tite-Live, de Justin, de Valère-Maxime et d'autres histcurieDS très-sérieux. Peut-être les devins et les sibylles^mt^ils nés sous la eonstdlationqui donne la vertu prophétique.
ALEXANDRE
Que soi^osex-vous là ?
JULES GÊSAR.
Ce que je prouverai par des raisonnements et des exemples.
ALEXANDRE
A qui en appeUerez^vous pour ces expériences t
OEUVABS MULÛSOPHIQUSS IW VâMlNl. 2l9
JULES CÉSAR
Au siège de Sagonte par Annibal , ua enfant né k peine prédit ce qui arriverait. D'après la conjonction de Vénus , de Jupiter et de Mars dans le huitième degré de la Balance avec Mercure, qui seul atteint son but dans pe degré, Hali Habenragel annonça qu'il était né un enfant qui, favorisé d'en-haut, prédirait Tavenir. Plutarque rapporte dans la vie de Marcellus , que des bœufs et d'autres animaux du même genre ont prophétisé.
ALEXANDRE
Gonunent prouverez-vous cela par le raisonnement?
JULES CÉSAR
J'ai montré ailleurs que Dieu a donné aux Intelligences motrices des cieux le gouvernement du monde ; elles pren-* nent donc soin des choses d'ici-bas et surtout de l'homme; pour qui tout a été ordonné , selon l'opinion du Philosophe. Parmi les hommes , elles s'attachent surtout aux rois et aux princes, qui servent d'exemple au reste du monde ; de là vient que Jacob , un ouvrier d'Estaples , affirme qu'en Egypte la mort des rois était toujours annoncée par des prodiges. Aussi parmi les catholiques il est reçu que les princes ont deux anges gardiens qui doivent les avertir des événements futurs. Le Philosophe dit que si l'homme a plus d'obligations à remplir que tous les autres animaux , c'est parce qu'il a plus de besoins ; car Aristote lui-même et Platon dans leurs traités de politique, affirment qu'en général les diverses opérations sont mieux faites par plusieurs agents particuliers que par un seul ; c'est pourquoi il était très-important de ne confier qu'à un petit nombre d'hommes choisis tout ce qui avait rapport aux prophéties touchant les événements de la république. Il est trèsfacile aux corps célestes d'en agir ainsi, car s'ils accordent aux plantes et à quelques pierres d'annoncer l'aTenir, comme l'attestent les hommes les plus graves et comme le témoigne Albert , combien plus facilement peuvent-ils faire de même pour l'homme, espèce d'intermédiaire entre les choses éternelles et les corruptibles, et qui est bien plus propre à reoeTdr
2ttO OBUTRBS PHILOSOPHIQUES DE VAIVUII.
les impressions célestes ! Dans le Méaon , Platon dit que ceux qui sont poètes naissent tels , parce qu'ils disent souvent ce qu'ils ignorent. Le môme affirme dans le Phèdre, que les devins , les sibylles et les augures sont transportés de fureur, qu'ils ont l'esprit agité et qu'ils tombent en extase. Dans rion il dit que la poésie est une chose sacrée, que les poètes sont les messagers des dieux , et qu'ils ne chantent que parce qu'ils sont animés de l'esprit divin.
Tout cela est vrai , car Ovide a dit : « H y a en nous un » Dieu qui nous agite et nous échauffe; son souiQe vient des » demeures éthérées. » Platon n'avait pas cependant le droit de parler ainsi , lui qui voulait bannir les poètes de sa république ; je vous prie , recherchons comment les corps célestes peuvent instruire les devins.
JULES CÉSAR
Ne serait-ce pas en agitant les images des choses à venir dans l'intellect du devin ? Pourquoi s'en étonner ? Si le soleil donne à du fumier la forme d'une souris , ne peut il pas plus facilement peindre dans l'imagination du devin les événements futurs? Elle est soumise au ciel aussi bien que le fumier. Si les historiens rapportent que l'avenir est souvent révélé en songe, ce qui ne peut être rapporté qu'aux Intelligences qui meuvent les cieux , pourquoi ne feraient-elles pas la môme chose pour les devins pendant la veille ? L'intelligence se servait-elle du devin comme d'un instrument , ainsi que le musicien d'une flûte pour émettre un son? d'où il arriverait qu'ils disaient souvent ce qu'ils ne comprenaient pas, comme font les perroquets? Assurément une Intelligence n'est pas un corps , ni une vertu dans un corps, comme on le dit de l'harmonie des physiciens ; c'est pourquoi n'étant à proprement parler ni dans un lieu ni dans un sujet , qui s'oppose à ce qu'elle assiste le devin? En outre, qu'a de plus qu'une Intelligence, un ange ou un démon pour assister un prophète ? Assurément ceux qui parlent autrement des Intelligences et des corps célestes s'imaginent qu'il y a parmi eux des mâles et des femelles , qu'ils
OEUVRES PHILOSOPHIQUES DE VANINl. 251
habitent certains lieux déterminés et qu'ils ne peuvent pas embrasser plusieurs objets à la fois, tandis que dans le seul corps du soleil une Intelligence suffit pour faire briller toutes ses œuvres. Faut-il croire que les prophètes ont en abondance les humeurs qui portent à la divination ? C'est pour cette raison qu'Aristote, le dieu des philosophes, pensait que tous les devins étaient mélancoliques; mais c'est un astre et non le devin qui tire parti de cette organisation ; c'est pourquoi la sibylle ne donnait de réponse que quand la mélancolie la disposait à recevoir l'inspiration divine , qui alors se manifestait par des actes dans le sujet bien disposé, et que les corps célestes regardent favorablement. C'est pourquoi le prince des poètes a dit de la sibylle de Cumes :
Non vultus, non color unus, Non comptée mansere comœ, sed pectus anhelum, Et rabie fera corda tnment, majorque yideri Nec mortale sonans, afflata est numine quando Jam propinquiore Dei '.
£1 un peu après :
Ât Phœbi nondum patiens immanis in antro BacchAtus vates, magnum si pecto reposait EzGossisee Deum : tantd magisiUe fatigat Os rabidum fera corda domans, fingitque premendo '.
Les sibylles ne rendaient pas autrement leurs oracles, ce qui ne provenait nullement de la colère des dieux, comme le croyait lé vulgaire, mais du désordre de leur esprit et des différeiites positions des astres. Si vous n'êtes pas convaincu, je vous citerai l'opinion de Cardan. Il a pensé qu'il n'y avait qu'une seule âme pour tous les animaux, et qu'elle se manifestait plus
' Ses traits changent, son front pâlit, ses cheveux se hérissent ; son sein se gonfle agité par la fureur ; sa taille semble s'agrandir, sa Toix n'a rien d'humrfn ; le dieu s'empare d'elle et la tourmente.
' Cependant la prêtresse à demi domptée se débat dans son antre pour échapper au dieu qui l'opprosse ; mais le dieu la maîtrise et dompte enfin sa bouche rebelle.
SS2 OBUVIÉB PlHLOSOrafQUVS DB TANIIII.
OU moins sdon la disposition de la matière ; de Ht proviennent les différentes classes d'animaux plus on moins ^aorants. « D'où Tiennent les jH-ophètes, dit-il S et ceux qui annracent » l'avenir avec tant de certitude? Lorsque l'esprit n'est en an- » cune façon mêlé avec le corps, l'animal est une brute; c'est » un homme si l'esprit ne s'y joint que dans une quantité mè- » diocre ; mais s'il s'y répand en grande quantité et sans ob- » stacle de la part de la force corporelle, l'homme est un pro- » phète. C'est pourquoi on n'apprend pas à être prophète, et » qu'il n'y a pas de prophètes dans tous les pays, parce que » d'abord l'esprit pur n'a pas besoin de rien apprendre, et » qu'ensuite il est impossible qu'il y en ait près des pôles; le » corps des habitants est trop dense pour être accessible à la » grande légèreté de l'écrit Platon déclare dans son Tintée, » qu'un corps faible et grêle est le plus appro]Hié à l'etcellence » de l'âme. Il dit que Dieu aurait pu rendre le corps de rhomme » plus solide, afin qu'il fdt moins exposé aux dangers du de- » hors; mais il préféra le faire plus faible pour qu'il fût plus » propre à la contemplation; c'est pourquoi on vit tant de pro- » phètes dans la Palestine. En effet, dans cette région, la tem- » pérature est modérée et la plus douce de toutes les régions » du cieL Les prophètes ne sont ni timides ni emportés, car » les passions appartiennent nécessairement à un corps plus ro- » buste ; aussi ceux qui sont dans ce dernier cas peuvent vi- » vre plus longtemps. Les prophètes sont également très-mo- » dérés pour le manger, car trop de nourriture rend lourd et » gras; plusieurs même se retirent dans des lieux déserts, et » restent étrangers à la volupté qui affaiblit le corps et l'âme. » Il faut qu'ils soient exempts de tous soucis et que leurs pa- » rents ne soient pas des impies ; car il y a chez ceux-ci des hn* » meurs vicieuses qui s'opposeraient à la pureté nécessaire au » prophète. Il est certain que cet esprit qui l'agite ne procède » point par des connaissances particulières, mais seulement » générales ; le fait particulier n'est dévoilé que par la ren->
' De Vimmortaltté de Tâme,
contre de ces deux sortes de connaissinces; 3 arrive delà que ce n'est qu'après révénement que l'oracle est compris; mais alors on peut voir que tout s'est accompli de la manière la plus rigoureuse. Car puisque, d'après ATerroès, les conditions générales de l'avenir apparaissent dans les songes, condiiioBsqui nous font conjecturer les faits particuliers, il en est de même pour les prophètes pendant la veille. En effet, l'âme universelle émeut plus fortement l'esprit que ne fait le del pour l'imagination pendant le sonmaeil, surtout quand le corps y est préparé. II est inévitable même que tous deux agissent sur plusieurs peuples, parce que l'âme universelle par son action sur l'esprit d'un grand nombre entraîne l'assentiment de la foule, car il est nécessaire que la partie obéisse au tout, la cause h l'effet, comme la lumière au soleil. Ceux qui obéissent ne sont point entraînés par une connaissance précise, mais par un mouvement naturel. Nous pouvcms conclure de là, que le prophète est aussi loin de l'homme ordinaire que l'homme l'est de la brute : le prophète est comme un intermédiaire entre l'âme seule et l'homme, de même que l'âme du prophète, distincte de l'âme universelle , est encore un intermédiaire ; enfin l'âme universelle est le lien qui nous rattache à l'Intelligence sa- IH'ême et particulière des deux. Avicenne pensait que cette puissance de produire des merveilles avait pour but de faire croire au peuple que quelques hommes avaient un pouvoir supérieur; mais les paroles des prophètes montrent que notre âme tire son origine de l'âme universelle, et ipi'eile connaît le particulier sous une forme du général, et ce mode de connaissance, notre esprit le conserve lorsqu'il est seul. Pourquoi arrive-t-il à plusieurs de sentir la mort de leurs amis ou de leurs parents absents? Sans doute parce qpie des deux côtés il y a une même lumière; aussi ces rapports n'existent qu'entre les esprits les mieux unis, comme entre une mère et ses fils, entre des frères quand ils s'aiment. Il est avéré que tous les habitants d'un même lieu n'ont pas tous la même force de pressentiment, parce que
itt
i cfiez tott^ rdme h'est pas également afrancbie àa wrfB. Qn y {)ètit expliquer pair M commeot on deyine parles songes; «ir^ 9 côtntfie je l'ai dit, râmë est alors moins assert ie aux opéra- » iiotis dii eorps. Ainsi qttand Tftme est talide, le corps iaiUe » et latigufssatit, les sens intérieurs sont plus purs, et Tâme 9 pliis libt'e petit saisir plus facilement les Image» des choses; h car reàprit (}ni nous éclaire connaît les indlTidualltés, comme I lé pense Aticeiine, on par la Connaissance des uni?ersaux il » peut coiinahre le particulier, sans pouvoir cependant se moni$ trer. On comprend dès lors pourquoi ceux qui sont apr le ij pbitii de mourir prévoient leur mort pins facilement que les î» autres; cat Tintelligence commence à se séparer du corps; « celhi-d et Tâme sentent cette séparation, non comme un » objet, mais comme Tœil voit les ténèbres et TobScurltéf ou * comme un chêne la force qui dirige ses racines. L'flme enlia >J tôfaimence à se rattacher à son principe, et par slùte provoa que tes images des choses futures; l'âme des mourants s*^ » pure, comme nous le dit Gicéron, et les loià ordonnent Texé- » bution des dernières volontés. »
ALEXANDtlB.
Cardan raisonne foH bien, assurément; Inais apprenez-ftiiii en quoi les péripatéticiens diffèrent des platonitieus touchant les oracles des sibylles.
JULES CÉSAR
Tous deux les attribuent à l'humetii* mélancolique, cAr AKstote (traité de la Divination) dit que les mélancoliques peuvent prévoir de loin, à cause de la force de THumeur; qtt*i!8 ont rimagination prompte à recevoir Timpression des cnoses célestes. Dans ses problèmes, il rappot-te à la mélancolie la puissabce divinatoire et la nature des sibylles. Matbh parle dé même dans le Ménon , le Phèdre et dans Tlbn; les platoniciens ajoutent plusieurs fables à celte vérité.
ALEXANDRE
Faites-les-moi connaître, je vous en prié,
JULES CÉSAR
ils disehl que l'humeur mélahcolique a tiUë telle pnissahce
mcnxs wmuMonavfn w mnai. Ml
qu'efle peut même entraîner des démons célestes dans le corps bomain; leur présence alors agite les hommes, qui fom entendre des choses étonnantes; toute Tantiquité atteste ce fait» en Tenvisageant sous un triple aspect» et d'après la triple appréhension de l'âme ; saYoir, TimaginatiTe * la rationnelle et la spirituelle. Ils disent donc que l'âme, poussée par l'humeur mélancolique et ne rencontrant aucun dlMtacle, transgresse toutes les lois du corps, se porte tout entière dansTimagination, qui devient ainsi la demeure des démons inférieurs « qui inspirent souvent les pensées les plus admirables à de simfdes artisans. C'est ainsi qu'on voit un homme ignorant devenir tout à coup peintre, architecte remarquable, ou maître dans un art quelconque. Quand des démons nous font ainsi connaître l'avenir, c'est principalement pour ce qui concerne les troubles des éléments, le retour des tempêtes, comme une pluie, un on^e, une inondation, un tremblement de terre« la mortalité, la famine et les fléaux du même genre; Aulu-<}elle rappMt que le pontife Cornélius, au moment où César et Pompée éuient aux mains dans la Thessalie, fut saisi à Padoue d'une fureur prophétique, et annonça le moment, l'ordre et l'issue de la bataille. Quand l'âme est tout entière à la raison, elle devient la demeure des démons intermédiaires; de là vient la connaissance des choses naturelles et humaines. C'est ainsi qu'on voit un homme devenir tout à coup philosophe , médecin ou orateur habile; dans l'avenir ils prédisent les changements des empires et les révolutions des siècles; telle était la sibylle à Rome. Mais quand l'âme est entièrement dans le domaine spirituel, alors elle est la demeure de démons plus sublimes , qui dévoilent les secrets des dieux , comme la loi éivine , les ordres des anges et tout ce qui a rapport à la connaissance étemelle des choses et au salut des âmes. Alors l'âme connaît les pensées de la divine Providence, comme les prodiges et les miracles à venir, un prophète qui doit paraîtrai oil un changement de religion.
AL2XANDBB.
Cooiment prouvert-on.cela!
)5è ORUVRIS PHILOSOPHIQUES DB VANITfl.
JULES CÉSAR
Parce que les sibylles ont parlé de la venue du Christ longtemps avant sa venue. Ainsi Virgile comprenant que le Christ devait naître bientôt, rappelle la sibylle de Cume^, et dit \VoU «oh:
llUima Gttinsi jaUTenit temporis stas, Magnus ab integro aeolorum nasoitur ordo, Jam redit et virgo, redaunt Saturnia régna, • - Jamnova progenies cœlo demittitur alto '.
Un pen plus loin, pour montrer que le pédié originel est eiïacé, il ajoute :
Te dupe, si qaa manent aoelerU yeattgia noelri Irrita, perpetuo solvent formidÏDe terras \
il mentionne ensuite la chute du serpent et de Tarbre de la mort, ou de la science do bien et du mal, en disant :
Occidet et serpens et fallax berba veoeoi *•
Enfin il annonce que le germe du péché originel doit rester; adît:
Piuca karasB mberunt prise» vestigift frtddSs \
ALEXANDRE,
n ne manque pas douleurs qui ont. appliqué ces vers k Au«9 guste. Au reste, il ne serait pas étonnant que les sibylles eussent prophétisé la venue du Christ , car elles étaient vei:8éea dans la lecture des livres prophétiques des Hébreux^ Mai» n'y a-t-il pas d'autre réponse h faire sur les prophétios des sibylle^!
> Déjà le dernier âge prédit par la sibylle a commencé, Tordre des siècles vt renaître ; la justice et Saturne vont régner de nouveau ; une nouvelle généra* tion est envoyée des cmux;
* S'il reste encore quelques vestiges de nos orimes passés, la terre sera pou toujours délivrée de toute crainte.
* Le serpent mourra ainsi que l'herbe vénéneuse. Ml restera quel(|aes vestiges de l'ancleiMe tfeailtate.
OBUVBKS PHILOSOPUIQIJBS ]>E VANIMI. 3lH%
JULES CÉSAR
Notre âme (dit Apulée) étant simple et pure, peut, atjtirée par Tattrait des choses sacrées, s*endormir et se fermer entiè* rement au présent, en sorte qu'oubliant le corps, elle retourne à sa nature ; alors éclairée par une lumière céleste, agitée d'une fureur divine , elle présage l'avenir , et les effets sont d'autant plus admirables que sa puissance est plus grande,
Mais si Tâme est simple, comment p6ut-elle être endormie par quelques vaines pratiques? comment, en songeant aux choses divines, peut^elle oublier le corps, qui est im instrument indispensable pour penser ?
JULES CÉSAR
Voici ce que Jamblique écrivait à Porphyre : « La sibylle » était soumise à Faction dû dieu de deux manières : soit au «moyen d'une vapeur légère et chaude qui s'élève à la bouche » de Tantre ; ou bien, s'asseyant dans le sanctuaire, sur le tr^ » pied d'airain consacré au dieu, la sibylle rendait des oracles. » Un feu s'élevant de l'antre entourait la prêtresse et la rem- » plissait du dieu; ou bien, assise sur le trépied sacré qui lui » communiquait le souffle divin , elle prédisait aussitôt rave- » nir. Quelquefois elle tenait à la main une baguette que lui 9 avait donnée le dieu, quelquefois elle posait d«ns Teaii ses pieds » entourés de bandelettes, ou elle respirait la vapeur brûlante » qui s'élevait du vase. Par tous ces' moyens, elle s'entourait » d'utie s^Ieâdeor divine et dévoilait les secrets de l'avenir. »
' ' ' ' ALkXArJDRE. [
' Ce sont Bi des febles auxquelles les vieilles femmes ne voudraient-pas croire; si je ne me trompe, l'opinion qui regarde les' sibylles comme inspirées par les démons est la plus vraisemblable.
JULES CÉSAR
Lés médecins se moquent de cette opinion.
ALEXANDRE
J'ai lu tout ce que disent des démoniaques Hippocrate et Galien « mais je ne sais pas ce qu'en dit Cardan.
18 OBOtaBf VHIUMOmOVtt ts TAHniti
JULES CÊ8A11.
Vous l*af«z 0Ott8 la main, lisez.
DES DÉMONIàQUE».
ALBXANDU.
Voici les paroles de Cardan * : « D'où vient qu'il y a des dé- » moniaqaes 7 La raison est la même que pour It lumière sur » des colonnes cannelées • des miroirs brisés ; car sur les co** 9 lonnes k lumière eal divisée, et dans les miroirs elle repris » sente plusieurs images qui semblent différentes» et comme uo » effet de la pression de Tmil ; car un seul objet parait double; « l*œil croit voir plusieurs objets où il n'y en a qu'un, et ille » croit parce qu'il est senl à voir. Mais dans Tâme cette lu-* 9 mière étant divisée à l'infini, Time devient multiple; on croit » ressentir la présence d'un grand nombre d'esprits immondes» » c'est pour quoi les exorctsmes réussissent mieux que lamé*' » decine; car, comme je l'ai dit, c'est parla fin et l'imagination » que rime est gouvernée. Il est prouvé* en effets que plur 9 sieurs ont été délivrés par des paroles probnes» Dana ce cas » l'baleine est forte, comme celle d'un malade, et c'est ce qu'on » Toit surtout cbei les femmes. Alais pourquoi ies démonia*' » ques paraiasentsis savoir ce qu'ils ignoraient auparavant? » Quand la division a lieu» si les parties ne brilien pas, les àé* » moniaques sont stupides et insensés : mai« ai la tanière est » seulement reflétée comme sur une colonne cannelée , les n démoniaques fiont d'une prudence extraordinaire; c'est à « cause de cette multitude d'images qu'ils se croient possédée >» des démooa. Cette multitude de fiormes et le secours de l'Âme » universelle leur donnent la connaissance de l'avenir H de » J'inconnu ; mais si l'esprit ne leur vient pas en aide, comme «"cela arrive souvent, ils ne disent que des cboses fanaaei ; alpra » il faut deviner au hasard, » Yoili ce que dit le maître en sub-
1 De rimmortalM 4» i'ia»
OBOTASS ^miOS,OPSÏ0UBS PB VANINI. 25J
tilités; mais vous, quelle ^st votrje opinion sur les frénétiques ^ les démoniaques 7
JULES GÉSAB.
Je me soumets à la sainte Église romaine : toutefois, je sai|3 qu'un grand nombre ( la religion me défend de dire tous) pensent que ceux qu'on regarde comme démoniaques ne sont tout simplement que tourmentés par une humeur mélancolique ; car celle-ci venant à céder à l'action de la médeciAe^ il n'y a plus de possédés. Pour ne pas dire que les mélancoliques seuls sont exposés à ce mal, je citerai de jeunes filles nubiles et des veuves qui, par accidents, y sont également exposéçs. Au surplus, l'opinion et la crédulité ne sont pas pour peu de cbose dans tout ceci : ainsi, en Espagne et en Italie, tout le monde croit aux démoniaques; en France, quelques-uns à peine; en Allemagne et en Angleterre, personne. Je n'attribue pas cette différence au climat, car lorsque le catholicisme florissait dans ces deux derniers pays, on y comptait des énergumènes^q grande quantité ; les honunes les plus sages l'attestent, et cei»-Ui ne rév cuserottt pas leur témoignage, qui savent qu'en Espagne et «i ItaUe on ne vit jamais un philosophe ou un théologien possédé du démon.
ALEXANDRE
€da est vrai, mais qu'importe? j'ai vo àPadoue «se fenuiii possédée du démon, et qui prononçait des paroles daasuQ£ bague qui M était étrangère; ë peine le prêtre M eut-il (été 4ê l*ean bénite sur h tête qii'«He s'apaisa.
IULES CÉSAR
Je n'infirme pas ta vertu de l'eau lustrale, à kqude h {Mpe Alexandre, interprète delà religion divine, accorda tant deprv tiléges : je n'affirmerai pas non plus que les quelques mois la* tins que débitait cettefemmelette, elle les avait appris pour cacher de sacrilèges amosrs; mais void comme je Faisoanerai^ l'âme liumaîne possède en die la science de toutes choses, 'la connaissance de toutes les langues, car eHe est d'origkie céleste et participe à l'essence divine; mais elle trouve à déployer ses forces la même résistance qu'un brasier wcifiaAiHf^Um a çou-
tM OEUVRE» FIIILOSOFUJOIU» DK VàMMU
vert de cendres : ainsi les feux de notre esprit ont besoin d'être excités pour dissiper les humeurs épaisses qui les couvrent et briller d*une luuiit*re pure et resplendissante; aussi Platon di* sait-il que notre science n*e8t qu'une réminiscence,
ALEXANDRE
Je le sais^ mais que concluez-vous de là?
JULES CÉSAR
Quand les humeurs sont dans une grande fermentation, les esprits vivement agités se portent rapidement au cerveau, et en font sortir, comme de force, la connaissance des langues qui y était cachée, h peu près comme nous tirons des étincelles d*un caillou en le frappant avec un autre.
ALEXANDRE
Ce que vous dites m'endiante.
JULES CÉSAR
L'expérience n'a-t-elle pas montré que pendant les chaleurs de Tété, ceux qui sont pris d'une fièvre chaude prononcent souvent des mots d'une langue qu'ils ignorent ; que des personnes sobres, après avoir bu plus que de coutume, de stupides qu'elles étaient, deviennent aussitôt spirituelles; Horace a bien signalé ce fait :« Quel est celui, dit-il, à qui le vin n'a pas donné de l'esprit ? >» Ainsi dans la Thrace, il y avait un temple consacré à BacdHis, dont les prêtres ne rendaient leurs oracles qu'après avoir lût de copieuses libations : en effet, la chaleur du vin anime l'âme, réveille les esprits assoupis, qui alors se portent au cerveau et délient ces voix qui s'y trouvent comme renfermées; c'est pourquoi les philosophes anciens, entendant les apôtres parler plusieurs langues, ne virent eu eux que des hommes ivres, comme l'atteste saint Luc par ces paroles : « D'autres les j» railbient, disant qu'ik étaient pleins de vin. » Ainsi quand les méhincoliques ont mis en mouvement, par la force du mal, les esprits vitaux et animaux, ils prononcent des paroles qui étaient cachées au fond de leur âme.
ALEXANDRE
Quel rapport y a-t-il entre ces faits et l'eau bénite?
om/miris pliiiôébPHtotBè ht VÀNiNi. 261:
JtLES tÉSAB.
' Les mélancolkfifês parlent souvent différentes langues (ainsi qtie je l'ai dit), parce que Tirtipétuosité des humeurs, comme un flambeau ardent, enflàimme leur âme, et que le mouvement des esprits leur procure cette connaissance par laquelle ils prononcent des mots étrangers; cela étant, faut-il s*étonner si de l'eau froide en tombant sur leur tête calme la fureur du mal?
ALEXANDRE
Cette iemme paraissait plus excitée.
JULES GÉSAR.
Parce que les humeurs troubles qui se portaient au cerveau' étant arrêtées par Feau, elle-même étant vaincue par le mal et le désordre de son esprit, elle commença d'abord par oublier ce qu'elle avait dit et ce qu'elle avait fait.
ALEXANDRE
Cela est vrai,
JULES CÉSAR
Mais quand on lui eut rappelé quelques-unes de ses paroles, elle commença à rougir ; c'est en général l'effet de la honte.
ALEXANDRE
Je ne ferai pas comme Thomas Morus, qui ayant entendu discuter Érasme, qu'il ne connaissait pas, lui dit : Ou vous êtes un démon, ou vous êtes Erasme ; mais je dirai en parlant de votre sagesse : Ou vous êtes un Dieu, ou vous ête^s Yanini.