EXERCICE IV
Preuve de la providence divine par la création du monde.
Il est hors de doute que le monde ne s'est pas créé lui-même ; car ce qui est en soi est étemel, n*a jamais commencé, et ce qui commence n*a pas toujours été : donc il ne s'est pas créé lui-même, la cause devant être antérieure à l'effet. Encore bien moins est-il le produit d'un autre monde; car je demanderais si celui-ci procède d'un autre , ce dernier d'un précédent , et ainsi de suite jusqu'à l'infini. Il est donc nécessaire c[ue tout effet ait une cause incorporelle, car l'action de cette cause suppose un sujet qui la subisse. Or, avant le monde , on ne suppose aucun sujet, puisqu'il est le premier de tous, donc il a une cause. Cette cause est incorporelle , et , par une conséquence péripatéticienne, intelligente ; car, d'après Aristote, toute substance incorporelle est nécessairement intelligente : cette substance incorporelle et intelligente, créatrice du monde, nous la nommons généralement Dieu. Je conclus que le monde est l'œuvre de Dieu, substance intelligente, et que par conséquent il est soumis à sa providence : ce qui le prouve, c'est que Tintelligence est le fait de la providence.
A ce raisonnement, nos adversaires répondent par des doctrines si diverses, si ambiguës, et tellement embarrassées, qu'ils semblent frappés de vertige et se perdre dans un labyrinthe inextricable où ils errent privés de leur raison.
Ils enseignent d'abord que nous avons tort de regarder Dieu comme l'auteur du monde, préférant la doctrine enseignée dans le Timée de Platon. Mais comment (répond Jules César) un
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monde fini peat-il naître de l'infini? Comment étant composé, matériel , sujet aux accidents, corruptible dans ses parties, en grande partie en poissance seulement, incertain pour lui-même, commimt peut-il sortir d'une source si pure et si sim|de? Estce bien là le fils d'un tel père? Cette ignormce de Platon, résultat de son incapacité à comprendre les livres prophétiques touchant le Fils de Dieu, aurait par grâce obtenu le silence des siècles, s'il n'eût osé former une génération de diverses sub* stances, entre lesquelles il n'y avait aucune proportion, et contre l'accord de toute la philosophie. Il adopte ensuite la coupable et inexcusable opinion de ceux qui font du chaos le principe des choses, expliquant dans le Timée la naissance du monde par séparation, conune le iait Ovide au livre premier des Mé* tamorphoses :
Hane Deus, et fnelior litem natura diremit, Nam ccdo terriw, et terris abecidit undas.
Et liquidum spiseo tecrevit éé œthere cœhunt Quœ, postquam evolvit, cœcoque exemit acervo. Diesociata locis concordi pace ligavit.
Un dieu, de l'univers architecte suprême, Ou la nature enfin, se corrigeant soi-même, Sépara dans les flancs du ténébreux chaos Et les cieux de la terre et la terre des eaux. Et Tair moins épuré de la pure lumière.
Quand il eut débrouillé la confuse matière, Entre les éléments séparés à iamais Il établit les nœuds d'une éternelle paix.
(De Saimt-Ahge.)
Laissant de côté les objections sans nombre qu'on pourrait opposer à un système si pleinement opposé à la raison , je demanderai aux platoniciens si, dans le principe, l'eau de la mer était douce ou salée. Elle n'était pas douce ; car si sa nature salée était le résultat de la succession des temps, il s'ensuivrait que ce caractère devrait nécessairement augmenter de jour en jour; ce qui n'a pas lieu, car la mer n'est pas plus salée aujour* d'hui qu'elle ne Tétait autrefois. £He ne fut pas non plus salée dès le commencement : ce qui n'aurait pu avoir lieu que par le mélange. Or, selon ces philosophes, il n'y en eut aucun mtit
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Ensuite inennent eeui q«i, adoptant le sentunent d^Aristote , [H'Qclanient J'^rnité du mmde ; nais il n'en est rien. Le monde a un auteur ou il n'en a pas| dans le premier oae, il n'eat paa éternel, car nul effet ne peut être eoenstant à ea «auseï dono sans eréatioq le ipende ne serait pas, pniwpie en auaun temps il ne serait pas produit. Dans le second cas, le moude a toiûoura été en soi ; mais il est ridicule de dire qu'ua être Sni est le premier de tous les Ôtrea. Être fini» t'est être anus une dépendance queloopqHe, c'est dès lors être inférieur i l'Atre dont on dépend; cependant aucun être fini ne peut être le premier, mais le monde est fini, comme c'est éTideut, donc il n'est pas en soi, il n'est pas éternel. C'est ainsi qu^AK gazel argumente contre Averroès) : 3i le monde est fini, il n*a qu'une puissance de même nature ) donc il est corruptible, c'est pourquoi il a commen<5é. Pour répondre à cet argument, Averroès cherche à s'euTçlopper de difficultéa insurmontables. Quoiqu'un corps soit fmi, répond-il, ii peut cependant y aToir en lui une privatiou iuAuie, attendu que la privation ne dépend pas du pouvoir, mais seulement l'action. C'est ainsi que la terre est toujours en repos, parce qu'elle est privée de la fcMine qui produit lemoqtemeqt} et comme la privation de cette forme est infinie, il en résulte une éternelle privation du mouvement, en d'autres termes, un repos éternel; de même pour le ciel, puisqu'il éprouve une privation infinie. Cette réponse d'Averroès m'a tunj^mra paru aussi absurde qu'il est possible. D'après cela, le ciel «erait infini par privation, et comme l'infi* uité est une disposition qui résulte de l'essence, il suit que l'es^ aence du ciel serait la privation, et non la forme, ce qui est trop ridicule. Car dans la génération , bien que la privation précède la forme donnée , cependant , dans le sujet engendré est une nature postérieure ^ la forme môme qui caractérise le sujet. Jules Céaar n*est pas un lion, puisque c'est un bomme; aiusi, dans la matière de mon être, l'humanité devance la lio^ mU : e'9it ffm b mUm rmm we çhesi le plt^oM^ci XWr-
wuoÂmêtOQnu n tamuii. U
■ntion précède h négation. Si done le ciel est éternellement préserré de corruption ^ il est nécessaire qu'il ait une dispositkm étemeHe qui le maintienne tonjours ce qu'il est, disposition par ccmséquent étemellemeat incorruptible ; le est k nœud de h question. Le ciel est incorruptible parce qu'il a un préservatif I en lui donc il y a, jointe à ce mode, une perpé* tnelle privatimi de repos, puisqu'il y a un mode perpétud d'ac* tion, comme il est dit dans le douzième liTre de la Philosophie premiàre. Ainsi l'argument; d'Algazel, emprunté à Philopon, peste intact et dans toute sa force : le ciel est fini, donc il n'est pas en soi, donc il a une cause. J'ajouterai qu'Aristote lui-même, au second livre de la Génération, dans le premier du Ciel ou ailleurs, reconnaît au monde une cause efficiente. Ainsi, d'après les principes d'Aristote, le monde n'est pas éternel, car tout ce qui est produit est postérieur à sa. cause. Mais nous allons entrer plus avant dans le sujet, nous qui avons été initié aux profonds mystères de la philosophie par Jean Bacon, carmélite anglais, le prince des averrolstes, autrefois mon maître, et de qui j'ai appris à ne jurer que par Averroès. Geloi-ci donc, au premier livre du Ciel d'Aristote, s'exprime de cette manière : Aristote n'affirme pas que le ciel ne peut pas être produit simplement , mais de la manière qu'on l'entend Tu^rement, par un sujet contraire et préexistant, car ceux qin regardent le ciel comme une cause première, n'admettent pas cette génération. Il n*en est pas de même de ceux qui lui reconnaissent une cause première. Il se range donc du parti d'Aristote, et il reconnaît au cid une cause pr^nière; ainsi, diaprés son auteur, il ne nie pas une certaine génération, mais bien k génération wdinaire qui a lieu dans le sujet et par k contraire. Que dirait de plus un chrétien? Par là, en effet, il cofloprend que le ciel est produit de rien, Car le produit ne provenant ni du contrau-e ni du sujet, doit nécessairement naître de rien ; ce qui ne peut être que l'œuvre de Tiniini, c'est-à-dire de Dieu, lui seul étant infini. Donc, d'après Arisr tote, Dieu est le créateur du monde.
On objecte que Dieu sortant de son repos pour créer k
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monde serait altéré par le changement, mais cette objectiott est sans valeur; car, suivant Aristote, au premier livre de l'Ame, un ouvrier qui joint la puissance à Facte n*est en rien changé par son œuvre, à plus forte raison Dieu, en qui la vo* lonté et Tacte sont identiques. Je m'explique. Le changemeat provient d'un mode nouveau, mais la création du monde ne cause en Dieu aucun changement, puisqu'il n'y a rien de nouveau pour lui. La mineure est prouvée, parce que Dieu est tout, et que tout chez lui est en acte ; ce qui ne nous apparaît qu'en puissance, ce qui a été nouveau pour nous a toujours été pour lui : ainsi le monde ne fut pas virtuel en Dieu avant sa création, parce que son existence, qui est aujourd'hui, a toujours été pour Dieu une actualité.
On dira : £n produisant l'univers dans le temps. Dieu ii*a donc rien ccéé de nouveau?
Nos théologiens répondront que dans une chose il y a l'essence et l'existence, et qu'ainsi la création donne l'existence aux choses qui sont déjà en essence dans la pensée divine. Rien n'est plus faux, parce que Dieu n'aurait créé que l'accident, à savoir l'existence, qui n'est que l'accident de l'essence. Certes, il n'ajoute rien à l'essence pour changer sa nature en plus ou en moins. Mais voici qui repousse cette définition : Créer, c'est faire une substance de rien , car si l'existence est une substance différente de l'essence, il y aura deux substances; si c'est un accident, Dieu n'a créé qu'un accident ; si c'est la même chose que l'essence, il n'a rien créé. Les sectateurs d'Averroès pensent qu'il n'y a qu'une seule substance, et en cela ils sont fidèles à Aristote. Quant à moi, je dirai que Dieu n'ajoute pas à l'essence l'existence qui était dans sa pensée, car de cette manière il n'eût pas créé de rien, mais de lui, comoïc de la matière, ce qui est impie; mais il mit au jour des formes nouvelles, non pas simplement identiques, mais analogues, qui n'existaient que dans sa pensée, et auxquelles il donna une existence contingente; c'est pourquoi je dis que le changement n'a lieu que pour ce qui est inférieur à Dieu.
Une troisième doctrine, qu'on nous opposera, est la gros-
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sière hypothèse de Démocrite et d'Épicure, d*après laquelle tonte chose est produite non d'après un dessein arrêté, maisi par la rencontre fortuite des atomes, ou corpuscules extrêmement ténus. Le contraire est prouvé, car en abandonnant tout au hasard, vous niez Tordre; mais Tordre dans les cieux est un fait admirable et constant que prouvé une expérience manifeste; les astronomes ne prédisent-ils pas les éclipses de soleil longtemps avant qu'elles arrivent?
Le quatrième système à objecter est celui d'après lequel Alexandre et Eudème disent que Dieu gouverne le monde sans en avoir été Tauteur. Si Dieu n'a pas créé le monde, il Ta reçu tout fait d'un autre, soitvolontakement et d'un commun accord, soit de force ou par achat, soit en dépôt ou par location, on comme héritage; ou bien le monde est resté sans possesseur, ou Dieu l'administre comme un serviteur obéissant à son maître. Gonune toutes ces hypothèses ne sont que des niaiseries, on ne peut pas avancer que le monde existait avant d'être sous la main de Dieu.
Enfin on avancera encore que Dieu a créé toutes choses, qu'il a tout disposé par sa divine providence, et qu'après cette production et celte organisation dans l'universalité des choses, il a éloigné et repoussé loin de lui le soin des choses de la terre. Heim, qu'entends-je? Je travaillerais, moi, et Dieu craindrait les ennuis de la fatigue; ou, livré à d'autres soins, il abandonnerait une partie des choses, parce qu'il ne pourrait pas suffire à tout? N'y aura-t-il de règles que pour la production des choses, et aucune pour leur conservation? Nous ne répondrons pas à une telle assertion, elle est trop ridicule.