VIII NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
le Style de Pierre ArétiD; mais cette simple assertion ne suffit pas pour détruire les raisons données par la Monnoye, dans une dissertation remarquable > , et dans laquelle il démontre que ce livre n'est qu'une chimère. On l'a attribué à l'empereur Frédéric II ^, et ensuite à Pierre Arétin. Quoi qu'il en soit, une imputation de cette nature annonçait k Vanini des dangers qu'il crut éviter en quittant Paris , et dans lesquels il vint tomber à Toulouse. S'il faut en croire son apo* logfste ^ qui s'appuie sur le témoignage de Borrichius, Vanini s'était fait à Toulouse des amis avec lesquds il tenait de petites conférences sur des matières de philosophie ; toujours est^l qu'il ne tarda pas à être dénoncé par un gentilhomme nommé Francon. Je citerai à cette occasion les paroles du père Garasse ; on verra de quel style se servaient les ennemis de Vanini pour parler de lui. « Lucile Vanini » étoit Napolitain, homme de néant, qui avoit rôdé toute l'Italie en » chercheur de repues franches, et une bonne partie de la France en n qualité de pédant. Ce méchant belistre étant venu en Gascogne , » l'an 1617, faisoit état d'y semer advantageusement son yvraye et n faire une riche moisson d'Impiété, cuidant avoir trouvé des esprit» » susceptibles de ses propositions : il se glissoit dans les noblesses n effrontément pour y piquer l'escabelle , aussi franchement que a'il » eût été domestique et apprivoisé de tout temps à l'humeur des n grands ; mais il rencontra des esprits plus forts et résolus à la dén fense de la vérité, qu'il ne s'étoit imaginé. Le premier qui flt la » découverte de ses horribles impiétés fut le sieur de Francon , geni> tilhomme de bon esprit... 11 échut que sur la fin de 1618, Francon n étant allé à Tolozê, comme il étoit en estime de brave gentilhomme, » de bonne et agréable compagnie, il se vit aussitôt visité par un Itan lien, duquel on parloit comme d'un excellent philosophe et d'un » esprit qui proposoit force curiosités toutes nouvelles... Cet homme » disoit de si belles choses , des propositions si nouvelles , des poln* » tes si agréables, qu'il s'attacha aisément à Francon , par une sym-
' Tome IV du Mëoagiana.
' On lui attribua ce livre supposé, parce que ses ennemis l'accusaient d'avoir dit que le monde avait été dupe de trois imposteurs. Du reste, on Ta également attribué à Arnaud de Villeneuve, à Bernardin Ochin età Postel, savant visionnaire du seizième siècle.
» Apologiapro Vanini. p. 39.
DE J. C. VikNINI. IX
9 pathie de ses humeurs hypocrites, souples et senriables. Ayant fait » Touverture de ses pointes, il commença à montrer Tétouppe; peu » i peu il Iftchoit des maiimes ambiguës, dangereuses, à deux re- » vers, jusqu'à ce que ne pouvant plus contenir le venin de sa ma- » lice, il éclata tout à fait ^ » Le P. Garasse ajoute que Francon eut d'abord envie de poignarder Yanini, mais que, réflexion faite, il préféra le dénoncer; ce fut ainsi que Yanini, qui peut-être était tombé dans un piège , fut livré aux mains de la justice. Le président Gramond ^ ne parle pas avec moins de passion ; mais son récit est intéressant en ce qu'il donne de la défense prononcée par Yanini quelques fragments que je vais citer en reproduisant le récit de l'historien, d étant sur la sellette, et interrogé sur ee qu'il pensait de Dieu, » il répondit qu'il etdorait avec, toute l'Eglise un Dieu en trois par- » sonnes et dont la nature démontrait évidemment Vexistenee, » Ayant par hasard aperçu une paille à terre, il la ramassa, et éten- » dant la main, il parla à ses juges en ces termes : « Cette paille me » force à croire qu'il y a un Dieu.,,. Et ayant fini son discours sur » la Providence, il ajouta : Le grain jeté en terre semble Wabofd » détruit et commeiu:e à blanchir; il devient vert et sort de terre, » il croît insensiblement; les rosées Vaident à s'élever, la pluie lui » donne de la force; il se garnit d'épis dont les pointes éloignent » ies oiseaux; le tuyau s'élève et se garnit de feuilles; il jaunit n et monte encore; peu après il incline la tête, jusqu'à ce qu'il » tombe» On le bat dans l'aire , et la paille étant séparée du blé » » celui-^ sert à la nourriture des hommes , et celle-là est donnée M cuêx animaux créés pour servir l'humanité. 11 concluait de tout » ce discours que Dieu était l'auteur de toutes choses , et pour ré- » pondre à l'objection que la nature était la catue de ces produo^ » tions, il retournait à son grain de blé, pour remonter à son au- » teur, et il raisonnait de cette manière : Si la ruiture a produit ce » grain,, qui est-ce qui a produit l'autre grain qui a précédé ce- » lui'Ci immédiatement? Si le dernier est aussi le produit de la na- » ture, qu'on remonte à un autre^ jusqu'à ee qu'on soit arrivé au
* Doctrine carieuse, p. I44etsaiv.
' Histoire de France sous Louis XIIl, liv. III.
X NOTICB 90R LA ?IB BT Lit OUVHAGU
» premier, qui néceaairement aura été créé, puiiqu'on ne eaurait n trouver d'autre cauee de ta production, n Gramond ajoute charitablement que Vanini parlait ainsi plutôt par vanité et par crainte que par conviction. ^< Jlœe LuciHue, dit-il en son latin, in oitentct- » iionem doctrina , aut metu magie quam ex conecientid. r> Les jugei de Vanini furent sans doute de cet avis, car ils le condamnérente avolrla langue arrachée et à ètrebrûlé vif. C'est encore le même historien qui nous rapprend , car les pièces du procès ont disparu , comme si les juges eussent craint d'avoir k répondre un jour de la sentence qu'ils avaient rendue. 11 est évident que cette sentence n'était pas suffisamment motivée, et que le supplice de Vanini fut un acte de fanatisme; aussi la mémoire du philosophe fut poursuivie pendant longtemps avec un acharnement sans eiemple; on refuaa même à la victime la triste gloire d'être morte avec courage. Dajle en pense autrement, et le Mercure françaie <» qu'on ne peut pas soupçonner de partialité puisqu'il ne cherche pas h eicuser Vanini , rapporte « qu'il mourut avec autant de constance, de patience et de n Tolonté, qu'aucun antre homme que l'on ait vu ; car sortant de la n Conciergerie comme joyeux et alègre. Il prononça ces mots en itan lien î Àilonit altone allègrement mourir en philoeophe. n
Qu'avait donc fait Vanini pour être brûlé vif à Tàgo de trentequatre ans?
^ti détracteurs lui ont beaucoup reproché ses paroles après sa condamnation et au moment de son supplice ; mais comme cette condamnation ne pouvait être motivée que par des faits antérieurs, ces reproches ressemblent beaucoup h un essai de justiflcatlon dont on sentait le besoin. Ce n'est pas à dire cependant que Vanini n'ait pas donné lieu aux attaques dont il a été l'objet: à l'époque où il vivait, il fallait moins que ses écrits pour Irriter des esprits prévenus et déchaîner les passions.
Né sur la fln du seizième siècle, il avait été élevé dans cet esprit de réaction qui accomplissait son œuvre en France après avoir remué une partie de l'Europe. Deux grandes questions entre autres agitaient les esprits, la philosophie et le catholicisme, ou plutôt ces deux
' Ann4<» iflio, tome V, p. «3 et 04.